Stuff

Comment les prostitué(e)s gèrent leur vie amoureuse

Il n'y a pas vraiment de moment idéal pour annoncer à son partenaire qu'on couche avec d'autres gens contre de l'argent.

par Rose Lewenstein; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
29 Avril 2016, 5:00am

Quel que soit votre métier, il est souvent difficile de trouver le parfait équilibre entre travail et vie privée. Mais quand votre métier implique de coucher avec des gens contre de l'argent, cet équilibre peut s'avérer être encore plus difficile à atteindre. Entre les premiers rencards et les relations longues, les travailleurs du sexe peinent parfois à annoncer à leur partenaire ce qu'ils font pour gagner leur vie.

Quand je travaillais en tant que strip-teaseuse, j'ai décidé de mettre ma vie amoureuse sur pause. Le fait de vendre l'idée même de sexe à des hommes tous les soirs m'avait fait passer l'envie de partager mon intimité avec qui que ce soit. Bien longtemps après avoir quitté ce boulot, je rencontrais des hommes qui semblaient obsédés par mon passé. Soit ils étaient déçus, soit ils étaient étrangement excités par cette idée. Mais mon expérience n'est rien comparée à ce que doivent vivre les gens qui ont des relations sexuelles par plaisir ou pour les besoins de leur métier. J'ai discuté avec plusieurs travailleurs du sexe afin qu'ils m'en disent un peu plus sur leur vie amoureuse.

« La meilleure relation que j'ai eue était avec un GIGOLO »

Deux de mes rencards potentiels ont réagi de manière drastiquement différente. Le premier m'a recalée en me disant « Non, parce que tu es une prostituée » et l'autre a dit « Oui, parce que tu es une prostituée. » J'ai l'impression qu'ils n'arrivent pas à me considérer comme la personne que je suis. Et je comprends très bien qu'ils aient du mal à traiter cette information, mais il existe pas mal de types qui cherchent juste à expérimenter de nouveaux trucs sexuels – si c'est la seule raison qui les motive à sortir avec moi, ils peuvent se brosser.

Ma dernière relation a duré deux mois et demi. Il me demandait souvent comment s'était passée ma journée, mais je n'avais jamais trop envie de m'étendre sur le sujet. Certes, je partageais une partie de moi avec un inconnu, mais je ne voulais pas que mon petit ami s'imagine que je n'étais pas moi-même avec lui. Le truc, c'est que j'aime sincèrement mon travail. Je l'adore, même ! J'ai des orgasmes en permanence. Mais je suis réticente à l'idée d'en parler à mes petits amis, parce que je n'ai pas envie qu'ils soient jaloux.

La meilleure relation que j'aie eue était avec un gigolo. C'était génial. On était parfaitement à l'aise et on pouvait aborder n'importe quel sujet. Un jour, alors qu'on était au restaurant, on a entendu deux amoureux parler de leurs journées respectives – ils parlaient de propositions de boulot, de présentations PowerPoint, des trucs comme ça. Du coup, j'ai demandé à mon copain ce qu'il avait fait aujourd'hui, ce à quoi il a répondu : « Oh, j'ai fisté une femme, et toi ? » J'ai rétorqué : « Oh, j'ai baisé un homme avec un gode ceinture. » On a tellement ri. Malheureusement, on a rompu parce que j'ai des enfants et qu'il était un peu plus jeune que moi – ça n'avait aucun rapport avec notre boulot.

Je pense que certaines prostituées peuvent être très naïves quand il s'agit de trouver un partenaire – quand on finit par sortir avec quelqu'un, on a tendance à encaisser beaucoup plus qu'on ne le devrait. C'est un peu pour cette raison que je préfère être célibataire, c'est moins compliqué.

Charlotte Rose, Londres

« Les femmes que je rencontre s'imaginent que je suis une bête assoiffée de sexe »

Je suis prostitué et je suis spécialisé dans les rituels érotiques et ce qu'on appelle le « conscious kink ». La plupart des gens sont étonnés de voir un homme réussir dans ce métier. Les femmes que je rencontre s'imaginent que je suis une bête assoiffée de sexe, mais en réalité, j'ai l'âme plutôt sensible. Une personne avec qui je suis récemment sortie a cru que je lui mentais, jusqu'à ce que je lui montre mon site web.

Je suis actuellement dans une relation sérieuse, mais je suis adepte du polyamour. Ma partenaire se vexait souvent quand j'avais des rendez-vous à la dernière minute et que je la plantais pour le boulot. Du coup, je ne prends plus que des réservations à l'avance pour ne pas la froisser.

Je ne mens pas à mes petites amies, mais je mens tout le temps aux autres – les chauffeurs de taxi, les commerçants, tous les gens que je croise et qui me demandent ce que je fais dans la vie. Ce n'est pas par honte que je choisis de le dissimuler, mais plutôt pour m'épargner une longue conversation que j'ai déjà eue des millions de fois. Je trouve que les prostituées femmes sont beaucoup plus stigmatisées que les hommes. Les gens se font beaucoup de films sur notre vie privée – ils s'imaginent qu'on a plein de MST, qu'on prend de la drogue ou qu'on n'a aucune dignité. De mon expérience, je peux vous assurer que c'est aux antipodes de la vérité.

