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Société

Partir un jour, sans retour

Pourquoi la société française est-elle incapable d'accepter l'idée de mort ?
26.2.15

Alors que le débat sur la légalisation de l'euthanasie revient régulièrement au cœur de l'actualité en France – notamment via l'affaire du tétraplégique en état végétatif depuis sept ans, Vincent Lambert –, le rapport de notre société à la mort semble être l'un des points sur lequel l'opinion publique est capable de se déchirer avec une violence extrême.

L'espérance de vie en France atteint désormais plus de 82 ans, et accepter l'idée même de mort semble être de plus en plus difficile dans une société « allergique à la violence ». Lorsque l'on prend un peu de recul historique, on constate que la diminution du fait religieux, la pacification des mœurs et la fin des maladies bien dégueulasses ont contribué à un changement radical de notre approche de la mort.

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Aujourd'hui, l'individualisation de l'existence va de pair avec la solitude face à la mort. Les rites funéraires qui permettaient autrefois à la population de traverser cette épreuve de manière collective, ont disparu. Les enterrements sont peu à peu devenus des petites sauteries familiales qui permettent aux familles de se réunir et de discuter héritage et recrutement du PSG.

Selon Michèle Delaunay, ancienne ministre chargée des personnes âgées, la fin des grands récits religieux nous aurait rendus effroyablement conscients de la finitude de notre existence. Comme elle me l'a dit : « Le déclin de la religion modifie en effet notre rapport à la mort. Beaucoup de ceux qui ont perdu la foi ont parallèlement perdu la promesse d'un après – et le secours d'un pendant. »

Comment pouvons-nous donc accepter l'idée de mort, alors que la France est composée à environ 35% d'athéistes chevronnés , conscients que nous finirons dévorés par des vers de terre ? Selon Marie-Ange Abras, doctorante en sciences de l'éducation et rédactrice d'une thèse intitulée « S'éduquer à la mort - philosophie de l'éducation et recherche-formation existentielle », l'absence d'éducation à la mort est une immense faiblesse dans l'approche de cette étape ultime de notre existence.

Elle préconise en conséquence une discussion avec les enfants sur le thème de la mort dès le plus jeune âge : « Les enfants passent beaucoup de temps dans un établissement scolaire, c'est pourquoi j'ai mis en place un espace pour qu'ils réfléchissent sur la mort et la vie au quotidien. L'école ne peut pas demeurer un lieu étranger au sens de la vie. »

Gerard David, « Le Jugement de Cambise ». Image via

C'est ce que Louis-Vincent Thomas évoque dans son Anthropologie de la mort, publié en 1975, lorsqu'il lance l'idée de « déni social de la mort ». En comparant l'approche de la mort dans des sociétés traditionnelles africaines et des sociétés urbaines développées, l'auteur met en avant la négation de la mort dans nos sociétés occidentales.

De plus, l'augmentation du recours à l'hospitalisation a « dé-intimisé » le processus d'acceptation de la mort. Autrefois, les gens mourraient chez eux, avec toute la famille à leurs côtés. Selon Chantal, infirmière qui travaille dans un service de soins palliatifs en Île-de-France, « il est tragique d'avoir l'impression que l'hôpital est devenu une morgue bien plus qu'un service de soins efficace. »

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Les progrès de la médecine nous donnent la sensation qu'une guérison est toujours envisageable, confortée par une iconographie du miracle médico-religieux que le cinéma renvoie avec régularité – il n'y a qu'à observer certaines réactions face au film Amour de Michael Haneke pour voir qu'un film collant au plus près de la réalité en dérange certains de manière épidermique. Une statistique en dit long sur ce schéma de pensée : selon un rapport de l'Observatoire National de la Fin de Vie publié en 2013, 3 000 personnes âgées de plus de 65 ans se donneraient la mort chaque année. Cela constitue un tiers des suicides en France, alors même que ces petits vieux ne représentent que 20 % de la population.

