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Uncle O est le plus grand illustrateur français dont vous n’avez jamais entendu parler

Il a aussi été DJ aux Bains-Douches, l'un des précurseurs du rap en France et a fait des flyers pour vos groupes préférés.
13 décembre 2014, 9:00am
Illustration : Uncle O

​ Si l'underground français existe, Olivier Carrié aka Un​cle-O est l'un de ses plus dignes représentants. Débarqué de Lyon à Paris au début des années 1980 en tant qu'illustrateur et designer d'affiches de concerts new wave, post-punk, funk ou early rap, il deviendra DJ aux Bains-Douches puis fondateur des soirées « Toxic » en compagnie de Solo, ex-membre d'Assassin. Pourtant, tandis que ses boulots dans la musique sont reconnus – voir notamment sa compilation de space-disco français Cosmic Mach​ine, parue l'an dernier chez Because –, ses travaux dans le graphisme et l'illustration sont restés plus ou moins dans l'ombre, souvent circonscrits aux professionnels.

Sophie Bramly, photographe et amie de longue date d'Uncle O, l'explique en ces termes : « Il y a ceux qui connaissent le DJ pointu et ceux qui ne jurent que par son art graphique. Il prend indifféremment sons et images pour les tordre, les mélanger avec d'autres. [...] Dans les deux cas, il travaille comme un diamantaire qui trouve une pierre brute et la taille jusqu'à ce qu'elle brille. » En substance, ça veut dire qu'Uncle O est un nerd et qu'il travaille super bien, quoi qu'il fasse.

C'est pour réparer cette mini-injustice que la Galerie 12​ Mail expose en ce moment les travaux d'Uncle O en tant qu'illustrateur, dont la plupart sont inédits. L'expo revient sur plusieurs de ses pochettes de disques – Cerrone, etc. – et présente plusieurs spécimens de ce qu'il appelle le « Xerox Art ». J'ai discuté avec lui de la new wave en France, de l'école du Bauhaus, et du fait de vivre à Lyon au tout début des années 1980 ; de son côté, Olivier a scanné et est revenu avec nous sur ses premiers flyers pour des groupes qui ont changé nos vies, genre O.M.D, DAF ou Liquid Liquid.

L'affiche de l'exposition d'Uncle O « Peep-O-Rama » en ce moment à la Galerie 12 Mail

VICE : Quand et à quelle occasion as-tu commencé l'illustration ?
Uncle O : J'ai commencé à faire des illustrations quand j'avais 15-16 ans, à la fin des années 1970. Je faisais une section « arts plastiques » dans un lycée lyonnais et c'est à cette époque que j'ai débuté les flyers et affiches pour les concerts de l'École nationale des travaux publics de l'État (ENTPE) de Vaulx-en-Velin, en périphérie de Lyon. J'achetais beaucoup de disques new wave et post-punk et connaissais bien ce mouvement ; je crois que c'est pour ça que les responsables de ces concerts m'ont demandé de réaliser leurs flyers.

Quels étaient tes illustrateurs favoris à cette époque ? Quels illustrateurs étaient en vogue, à Paris et ailleurs ?
Étudiant l'histoire de l'art, j'ai commencé à m'intéresser à l'école du Bauhaus et au mouvement constructiviste – Malevitch, El Lissitzky et les affiches de propagande soviétiques ou chinoises qui étaient une source d'inspiration pour pas mal de groupes. Je m'intéressais également à la typographie et collectionnais les catalogues de Letraset et Mecanorma. Puis sont arrivés les très influents labels Factory Records, où Peter Saville officiait, Les Disques du Crépuscule avec Benoît Hennebert ou Stiff Records, avec Barney Bubbles. Chez les Français, le collectif Bazooka (Kiki et Loulou Picasso, Olivia Clavel) était également très populaire et arrivait avec un regard nouveau sur l'illustration.

La réalisation de flyers était-elle une activité rémunératrice à l'époque ? Est-ce comme ça que tu as réussi à te faire un nom dans l'illustration ?
Je n'étais pas rémunéré pour ces réalisations. En revanche j'étais bien sûr invité à tous ces concerts et avais parfois même droit à une petite liste d'invités. Quand j'avais de la chance, les mecs me donnaient un avoir pour acheter des disques chez les disquaires locaux – Music Land et Bruit Bleu, à l'époque.

À quoi ont ressemblé les années 1980, de ton point de vue de jeune lyonnais ?
C'était une période très riche, foisonnante, autant au niveau de la musique que de l'art. Spécialement à Lyon, il y avait une grosse scène indépendante avec des tonnes de groupes. Je connaissais Marie et Les Garçons, plus spécifiquement le chanteur Patrick Vidal et je me souviens qu'il organisait régulièrement des soirées incroyables à la Croix-Rousse dans la grande maison d'un des musiciens du groupe. Les samedis après-midi, on se réunissait au café Les Négociants et on collectait les infos pour aller dans des soirées privées – toujours chez des particuliers – dans Lyon ou ses alentours. On sortait assez rarement dans des discothèques finalement.