Seani Love, Londres

« Un soir, alors qu'il était bourré, il m'a demandé en mariage sur mon lieu de travail »

Depuis mes 21 ans, je n'ai eu que deux relations sérieuses. Durant la première, j'avais mis mon activité d'escort sur pause. Mais quand j'ai parlé de mon ancien taf à mon copain, il était très contrarié. Il n'arrêtait pas d'évoquer le sujet quand on se disputait, et avait beaucoup de mal à me faire confiance – il est même allé jusqu'à fouiner dans mon téléphone et ma boîte mail. Officiellement, on a rompu parce qu'il voulait fonder une famille, et je n'étais pas prête.

Je suis redevenue escort, et je n'avais aucune envie de rencontrer quelqu'un. Mais un jour, j'ai croisé un nouveau client qui m'a tout de suite attirée ; je le trouvais drôle et tendre. Il avait mon âge, et venait souvent me voir sur mon lieu de travail – souvent un peu éméché. Un soir, il était complètement bourré et m'a demandé un mariage devant mes jeunes collègues roumaines et mon manager. À ce stade, j'étais en formation pour devenir dominatrice. Il venait souvent me rendre visite dans mon donjon. Et soudain, il a disparu sans laisser de trace pendant un an. C'est seulement à ce moment-là que j'ai réalisé à quel point je l'appréciais. Il a fini par me rappeler, on a eu une session ensemble – puis on est allé dîner et ça fait désormais un an qu'on est vraiment en couple.

Parfois, j'avoue avoir des gros problèmes de confiance. Je me demande s'il lui arrive de voir d'autres prostituées, et il est bien entendu jaloux. Mais je pense quand même que notre couple marche bien, puisque notre relation est fondée sur un respect mutuel. Quand les gens nous demandent comment on s'est rencontré, on se contente de leur raconter une fausse histoire un peu ennuyeuse.

Yvonne*, Londres

« J'ai menti pendant les premiers mois de notre relation »

Je travaille dans un domaine très spécifique – je me déguise en vachère et je nourris mes clients de lait. Bien entendu, je ne le dis pas à mes copains. Je mens toujours au cours des premiers mois. Je déteste annoncer aux gens ce que je fais ; je me fais trop souvent juger, et je n'ai pas spécialement envie de partager des détails intimes de ma vie avec des inconnus.

Il m'a fallu y aller progressivement pour le dire à mon copain actuel. Au tout début, je lui ai dit que je le faisais avant – jusqu'à lui avouer que je continuais et que je ne comptais pas arrêter. Bien entendu, il était dégoûté que je lui ai menti et j'ai dû quitter la maison pendant quelques jours. Un peu plus tard, après qu'on ait tous les deux beaucoup pleuré et réfléchi, il m'a dit que ce n'était pas si grave. Ce n'est qu'un travail – ça ne change absolument pas la personne que je suis.

Jamie Drake, Édimbourg

« Il m'a accusé de faire ce métier parce que j'avais besoin d'attention »

Presque tous mes ex ont mal pris le fait que je sois escort. Souvent, ils sont choqués, puis se mettent à réévaluer leur image de moi. Certains de mes rencards m'ont carrément demandé « Quelle est la chose la plus odieuse que tu as été obligé de faire ? », comme si mon métier passait nécessairement par l'humiliation. D'autres font style qu'ils sont OK avec ça et ne me donnent plus de nouvelles. Un de mes ex était persuadé que j'allais lui refiler le SIDA, ce qui m'a fait réaliser à quel point les gens connaissent mal ce milieu. Un autre type m'a accusé de faire ce métier parce que j'avais besoin d'attention.

Quand ma dernière relation est devenue plus sérieuse, j'ai décidé de prendre un job de serveur. Personnellement, j'avais du mal à m'imaginer avec quelqu'un qui ne comprend pas mon travail, ou qui se sent gêné à cause de ça. C'est un compromis, tout simplement – j'imagine que dans un monde plus libéral et éduqué, je trouverais plus d'hommes enclins à m'accepter tel que je suis.

Ben*, Londres

« Mon ex m'a ignorée pendant deux jours »

Je n'ai jamais de relations sérieuses avec des hommes, parce que je ne sais pas mentir et que je suis incapable de leur dire la vérité. J'ai quand même dit à un de mes ex que j'avais été travailleuse du sexe par le passé et il m'a ignorée pendant deux jours, le temps de réfléchir. J'étais dévastée et inquiète. Il m'a demandé ce que j'avais fait, combien de clients j'avais eus, et si j'avais continué d'en voir pendant notre relation. J'avais honte.

Depuis, j'ai eu quelques petits flirts, mais je ne peux plus mentir à mes petits amis. Je déteste vivre une double vie – mais j'avoue que je continue de le cacher à mes potes par peur d'être jugée.

Stacey*, Édimbourg et Belfast

*Les noms ont été changés

@RoseLewenstein

Illustrations : Ella de Souza