La Guerre des gangs sino-américains qui a ébranlé New York

Munies de hachettes, de couperets à viande, de pistolets ou de bombes, les sociétés secrètes chinoises du début du XXème siècle étaient particulièrement violentes.

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juil. 18 2016, 5:00am

S'installer aux États-Unis n'a jamais été chose facile, en particulier pour les Sino-américains au tournant du XXe siècle. Dans les années 1880, le gouvernement a adopté une loi visant à interdire l'immigration en provenance de Chine et empêcher les Chinois déjà présents d'accéder à la nationalité américaine. Qui plus est, les conditions de vie des ouvriers immigrants étaient souvent atroces. À l'instar de beaucoup d'autres communautés marginalisées, certains de ces immigrés ont estimé que le crime représentait leur unique échappatoire.

Le livre récemment publié de Scott D. Seligman, Tong Wars: The Untold Story of Vice, Money and Murder in New York's Chinatown, propose un regard hypnotique et brutal sur le monde caché des sociétés secrètes chinoises. De 1890 à 1930, tueurs à gages, barons de la drogue, chefs de gang, flics corrompus, fonctionnaires municipaux et avocats ont flirté avec l'argent, le prestige et l'influence dans le quartier de Chinatown.

Certains réseaux d'entraide communautaire se sont transformés en véritables organisations criminelles et ont jeté leur dévolu sur l'opium, la prostitution et les maisons de jeu clandestines. Les fraternités secrètes – parmi lesquelles On Leong et Hip Sing – ont mené des guerres plus sanglantes que n'importe quels gangsters avant eux. Munis de hachettes, de couperets à viande, de pistolets, d'armes automatiques, et même de bombes, ces hommes ont fait de la plus grande ville d'Amérique une zone meurtrière. VICE a rencontré Seligman, qui parle couramment le mandarin et un peu le cantonais, afin de discuter des conditions de vie du sous-prolétariat chinois au début du XXe siècle, de la montée de la guerre des gangs et de son déclin après plus de 30 ans de violence.

Couverture publiée avec l'aimable autorisation de Penguin Books

VICE : À quoi ressemblait la vie des nouveaux arrivants chinois à New York au tournant du XXe siècle ? Comment sont nées ces sociétés secrètes ?
Scott D. Seligman : À cette époque, les Chinois étaient marginalisés dans tout le pays. La Loi d'exclusion des Chinois, votée en 1882, a clairement fait savoir qu'ils n'étaient pas des citoyens – et ne pourraient jamais l'être. La loi américaine a également criminalisé leurs principales formes de divertissement, notamment les jeux. Le pouvoir que les autorités exerçaient sur eux à New York était incontrôlé – les flics mal rémunérés soudoyaient les commerçants en toute impunité, les menaçant s'ils ne leur donnaient pas d'argent. La société américaine n'était pas objective à l'égard des Chinois et les considérait comme un fléau. Les Chinois ne pouvaient pas non plus compter sur la sympathie des procureurs ou sur l'impartialité des tribunaux.

Afin de protéger leurs intérêts, les immigrés chinois ont mis en place des réseaux d'entraide, qui pour la plupart n'avaient pas de vocation criminelle. Il y avait notamment des sociétés régionales – qui regroupaient des personnes venant d'une région précise en Chine – et des sociétés de clans – ouvertes à tous les Chinois sous réserve qu'ils portent le même nom de famille. La troisième catégorie regroupait des fraternités sous serment, les « Tongs » (« chambres » en chinois). Ces fraternités n'étaient soumises à aucune condition géographique ou familiale et comptaient moins de membres. Au début des années 1900, ces sociétés secrètes étaient elles aussi ostensiblement bienveillantes, mais se sont finalement retrouvées associées à la pègre.

À quand remonte l'histoire de ces groupes en Chine ?
Les Tongs s'inspiraient quelque peu de la tradition chinoise, mais les deux organisations les plus violentes étaient américaines. La première, le On Leong Tong, a été formée à New York ; son principal adversaire, le Hip Sing Tong, a été créé sur la côte ouest et a fait une percée dans l'est à la fin des années 1880. À l'origine, les Tongs perpétuaient une tradition chinoise née au début de la dynastie des Qing (1644-1911) – celle de la Triade, société hors-la-loi déterminée à restaurer l'ancienne dynastie des Ming (1368-1644).

Qu'est qui a lancé la guerre des Tongs en premier lieu ?
New York a abrité quatre guerres des Tongs de durées variées entre le tournant du XXe siècle et les années 1930, et chacune d'elles a éclaté pour une raison différente. La première concernait le contrôle des jeux d'argent ; la deuxième concernait la « propriété » et le meurtre d'une femme. La troisième concernait le contrôle de la distribution d'opium, et la quatrième a éclaté suite à la défection d'un Tong à un autre.

Lorsqu'une guerre commençait, elle était difficile à arrêter – ne pas répondre à une provocation revenait à perdre la face. Il a souvent fallu procéder à de longues négociations pour arriver à un cessez-le-feu. Parfois, elles restaient au point mort.

Photo tirée d'un rapport de la NYPD sur les sociétés secrètes chinoises. Photo du domaine public

Comment les armes ont-elles évolué des couperets à viande jusqu'aux bombes, en passant par les pistolets ?
Le processus a été lent, mais il a évolué vers des armes plus sophistiquées et capables de tuer plus de personnes à la fois. À la fin des années 1800, les mafieux utilisaient principalement des couperets et des couteaux ; en 1900, le quartier chinois a vu un grand afflux de revolvers. Les explosifs n'ont été utilisés qu'à une ou deux reprises et bien plus tard – vers 1912 – et heureusement, ils ont causé plus de dégâts matériels qu'humains.