Flyer pour un concert des Comateens, 1981

Tu étais déjà DJ, à l'époque ?
À cette époque j'apportais systématiquement des disques dans ces soirées et faisais office de DJ – le terme n'était pas encore en place à l'époque. J'avais également une émission de radio de 2 heures tous les mardis soir, qui s'appelait « Quelques lignes de russe », sur une radio libre locale très prisée, Radio Bellevue. Dans cette émission, je jouais toutes les nouveautés new wave, post-punk, etc. J'ai également commencé à écrire des chroniques de disques dans Gig, un journal distribué gratuitement dans toute la France. J'avais mon propre groupe, si l'on peut dire : ça s'appelait Malevitch Design Theory. J'ai joué deux fois sur la scène de l'auditorium de l'ENTPE, une fois pour un festival de jeunes groupes lyonnais, la seconde en première partie de Soft Cell – qui n'avait pas encore sorti « Tainted Love » !

Le lendemain du concert, j'ai invité les 3 membres de Soft Cell à venir déjeuner chez mes parents, qui habitaient une maison juste en dehors de Lyon. Je me souviens que ma mère avait cuisiné un lapin à la moutarde et que le chanteur Marc Almond avait fait les gros yeux en voyant le plat arriver – je n'étais pas au courant, mais les Anglais ne mangent pas de lapin...

Ah, ah. Puis tu as émigré à Paris, il me semble.
En 1982, on m'a proposé de quitter Lyon pour travailler comme DJ aux Bains-Douches où j'ai officié jusqu'en 1985, m'occupant également de la promotion des concerts, des affiches et de booker quelques groupes. C'est à cette époque que j'ai organisé les premiers concerts de rap en France : Kurtis Blow, Whodini, Fab 5 Freddy, DsT, Afrika Bambaataa, Force MD's, etc.

Revenons à la new wave. À quoi et qui se résumait la scène en France ?
Juste avant l'apparition du punk et de la new wave, je n'étais pas spécialement branché par la musique française – à part Gainsbourg et Cerrone peut-être ! Puis sont arrivés Marie et Les Garçons, Electric Callas (un autre groupe post-punk de Lyon), Lizzy Mercier Descloux, Taxi Girl, Moderne, Edith Nylon, Mathématiques Modernes, Casino Music, Suicide Romeo, Elli & Jacno, Artefact et tous les artistes des catalogues Celluloïd, Dorian ou Ze Records. Le son et l'image de tous ces artistes et labels étaient très novateurs. C'était la première fois que la musique electro-pop devenait grand public. C'est sur les cendres du punk et de sa rébellion que tous ces groupes et mouvements sont nés. C'était un renouveau de la musique en général. Elle se voulait en opposition totale avec ce qui avait été fait auparavant, malgré des influences évidentes.

Aujourd'hui, portes-tu un regard nostalgique sur ces années-là ?
Je n'ai aucune nostalgie par rapport à cette période. Je réalise surtout ma chance d'avoir été aux bons endroits aux bons moments. Rétrospectivement, je suis content de mes choix et orientations musicales d'autodidacte ; quoique mes sœurs soient plus âgées que moi, c'était moi qui achetais le plus de disques dans la famille. Je prenais parfois beaucoup de risques à acheter de la musique que je ne connaissais pas et préférais toujours l'obscur à l'évident. De la fin des années 1970 à la fin des années 1980, de nombreux mouvements musicaux ont vu le jour – du punk au hardcore en passant par la synth-pop, le rap, la house et la techno. Depuis, force est de reconnaître que tous les nouveaux mouvements sont plus ou moins des dérivés de ces derniers...

D'un point de vue artistique, je déplore simplement le manque de liberté que je peux avoir aujourd'hui lorsque je réalise un flyer ou une affiche pour un groupe. Désormais, tout est calibré et forcément dérivé de la pochette de l'album de l'artiste – les maisons de disques m'envoient du matériel relatif à ces réalisations. Je n'ai que très rarement le choix de pouvoir proposer quelque chose de personnel.

Flyer pour A Certain Ratio, 1981

« Pour ce flyer, je n'ai reçu aucune directive, ni de la part de l'organisateur, ni du label, ni du groupe. J'avais entière liberté sur la création du flyer – ce qui n'arrive quasiment plus de nos jours. Bien entendu, j'étais déjà très fan du label Factory Records, des productions de ​Martin Hannett et particulièrement d'A Certain Ratio dont j'avais acheté les premiers singles. Je commençais également à m'intéresser au funk des années 1970, Sly Stone en particulier, et je commençais à cerner l'influence de ce genre de groupe sur ACR. Sur ce flyer, je ne me souviens pas de quelle photo j'ai tiré les personnages – un film ? – mais la structure architecturale est une esquisse personnelle d'un bâtiment du Bauhaus. En première partie de ce concert magistral, nous avions diffusé des vidéos de Joy Division que Factory nous avait confié, Ian Curtis ayant disparu un an auparavant. »

Flyer pour The Cure, circa 1980-1981

« Comme l'année n'est pas indiquée sur le flyer, je ne me souviens plus s'il s'agit de 1980 ou 1981. Mais c'est vraisemblablement entre leurs albums Seventeen Seconds et Faith. Le groupe commençait à gagner en popularité, et pourtant ils ont joué dans ce petit auditorium qui devait contenir 400 places maximum. Je me souviens d'un moment quasi religieux ; les 400 personnes présentes étaient en osmose avec le groupe. Tout le monde connaissait par cœur tous leurs morceaux. »

Flyer pour DAF, 1981

« D​AF est un groupe allemand qui a marqué ma jeunesse. En plus, il était produit pas l'un de mes producteurs favoris, Conny​ Plank – qui a également collaboré avec Brian Eno, Can ou Neü. J'ai probablement tiré l'illustration d'une affiche de propagande allemande. Les groupes punk – et les Residents avec eux – avaient été les premiers à utiliser les croix gammées, pour choquer. Moi j'y voyais plus quelque chose de graphique et froid que de choquant – mais je n'aurais jamais utilisé la croix, c'est certain. Le concert était incroyable, une débauche de violence et d'énergie positive. Je me souviens qu'ils n'étaient que trois sur scène : Gabi Delgado-Lopez au chant, Robert Görl à la batterie et un troisième aux synthés. Les groupes allemands de la fin des années 1970 sont pour moi aussi importants que leurs ancêtres Kraftwerk, Can ou Cluster : Der Plan, Pyrolator, Andrea Doraus, Holger Hiller, Malaria !, Palais Schaumburg, Grauzone et DAF sont des groupes qui ont forgé ma culture musicale. »

  Flyer pour Fad Gadget, 1981

« J'ai utilisé une photo d'un temple grec avec des caryatides. Je me suis probablement inspiré de la pochette du 1er 45 tours de Fad Gadget,  ​Back to Nature, où on le voyait de dos en homme-tronc, à la manière de la Vénus de Milo. De son vrai nom Frank Tovey, malheureusement décédé en 2002, Fad Gadget avait le sens de la scène. C'était un performeur, il sautait partout, était très théâtral. Il était signé sur le tout nouveau label d'alors, Mute, créé en 1978 par le visionnaire Daniel Miller et qui engendrera, entre autres, les carrières de Depeche Mode, Nick Cave, etc. »

Flyer pour Orchestral Manœuvres in the Dark, 1981

« Alors là, aucun souvenir du tableau qui m'a servi de base pour incruster les portraits de Paul Humphreys et Andy McCluskey, les deux membres du groupe de Liverpool O.M.D. Étonnamment, ce groupe a sorti son premier 45 t sur le label Factory en 1979, avec une pochette de Peter Saville et produit par un certain « Martin Zero » – ou Martin H​annett, cofondateur de Factory et producteur de Joy Division. Ce groupe était très influent et a marqué la synth-pop britannique. Un an auparavant, ils avaient joué dans le petit auditorium de l'ENTPE mais cette année-là, c'est la grande salle – 1 500 places – qu'ils ont remplie en peu de temps. J'aimais bien leur mélange de morceaux très pop et d'autres très expérimentaux et ambient.

Il y a quelques années, j'ai mixé à la session d'hiver de la Route du Rock dans un immense club en périphérie de Saint-Malo avec mon comparse Solo. On s'est mis à jouer des morceaux assez improbables et de fait, bien que le club soit plein, personne ne dansait. On se savait plus quoi faire, ça a failli partir en baston, puis j'ai joué « Electric​ity » de O.M.D., et je ne sais par quel miracle, la piste s'est remplie en une fraction de seconde. On a enchaîné des trucs impossibles après ça et la piste n'a jamais désempli. Merci O.M.D ! »

Flyer pour Taxi Girl, circa 1980-1981

« Ça doit dater de 1980 ou 1981. Bizarrement, je n'ai qu'un vague souvenir de ce concert. J'aimais pourtant beaucoup les disques de Taxi Girl et je n'aurais jamais imaginé que 20 ans plus tard, un de leur membre – Mirwa​is – deviendrait le producteur de renom qu'il est devenu. »

Flyer pour une série de concerts à l'ENTPE, figurant entre autres ceux de Jonathan Richman, Modern English et Liquid Liquid, 1981

« Il ne s'agit pas en fait d'un festival mais de trois séries de concerts séparés. Le mot "fin" inscrit en haut du flyer voulait dire que la saison était terminée et je pense également que c'était la dernière fois qu'il y avait des concerts dans cette salle, aujourd'hui mythique, mais qui ne programme plus. Les trois illustrations de fauteuils proviennent du mobilier Bauhaus (encore !), sans doute extraites d'un livre. J'avoue qu'avec le recul, je trouve cette programmation impressionnante. Ce sont des groupes – particulièrement Liquid L​iquid et Jonathan R​ichman – que j'écoute et joue encore aujourd'hui et qui ont influencé un nombre d'artistes incalculables. »

Les travaux d'Uncle O sont consultables en ce moment à la Galerie 12 Mail / Red Bull Space à Paris, dans le cadre de son exposition « _​Peep-O-Rama »._

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