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reportage

L’Histoire du sexagénaire français qui trompe sa femme à tours de bras en Ukraine

La double vie de George : grand-père sans histoire ici, consommateur infatigable de prostituées en Europe de l'Est.

par Victoire Chevreul
31 Octobre 2016, 6:00am

Notre interlocuteur à Kiev, en Ukraine. Toutes les photos sont de Joao Noveletto Bolan.

À l'hôtel Dnipro de Kiev, un sexagénaire bedonnant s'approche de la terrasse. Il est tard, à l'aise, il porte un polo rouge et blanc avec un bermuda beige. Nous avons rendez-vous avec lui. Il est Français, s'appelle George* et il nous a repérés dans l'ascenseur. Il vient poser son ventre imposant à la table où le photographe et moi-même sommes installés.

Il commence par nous raconter ses déboires. « Elle est où ? Mais elle est où Viktoria, ma chérie ? » soupire-t-il en boucle. Il a l'air en attente d'une parole réconfortante. « Elle devrait déjà être arrivée ! Elle était à Kharkiv tout à l'heure... »

Joao, le photographe, me lance un coup d'œil suspicieux. J'interroge l'inconnu : « Vous attendez votre amie ? » Il me dit que oui, que c'est une jeune mère de trente ans, originaire de Lougansk, dans l'Est du pays. « On parle depuis un an sur Internet, on s'est rencontré sur un site », dit-il. Il se justifie. On tente de le prévenir : à Kiev, il y a beaucoup d'arnaques de la part de femmes à la recherche d'Occidentaux. George se braque : « On se parle tous les jours sur Skype ! Encore tout à l'heure, elle m'a dit qu'elle m'aimait ! » Il tient à nous préciser que son amie n'est pas une prostituée.

Ces deux dernières années, George a été en Russie, en Moldavie, en Roumanie et en Ukraine, à chaque fois afin notamment de trouver des femmes avec lesquelles coucher. Un véritable tour-opérateur sexuel. Pendant ce temps, sa compagne Josiane l'attend sagement dans leur maison en France, où il vit et travaille.

« Je me suis seulement fait avoir deux fois par des filles sur Internet », déclare-t-il. Il évite de compter Viktoria, qui ce soir, ne se présente toujours pas. Pour pouvoir partir de France, George est contraint de mentir à sa femme. Sa technique préférée pour aller voir ailleurs, c'est la Suisse. « À chaque fois, je dis à Josiane que je vais à Zürich », déclare-t-il, presque fier. En effet, George travaille pour un alcoolier célèbre et doit souvent se rendre dans le pays helvète pour y rencontrer des clients. Sauf que parfois, George n'est pas à Zürich. Il rôde dans des endroits comme celui-ci, des hôtels, des bars de nuit ou des clubs d'Europe de l'Est.

Depuis qu'il a commencé sa double vie, George a eu le temps de nouer une relation privilégiée avec le patron d'un bar à hôtesses de Kiev, « un bordel » selon lui. « Parfois, je dépense l'équivalent de 1 500 euros en filles, vin et sorties », dit-il. Il se souvient d'une petite jeune, avec des mots tendres bien à lui. « Elle était nouvelle, je ne l'ai pas pénétrée. Elle a pleuré dans mes bras, c'était beau... » La fille n'est jamais revenue. D'après George, elle était prostituée par son petit copain.

Pendant ce temps-là, le temps passe et la fiancée 2.0 de George ne se présente toujours pas. « Je lui ai envoyé de l'argent, vous savez ! », avoue-t-il, l'air dépité. Il glisse au passage qu'il ne compte pas perdre son temps. Il est seulement à Kiev pour trois nuits. Il apprend par l'intermédiaire d'un employé du bar qu'au premier étage de l'hôtel on trouve bar de strip-tease. Instantanément, George semble ragaillardi.

Pourtant, toutes les trente secondes, il continue de jeter des coups d'œil à son téléphone. Car, s'il ne profite pas deViktoria ce soir, George compte bien compenser. « Vous avez vu la blonde avec la robe en similicuir qui stationne dans le hall ? », nous demande-t-il. Il est en effet difficile de ne pas la remarquer. La femme à laquelle George fait allusion est une quadragénaire qui, manifestement, fait le tapin. « Elle n'est pas de première main, elle n'est pas vierge. » Il se met alors à rire comme un maniaque. Je flippe un peu. Je lui demande naïvement : « À quarante ans, ne pas être vierge est tout de même logique, non ? » George m'ignore. À la place, il poursuit d'un air arrogant : « Elle m'a demandé 100 dollars pour faire l'amour. Mais comme elle ne les mérite pas, j'ai dit non ! »

Au bar de l'hôtel Dnipro, donnant sur la terrasse.

Le lendemain en début d'après-midi, George nous arrête devant l'hôtel. « Hé les jeunes ! Viktoria n'est toujours pas arrivée », commence-t-il. Il est assis à la même table qu'hier, souriant, toujours aussi focus sur son portable. « Tu bois quelque chose, petite fille ? », me demande-t-il. « Je vais prendre un Sprite, spasiba. »

Il va sans dire que George a tendance à me perturber. Je me demande si sa compagne, en France, est au courant qu'elle se fait tromper à tours de bras. Évidemment, pas du tout. Il lance d'ailleurs le sujet de lui-même : « Regarde, Josiane m'a laissé un message vidéo ! Elle croit que je suis à Zürich ! » Il est hilare. Il me montre la vidéo. On y voit la pauvre Josiane lui raconter son quotidien. Elle lui parle de la manière dont elle a fait le ménage, laissant toute la maison impeccable. Elle espère que son travail se passe bien. Elle a l'air d'avoir hâte qu'il rentre. Scène typique de la vie conjugale.

« Tu ne devineras jamais. La vieille pute d'hier soir, tu sais. Comme elle n'avait aucun client, j'ai réussi à l'avoir pour 50 balles ! Elle ne valait pas plus. » ––George, notre interlocuteur.

George pendant ce temps-là, rit de bon cœur. « Elle ne se doute de rien ! » En effet. Je lui demande si de fait, parfois, il lui arrive de se sentir coupable. « Non, répond-il. Pourquoi, je devrais ? » Ses dérapages, personne n'en a l'idée dans sa famille. La vie privée de George est bourrée de squelettes. Avant Josiane, son premier mariage s'est soldé au bout de vingt ans par un divorce et deux enfants. « Je n'aurais jamais dû me marier la première fois – je ne l'aimais pas ! »

Tandis que la discussion se poursuit, je demande à George si depuis la veille, il a réussi à avoir des nouvelles de Viktoria. Aucune. Ça tombe bien, il s'en fout : « Je ne vais pas me laisser abattre ! », lance-t-il. Il poursuit : « Tu ne devineras jamais. La vieille pute d'hier soir, tu sais. Comme elle n'avait aucun client, j'ai réussi à l'avoir pour 50 balles ! Elle ne valait pas plus. » George s'est bien changé les idées, mais il ne compte pas s'arrêter là. Contre toute attente, il se met à gueuler : « Je veux du sexe ! », au nez et à la barbe de toutes les personnes réunies sur la terrasse de l'hôtel. Comme s'il était seul au monde.

« J'ai commandé une pute qui ne va pas tarder à arriver », nous dit-il. Il montre à Joao à quoi elle ressemble sur son téléphone. C'est une brunette âgée de 25 ans. Cinq minutes après, elle arrive. Au contraire de Viktoria, elle est à l'heure.

La jeune femme porte une robe rouge. Elle fait moins vulgaire que sur la photo de son profil. Enthousiaste, George lance à la cantonade : « À plus tard les jeunes ! Je vais me taper cette beauté ! » Il l'a payée 1 600 grivnas. En France, cela représente environ 54 euros, mais c'est une belle somme en Ukraine. En fin de soirée, George se pavane. Il déclare qu'il aurait fait « grimper la petite au 7 e ciel ». Il me fixe du regard et conclut son histoire avec une voix émue. « Elle a même joui. »

Puis il change de sujet et nous raconte comment il a rencontré Josiane. Il me dit que tous deux se connaissent depuis toujours. Elle aussi a eu un premier mari. Les deux couples étaient d'ailleurs amis. Lorsque le mari de Josiane est mort, George était en instance de divorce. « On s'est naturellement mis ensemble », dit-il. Un jour, Josiane lui a dit qu'elle lui avait toujours été fidèle. George n'a rien répondu. Il s'est habitué à sa présence. Il campe une vie qu'il qualifie de « normale » en France, lui et sa famille recomposée.

Tout bon grand-père qu'il est, il nous montre des photos de ses petits-enfants. Dans leur maison, Josiane et lui accueillent régulièrement les enfants de leurs filles. « On en a deux de chaque côté », nous précise-t-il. Deux enfants et deux petits-enfants chacun. Lui aussi peut avoir le cœur tendre. Il insiste pour nous montrer à quel point ils sont beaux. Il aborde la carrière de son aînée. Flic, elle mène une vie droite et épanouie dans son mariage. La seconde, elle, n'a pas encore trouvé sa voie. Il trouve qu'elle a le même caractère que lui.

Le lendemain, pour son dernier soir à Kiev, George nous invite à dîner. On sent qu'il a besoin de vider son sac. On atterrit tous les trois dans un restaurant huppé du centre-ville, le meilleur italien du coin. George commande une bouteille de vin sicilien. « Je n'ai pas eu une enfance facile, déclare-t-il. À sept ans, j'étais obligé de cuisiner à la maison. » Il dit n'avoir pas reçu beaucoup d'amour de la part de ses parents. Déjà enfant, il avait beaucoup de responsabilités. « J'étais l'aîné de huit enfants, de lits différents... » Puis il nous parle de l'événement qui a brisé son enfance : quand son père a révélé qu'il avait eu un enfant hors mariage. George a quitté le giron familial l'année suivante. Puis il s'est marié avec sa maîtresse.

Il nous dit que sa sœur est décédée il y a quelques années. Il a compensé de la façon qui lui semblait la plus judicieuse : avec le sexe. Une façon de faire son deuil. « Je faisais tout le temps l'amour à ma maîtresse en France, Daria », reconnaît-il. George semble à la fois honteux et amusé. Il nous confie avoir eu un accident de prépuce pendant cette semaine de peine particulière. Il s'est « coincé le gland », à force de faire l'amour. Le sexagénaire endeuillé a fini aux urgences. Selon ses dires, un médecin lui a tout remis en place. Enfin, sauf l'excédent de peau. Pour cela, il a dû être circoncis.

Avant de nous quitter, George avoue finalement que depuis la ménopause de Josiane, il a arrêté d'avoir des relations sexuelles avec elle. « Ça fait onze ans qu'on ne fait plus l'amour. » Selon lui, elle n'en a plus envie.

Lorsque je lui demande pourquoi il est encore avec elle aujourd'hui et s'il ne ferait pas mieux de la quitter définitivement, George prend deux secondes pour réfléchir. Puis il répond : « Elle ne mérite pas que je la quitte. Elle est veuve, quand même. »

*Le prénom de notre interlocuteur a été modifié à sa demande.

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