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LE NUMÉRO DU TALION

On vous présente la dernière Lykov

Il existe plusieurs ethnies, restées longtemps planquées dans les poches de populations les plus isolées de la Terre, que les anthropologues et les ethnologues ont poursuivies durant des centaines d’années.

par John Martin
18 Mai 2013, 8:00am


Photos : Peter Sutherland 

I l existe plusieurs ethnies, restées longtemps planquées dans les poches de populations les plus isolées de la Terre, que les anthropologues et les ethnologues ont poursuivies durant des centaines d’années. Puis, lorsque le monde civilisé est enfin arrivé à foutre ses grosses pattes dessus, on s’est à chaque fois aperçu que leur recherche n’avait en fait que peu d’intérêt.

Les Lykov – cette famille russe qui vit en Sibérie sauvage loin de tout contact humain depuis le début du XXe siècle – n’ont que peu de choses en commun avec toutes ces tribus isolées d’Amérique du Sud. Ils n’ont par exemple jamais vraiment lutté pour résister à la civilisation extérieure comme ont pu le faire – et le font encore – les Sentinelles des îles Andaman.

Quand j’ai demandé à Agafia, la dernière survivante du clan Lykov, âgée de 70 ans, dans quelle mesure elle aurait préféré que les géologues qui ont découvert sa famille en 1978 au fin fond de la taïga ne les trouvent jamais, elle a secoué la tête : « Je ne sais pas si nous aurions survécu [sans eux], m’a-t-elle répondu. Nous manquions d’outils et de nourriture. Je n’avais même plus d’écharpe à me mettre. » Pour une fois, l’inépuisable curiosité de l’humanité et son désir inébranlable de lever le voile sur tous les secrets de ce monde ont peut-être contribué à préserver, plutôt que contaminer, l’un des derniers secrets de la civilisation humaine. Tout a commencé en 1936 lorsque Karp Lykov et sa femme, Akulina, se sont mis en tête de rejeter l’intégralité de la civilisation. Las du joug du Parti communiste et de la vie urbaine en général, ils se sont enfoncés dans la taïga en compagnie de leurs deux fils. L’élément déclencheur de cette décision a été l’assassinat du frère de Karp, abattu par une patrouille bolchevique à la périphérie de leur petit village, près de la ville de Koursk, à l’ouest de la Russie. Les Lykov étaient des pacifistes convaincus, des vieux-croyants – un culte chrétien ultra-othodoxe qui s’est séparé de l’Église russe dans le courant du XVIIe siècle. Après avoir choisi leur terrain, les Lykov ont bâti une cabane, donné naissance à deux autres enfants et vécu une vie rude d’hommes de la nature : ils filaient leur laine de mouton eux-mêmes, sur un rouet qu’ils avaient traîné sur des centaines de kilomètres et grâce auquel ils fabriquaient leurs fringues. Ils survivaient en s’alimentant uniquement de pommes de terre et de champignons sauvages. En 1961, après trois décennies passées dans les bois, une tempête de neige a ruiné leur récolte. Ils ont survécu en mangeant l’écorce des arbres avant de se mettre à cuisiner leurs chaussures. Akulina en est morte ; elle avait tenu à donner le peu de nourriture qu’il restait à ses enfants. Après son décès, la famille a poursuivi son existence isolée jusqu’en 1978, date à laquelle les géologues (qui surveillaient cette zone riche en pétrole) ont débarqué. Durant les années qui ont suivi, toute la Russie a entendu parler de cette famille étrange et recluse ; ses membres sont devenus sans le vouloir des héros populaires. L’attention qu'on leur a portée était en partie due à Vasily Peskov, un journaliste russe qui, à l’époque, a écrit plusieurs articles sur la famille, puis un livre, Perdu dans la taïga, qui fut un best-seller en Russie – quand on a essayé de le choper, les éditions originales tournaient autour de 900 euros pièce sur Amazon. Puis, les uns après les autres, tous les membres de la famille sont morts. Certains ont avancé que l’introduction de germes dont les géologues étaient porteurs, étrangers aux systèmes immunitaires des Lykov, en était la cause. D’autres pensent que leur mort est naturelle. Quoi qu’il en soit, Karp a disparu en 1988. Il avait survécu à tous ses enfants sauf Agafia, sa plus jeune fille. Celle-ci l’a enterré quelque part dans la montagne avec l’aide des géologues qui s’étaient liés d’amitié avec la famille. Alors que mon équipe de tournage et moi préparions notre voyage pour rendre visite à la dernière Lykov encore en vie, un article publié par l’Institut Smithsonian a failli nous faire tout annuler. L’article, qui se fondait seulement sur les archives d’époque, racontait l’histoire d’Agafia qui, alors âgée de 45 ans, avait décidé de continuer à vivre seule dans le désert sibérien. Mais ces informations dataient d’il y a vingt-cinq ans et l’auteur de l’article n’avait eu ni le courage, ni les moyens de traverser la taïga pour écrire sur les conditions de vie d’Agafia. On y est allés à sa place. En février dernier, on a pris l’avion en direction de la Sibérie afin de trouver Agafia. Elle vit à plus de 250 km de toute civilisation, ce qui requiert un trajet interminable plus de multiples couches d’autorisations accordées (ou non) par le gouvernement Poutine – y compris celle du responsable du parc qui prétend que la taïga est « sous sa juridiction ». On m’a dit qu’en été, il était possible d’atteindre son camp en sept jours par canoë. En hiver, le seul moyen d’y accéder reste l’hélicoptère. Compte tenu de la rudesse de son existence, j’ai pensé qu’il serait plus respectueux de lui rendre visite pendant la saison la plus difficile de l’année.