Cet interdit a sans doute à voir avec l'idée de honte. Faire l'autruche est en effet ce qui décrit le comportement de l'être humain face à la mort.

Tout le paradoxe est là. Nos gouvernements ont beau être des thanatocraties assumées – ils peuvent rayer l'humanité de la carte avec une simple petite valise nucléaire, un peu de mauvaise volonté et une Corée du Nord qui fout le bordel –, les êtres humains sont toujours affolés en entendant le mot « mort» . Certains pensent qu'elle a même pris la place du sexe en tant qu'interdit ultime. C'est la thèse de Geoffrey Gorer, anthropologue britannique et auteur de Pornographie de la mort.

Cet interdit a sans doute beaucoup à voir avec l'idée de honte. Faire l'autruche est en effet ce qui décrit le comportement de l'être humain face à la mort. Ou, comme le dit plus élégamment l'écrivain et sociologue allemand Norbert Elias dans La Solitude des mourants : « la situation de l'agonie de nos jours manque de forme : c'est une tache blanche sur la carte géographique de la société. »

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Au-delà de l'égoïsme – qui est presque devenu une valeur aujourd'hui –, il existe un réel problème de définition du terme de « mort ». D'une part, personne ne peut la définir empiriquement. Les near-death experiences font plus penser à des remarques de fan de Tangerine Dream ayant tapé un peu trop dans le distributeur à champignons magiques.

D'autre part, la définition scientifique de la mort est sujette à controverse. Depuis 1968, s'est imposée en France ce que l'on appelle la circulaire Jeanneney : celle-ci a légalisé le prélèvement d'organes après la mort encéphalique et constitue donc une définition légale de ce que l'État considère comme « la mort ». Votre cerveau s'arrête ; vous êtes officiellement mort.

« Le Triomphe de la mort ». Image via

Mais qu'en est-il alors de ces gens pas tout à fait morts, mais pas vraiment en vie non plus, qui sont dans un état que l'on appelle, avec une violence assez terrible, « végétatif » ? L'acceptation de ce terme renvoie à la difficulté que nous avons à accepter une réalité toute simple : Vincent Lambert et feu Vincent Humbert ne sont ni vivants ni morts, et pas non plus des morts-vivants, PARCE QUE ÇA N'EXISTE PAS.

L'absence de vocabulaire adéquat restreint tragiquement notre capacité à penser. Nous nous heurtons de plein fouet à l'atténuation du principe même de mort avec des progrès scientifiques qui diluent la barrière symbolique qui peut exister entre ce qu'est la vie et ce qu'est la mort. Alors comment accepter le clap de fin quand on sait que l'épilogue n'existera plus à moyen ou à long terme ?

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Eh bien, sans doute en laissant de côté la culpabilité que notre société fait peser sur les individus en deuil qui sont obligés de cacher leur peine. Le droit français prévoit par exemple un jour de congé seulement en cas de décès d'un père, d'une mère d'un frère ou d'une sœur, et deux jours pour le décès d'un conjoint ou un enfant.

Comme l'écrit Gorer : « Le deuil est traité comme s'il s'agissait d'une faiblesse, d'un apitoiement sur soi-même, d'une mauvaise habitude condamnable et non d'une nécessité psychologique. » Le deuil est une donnée qui va à l'encontre de l'impératif de productivité que l'on attend de l'être humain, aussi bien dans le monde du travail que dans le cercle familial.

Il faudrait enfin réaliser que non, nous ne sommes pas confrontés à une violence généralisée et que le chaos ne nous attend pas. La société française du XXIe siècle est la plus sûre dans l'histoire. Et Michèle Delaunay de conclure : « La société va changer, mais une vérité demeure constante : il n'y aura jamais plus de morts que de gens qui naissent. La longévité fait que l'on vit plus vieux. Finalement, la mort n'est pas plus présente. »

The Leftovers n'est donc pas encore pour demain.

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