La guerre des Tongs a-t-elle pénétré la conscience collective avec une bataille ou un événement important ?
En 1905, la police a organisé une énorme descente, le dimanche de Pâques, dans douze maisons de jeu de Chinatown. C'est la plus grande et la plus spectaculaire incursion jamais réalisée à New York à ce moment-là. Cette même année, les hommes armés du Hip Sing ont massacré ceux du On Leong au Théâtre chinois à Doyers Street – c'est l'un des incidents les plus célèbres.

Le meurtre macabre d'une concubine nommée Bow Kum en 1909 a lancé la deuxième guerre. Et lors de la troisième, les membres du On Leong ont répliqué en assassinant le président et le vice-président du Hip Sing Tong.

Comment une guerre des gangs a-t-elle pu prendre une telle ampleur sans que les autorités locales ne s'en mêlent et fassent quelque chose ? D'autant plus que la police américaine adorait courir après les immigrés à cette époque, non ?
Les autorités locales sont intervenues à de nombreuses reprises, en réalité ; j'en parle dans mon livre. Elles n'étaient tout simplement pas assez efficaces pour arrêter la violence à long terme. La police a fermé les salles de jeu et les bordels. Elle a arrêté les coupables et beaucoup ont purgé des peines de prison. Les procureurs de district ont reconnu certains Tongs coupables de meurtres et les ont exécutés. Les juges ont négocié des cessez-le-feu et des trêves. Finalement, même les fonctionnaires du gouvernement fédéral sont intervenus et ont expulsé certains Chinois du pays.

Ils faisaient souvent profil bas après une répression, mais les combats éclataient à nouveau après un certain temps.

Quelle était l'importance d'un baron comme Mock Duck, le dirigeant du Hip Sing Tong ?
Les Tongs, comme beaucoup d'organisations chinoises, respectaient une hiérarchie. Ce qui était inhabituel avec Duck Mock, c'est qu'il était très jeune pour gérer une telle organisation, en particulier dans une culture où la vieillesse est vénérée. Sa cruauté et son intelligence l'ont catapulté au sommet de la pyramide du Hip Sing. Tom Lee, le chef du On Leong Tong, était quant à lui une éminence grise.

Qui étaient les autres principaux acteurs de ces organisations criminelles ?
Charlie Boston, le successeur de Lee, a contrôlé un réseau de distribution d'opium à l'échelle nationale. Gin Gum était le conseiller de longue date du On Leong. Son homologue du Hip Sing s'appelait Wong Get. Le Hip Sing comptait aussi Chin Jack Lem, qui a d'abord fait partie du On Leong. C'est lui qui a lancé la quatrième guerre des Tongs.

Quand et comment la corruption s'est-elle dissipée ?
Le principal facteur a été la Grande Dépression, parce qu'elle enlevait aux Tongs les moyens et la motivation pour continuer à se battre. En 1931, 25 pour cent des Chinois d'Amérique n'avaient pas d'emploi, et beaucoup se sont tournés vers les Tongs. Mais d'autres facteurs ont également contribué à mettre fin à ces guerres. Les économies qui n'ont pas servi à nourrir les pauvres ont été envoyées en Chine, qui a été envahie par le Japon en 1931. De plus, la police avait fait du bon travail pour ce qui est des jeux, et Tammany Hall était en déclin. Aussi, la majorité des huit mille Chinois ne vivaient plus à Chinatown, et plus de quarante pour cent étaient nés aux États-Unis et dépendaient moins des Tongs.

Qu'est-ce qui vous a donné envie d'écrire un livre comme celui-ci, acclamé tant pour son historicisme précis que pour ses images de gangsters ?
Tong Wars
est mon troisième livre sur l'expérience du peuple chinois en Amérique. J'ai commencé à m'intéresser à ce sujet il y a près d'une décennie, car il mêle mon intérêt pour la Chine, mon diplôme d'histoire américaine et mon expérience dans la recherche généalogique et historique. Les deux premiers livres étaient des biographies d'hommes que l'on pourrait qualifier de héros sino-américains. Dans Tong Wars, j'ai voulu présenter des personnes moins honnêtes.

La plupart de notre connaissance de Chinatown nous vient des journaux, en particulier des grands quotidiens new-yorkais, qui fournissent une chronologie utile. Mais leurs journalistes comptaient sur des informateurs chinois pour écrire leurs histoires. Ils ne pouvaient pas toujours distinguer les faits de la fiction. Pour compléter cela, j'ai consulté des dossiers de recensements fédéraux et d'État, des listes de passagers de navires, des registres d'état civil, des dossiers judiciaires et des dossiers de l'exclusion des Chinois dans les Archives nationales, qui fournissent des détails assez riches sur les individus. J'ai également examiné quelques mémoires en anglais et en chinois.

Je suis souvent tombé sur des références sur les Tongs de Chinatown lors de mes recherches pour les autres livres, mais je savais très peu de choses sur eux. La plupart des Chinois n'ont rien à voir avec eux, mais Chinatown était un petit endroit, et j'ai été surpris de constater que la plupart des personnes que j'avais rencontrées dans mes précédentes recherches ont joué un rôle dans ce livre.

Tongs Wars est paru le 12 juillet. Cliquez ici pour en savoir plus ou commander un exemplaire.

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