Quand on est arrivés, Agafia nous attendait sur le perron de son chalet, comme une gentille grand-mère attend la visite de ses petits-enfants. La réserve naturelle dans laquelle elle vit s’appelle le « territoire Lykov », en hommage à sa famille ; son chalet se tient au sommet d’une colline, à côté de la rivière Erinat.

Pour une vieille dame de presque 70 ans qui a dû manger ses chaussures pour survivre, j’ai été surpris de voir à quel point elle paraissait en bonne santé. Sa propriété comprend plusieurs chalets et de plus petites cabanes destinées aux chèvres et aux poules, un garde-manger ainsi qu’un jardin sur une colline escarpée, derrière le logement principal. Au fil des ans, avec l’aide d’amis et d’admirateurs, elle a agrandi sa propriété qui n’était composée, au départ, que de l’unique pièce familiale. Le jour de notre arrivée, des dizaines de chats erraient dans la propriété, vaquant à leurs menues occupations.

Après lui avoir donné la chèvre et la poule que je lui avais apportées en cadeau, j’ai interviewé Agafia sur une petite table, près de la rivière. Je lui ai demandé ce qui s’était passé depuis le décès de son père, vingt ans plus tôt. « Quand il est mort, m’a-t-elle raconté, je n’ai plus eu personne sur qui m’appuyer. J’ai dû couper le bois moi-même. » Comme la plupart des Russes de son âge, Agafia reçoit chaque mois une petite aide de la part du gouvernement, bien qu’elle reste largement autosuffisante – notamment en ce qui concerne la recherche de nourriture et la pêche. Elle m’a expliqué que plus elle vieillissait, plus il était dur pour elle de couper du bois. « Ce n’est pas facile de couper les arbres et de prendre soin de mes chèvres », m’a confié Agafia, précisant qu’elle était désormais l’heureuse propriétaire d’un fusil de chasse pour lutter contre la faune locale. « L’été dernier, un ours est venu et a vandalisé le jardin pendant que je me cachais à l’intérieur. Il s’est emparé d’un sac de farine et a piétiné mes carottes. Du coup, j’ai creusé un trou et il est tombé à l’intérieur. » Agafia, pourtant, n’est pas totalement seule. Elle a un voisin, Yerofei Sedoy. Au début, il est venu là pour faire de la prospection pour des compagnies pétrolières. Il vivait à quinze kilomètres de chez Agafia, en compagnie des autres géologues.

Finalement, il s’est fait virer de son poste pour des raisons obscures, dont il refuse de discuter. Il est retourné en ville, a chopé la gangrène et a dû se faire amputer de la jambe. Un médecin lui a dit que vivre près des eaux claires de la taïga pouvait être bénéfique à sa santé. Il a donc décidé de monter seul une petite cabane en bas de la colline d’Agafia, au bord de la rivière. Ça fait seize ans qu’il y vit. Yerofei m’a raconté qu’au début, il avait fait le choix de venir « pour aider Agafia qui vivait seule depuis des années ». Quand on regarde sa jambe de bois, sa motivation peut paraître étrange. Agafia, elle, raconte une histoire différente. « Au début, il m’a aidée avec les chèvres. Il coupait du bois pour nous chauffer. Maintenant, il ne fait plus rien. J’ai même fini par aider Yerofei en lui donnant du bois de chauffage ces deux derniers hivers. Il ne peut même pas aller chercher du bois de chauffage prédécoupé tout seul, alors comment pourrait-il m’aider ? C’est moi qui l’ai aidé seize années durant. Je plante des pommes de terre pour lui, je lui apporte du bois. Ça fait seize ans qu’il dépend de moi. Yerofei ne sert à rien. Personne n’a besoin de lui. Il n’aide personne, il a besoin d’être aidé. »

Un jour, alors que j’interviewais Agafia, un autre aspect quelque peu énigmatique de leur relation a surgi. « Il y a eu deux sales accidents, m’a-t-elle dit. Qui sait ce qu’il avait en tête… Il a commis un péché après l’autre. Il m’a menacée. » Lorsque j’insistais, Agafia changeait de sujet. Yerofei aussi a refusé d’en discuter. Il est difficile de dire si les allusions d’Agafia concernaient quelque chose de très sérieux ou étaient seulement le produit d’une dispute classique entre voisins, tous deux devenus un peu fous avec le temps. Malgré tout, Agafia et Yerofei se retrouvent encore chez lui pour écouter la radio. C’est leur seul contact régulier avec le monde extérieur. « J’écoute les informations qui parlent de criminalité et d’explosions, dit Agafia. C’est effrayant. Qu’est-ce qui ne va pas avec ces gens qui se font exploser devant tout le monde ? »

Même si elle possède quelques biens matériels, la vraie propriété d’Agafia réside dans sa foi. Comme le reste de sa famille et son oncle tué par les communistes en 1936, Agafia est une vieille-croyante. Elle a appris à lire en étudiant la Bible et continue de prier au réveil. De temps en temps, elle lit le journal des vieux-croyants, lorsque ses rares visiteurs le lui apportent. L’une des choses les plus singulières qu’elle ait retenue du journal réside dans les codes-barres ; selon elle, ils seraient d'origine diabolique. « C’est la marque de l’Antéchrist. Les gens m’apportent des sacs de graines avec des codes-barres. Je prends les graines et je brûle les sacs avant de planter les graines. Le tampon de l’Antéchrist entraînera la fin du monde, a-t-elle ajouté. Dieu ne souhaite pas sauver tout le monde. »

Une chose qu’Agafia hait autant que les codes-barres, ce sont les villes, qu’elle connaît bien. Dans les années 1980, lorsque Vasily Peskov a publié sa série d’articles sur les Lykov, Agafia a reçu une invitation de la part du gouvernement soviétique lui proposant de voyager à travers le pays pour la première fois. Au grand dam de son père (mort peu après son retour), elle a accepté l’offre. