Ce que c’était d’être un skinhead antiraciste dans la France des années 1990

Blocages dans les facs et punk hardcore : on a passé notre jeunesse à péter la gueule aux boneheads.

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nov. 15 2016, 6:00am

Toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation des membres de Brigada Flores Magon.

Dans le public de notre groupe, la Brigada Flores Magon, on trouvait de tout. Il y avait des skinheads Sharp, des antifas radicaux, des punks. Un curieux mélange, parfois explosif. Nous, quand on se déplaçait à une dizaine pour voir les concerts, et on n'acceptait pas de croiser des natio sans broncher. Soit ils se barraient discrètement, soit ils prenaient des claques. De fait, on s'est très vite fait une réputation.

La scène punk antiraciste – ou Rash, pour Red and Anarchist Skinheads – n'existait pas en France à nos débuts au milieu des années 1990. Le Rash est né aux États-Unis vers 1993. En Europe, l'essentiel de nos contacts skinheads européens antifas était à l'époque Sharp – pour Skinheads Against Racial Prejudice –, aussi bien en Italie qu'en Allemagne ou en France. L'apparition du Rash en France date de la création du premier numéro du fanzine Barricata en 1999 par Nico « Pâtre » et Victor « Chinois ». Ce dernier fut le premier guitariste de Brigada Flores Magon. L'autre est devenu plus tard notre bassiste.

L'essentiel des skins à Paris était à l'époque apolitique, et les Sharps parisiens de l'époque n'étaient pas vraiment intéressés par le Rash. À Paris et en banlieue vers 1998, c'était plutôt le ska qui était à la mode.

C'est pourquoi, quand on a commencé à tourner, on était un peu vus comme des OVNI. Imagine le truc : Victor (qui était Mexicain en fait), Julien et moi [Matéo, N.D.L.R.] étions skinheads – crâne rasé, Fred Perry et bombers – ; Jean, qui mesurait deux mètres, avait une dégaine de rockabilly ; et au milieu de tout ça, on avait Raymonde, notre bassiste, qui est Renoi. Tous réunis pour jouer de la grosse oï.

À l'époque, on n'organisait pas encore de concerts, alors on jouait là où l'on nous invitait. De fait, le public qui était venu voir les autres groupes avait parfois des réactions inattendues. J'ai [ Matéo, toujours] sauté sur un mec depuis la scène, à Montbelliard, parce que le lascar en question avait balancé une insulte raciste à notre batteuse. Et puis souvent, ça partait en sucette avec nos potes dans la salle – dès qu'un mec gueulait une saloperie raciste ou lançait un « Sieg Heil », en fait. Parce que les potes nous accompagnaient dans tous nos déplacements. Il y avait nos copains militants de la CNT Paris bien sûr, mais aussi nos potes redskins de Bordeaux ou Nantes.

La mouvance skinhead en France – y compris apolitique – a toujours été marquée à droite. Nous, on considérait qu'on ne pouvait pas être skin et faire comme si de rien n'était, sachant tout ce qu'il s'est passé dans les années 1980 et 90 – les assassinats de Brahim Bouharam à Paris ou de James Dindoyal au Havre, commis par des skins racistes. C'est pourquoi, lorsqu'on croisait un skinhead qu'on ne connaissait pas, on allait le renifler. On checkait ses patchs. Si le gars avait un patch de groupe oï faf – ou ne serait qu'un drapeau français –, c'était mort pour lui. Si son attitude nous faisait penser qu'il n'était pas net, on allait le voir et on lui posait quelques questions. Évidemment, la plupart des mecs se chiaient dessus et se découvraient d'un coup des convictions antiracistes. À partir du moment où l'on faisait dire au mec ce qu'on voulait entendre, ça nous suffisait – mais on est tombés sur quelques imbéciles qui nous répondaient quand même « Je suis natio ».

Toutefois, on a rarement croisé de véritables militants nazis, des boneheads, à nos concerts. De toute façon, le peu de fois où ça s'est passé, on ne les a pas laissés approcher. Faut dire que le crew de l'époque était assez soudé, composé de plusieurs générations de militants qui avaient l'habitude de bouger ensemble en manifestations, et d'anciens Red Warriors dont la simple présence calmait les fachos les plus intrépides. Il se trouvait toujours un skin bourré pour tendre le bras ou balancer une insulte sur les « rouges » entre deux chansons. Nous nous revendiquions communistes libertaires, mais les abrutis ne faisaient pas de différence avec les staliniens : on était rouges et sanguinaires, selon eux.

Aussi, certains skins apolitiques se révélaient furieusement anticommunistes et patriotes après quelques bières. Quelquefois, ils étaient pris de soudaines crampes au niveau du bras droit. Et on n'a jamais rencontré de skin apolitique que l'alcool avait rendu anarcho-compatible. Mais il y avait aussi des mecs clean, dans le tas.

On était politisé certes, mais on ne passait pas notre temps à réciter des passages de Das Kapital en allemand. Le plus souvent, « on avait la connerie », comme disait notre copine Poupette.

Julien, Victor, Jean et moi [Matéo, N.D.L.R.], on s'est rencontrés à la fac de Nanterre à l'hiver 1995. C'était pendant le mouvement social. À l'époque, à Nanterre, il y avait par exemple Olivier Besancenot ou Clémentine Autain. On allait tous ensemble en manif à Paris, en essayant de virer les gudards [ les militants d'extrême droite du GUD, N.D.L.R.] qui traînaient autour de notre cortège. On se marrait. La fac de Nanterre n'était pas un blocos comme aujourd'hui, on y faisait ce qu'on voulait. Pas un mec de droite n'y foutait les pieds.

Les assemblées générales à la fac de Tolbiac aussi, c'était bouillant. Pendant le CPE, plus tard en 2006, on était jusqu'à 2 000 entassés dans le plus gros amphi de la fac, le mythique amphi N. Et la vraie bataille, c'était surtout avec les mecs de l'UNEF [ syndicat étudiant de centre-gauche, N.D.L.R.], qui essayaient de garder la main sur le mouvement et de faire élire leur représentant. Sauf que Tolbiac, c'est une fac ou t'as quelques mots-clés comme « grève générale » ou « occupation ». Et à peine tu les prononces que toute la fac applaudit. De fait, ce fut un jeu d'enfant de marginaliser l'UNEF. D'ailleurs, ils ont fini par comprendre que ça ne leur servirait a rien de se battre pour cette fac.

À cette occasion, je [Tristan, N.D.L.R.] me suis fait serrer en manif, et ai été accusé de violences sur agent. On me reprochait d'avoir chargé une ligne de CRS, puis d'avoir mis un coup de pied dans la tête à un CRS, et un coup de pied dans l'épaule d'un autre. J'aurais aimé être capable de tels exploits mais c'était faux – je n'avais juste pas couru assez vite lors d'une charge, et les keufs avaient cherché à m'intimider.

En ce qui concerne les personnalités de l'époque auxquelles nous pouvions nous référer, il y avait le sous-commandant Marcos, de l'EZLN, l'armée zapatiste du Chiapas au Mexique. Les textes de Marcos ont pas mal influencé les débuts de Brigada : son mélange de poésie et de rhétorique révolutionnaire nous parlait, à nous, jeunes anarchistes. Comme figure activiste, on peut également compter le Marseillais Yves Peirat, des Franc-Tireurs et partisans, accusé – et condamné – pour avoir mené plusieurs attaques à l'explosif contre des biens du Front National.

À l'époque, on traînait dans certains bars : le Montagnard dans le 20e, ou la Divette de Montmartre, dans le 18 e. Mais le plus souvent, on se retrouvait dans la rue, autour des concerts, sur les bancs la nuit, ou chez des potes. Comme lieux militants, il y avait le 33, rue des Vignoles, c'est-à-dire le siège de la CNT – on y a passé pas mal de temps. On y organisait des concerts quand les voisins ne faisaient pas chier. On y faisait des réunions syndicales ou des « orgas ». Pendant celles-ci on parlait politique, forcément – pour le reste on picolait, on déconnait, et on se marrait jusqu'au petit matin.

On traînait en bande. Et petit à petit cette bande s'est élargie, de nouveaux groupes sont apparus, comme Brixton Cats. Les potes bordelais, nantais, toulousains montaient pour des « réunions intercrew ». On avait 20 piges et on passait essentiellement notre temps à se marrer. On était politisé certes, mais on ne passait pas notre temps à réciter des passages de Das Kapital en allemand. Le plus souvent, « on avait la connerie », comme disait notre copine Poupette.

Avant le punk, tous mes [Matéo, N.D.L.R] premiers achats musicaux sérieux ont été du rap. Ensuite, on a écouté pas mal d'anarcho punk : Crass, Conflict, Subhumans, etc. Et un peu de hardcore, comme Minor Threat, Circle Jerks ou Youth Brigade. Du ska, surtout 2-Tone, et un peu de dub. Puis, de la oï bien sûr : Angelic Upstarts, The Oppresed, Business, Cock Sparrer. Enfin, un peu de rock français aussi, mais ça m'a vite lassé – à part les Dogs et Camera Silens.

Une fois, on a réussi à mettre la main sur un vrai troupeau de nazis. C'était au Club Dunois dans le 13 e à Paris. On devait être en 2002 et Warrior Kids, un groupe marseillais des années 1980, venait de se reformer. On savait que tous les apos de Paname seraient là, voire, qu'il y aurait des fe-fas. C'est pourquoi ce soir-là, on est montés en équipe. On devait être une quinzaine.

Quand on est arrivés au concert, il y avait déjà plein de monde dans la salle. Nous, on n'aimait pas le groupe, on n'en avait rien à foutre. On voulait juste trouver des bones. Et là, bingo ! On tombe sur un vrai bones avec des patchs à croix celtique. C'était rare – on était excités comme des gamins quand on l'a vu. On avait prévenus tout le monde, et on pensait les serrer à la fin du concert. On se disait qu'ils devaient être qu'ils étaient quatre ou cinq. Sauf qu'eux aussi nous avaient repérés – et qu'ils étaient 15.

Alors qu'on était dans le hall, on les voit débarquer. Ils étaient serrés comme un troupeau de moutons et filaient droit vers la sortie, alors qu'il restait au moins deux heures de concert. Mais devant l'entrée, il y avait un ancien Rudy Fox, un chasseur de skins, avec qui on était pote et qui était venu lui aussi jeter un œil. Un mec massif. Quand il a vu les bones se présenter devant la porte, il s'est mis devant et leur a dit un truc du genre : « Où allez-vous comme ça, Messieurs ? »

Il y a eu deux secondes de latence, puis c'est parti en baston. Les fafs ont pris très cher, et nous, on a réussi à s'enfuir au compte-gouttes... 30 minutes plus tard, trois voitures de police arrivent, et expliquent qu'un jeune homme est « enfermé dans les toilettes du 1 er étage », qu'il se dit « menacé de mort » et qu'il menace de « faire sauter l'immeuble avec le gaz de la cuisinière du catering » si les policiers ne viennent pas le chercher. Les policiers entrent, vont le choper et effectivement, ils ramènent un mec de 25 ans looké bones. Le mec pleurait. Et les keufs râlaient parce que le mec s'était chié dessus et que ça puait dans leur caisse.

Heureusement, sa maman est venue le chercher. Elle a raconté aux flics que son fils n'avait rien à voir avec les nazis, jusqu'au moment où les keufs lui ont tendu les clefs que son fils avait perdues. Sur le porte-clefs, on voyait la gueule d'Hitler.

Aujourd'hui, presque vingt ans plus tard, je ne crois pas que la jeunesse d'aujourd'hui soit moins vivace en termes politiques qu'à l'époque. Surtout après des manifs comme celles contre la Loi-Travail du printemps dernier. Des cortèges autonomes comme ceux-là, on en rêvait à l'époque. Je crois que ce discours qui prétend que les jeunes d'aujourd'hui sont « moins politisés qu'avant » est faux. C'est une idée préconçue. Quand on voit les activistes dans les ZAD, le Mili, ou même ce qui s'est passé à Nuit Debout, il est évident que le combat continue.

Brigada Flores Magon vient de se reformer pour plusieurs concerts. Nous les remercions chaleureusement pour leur temps.

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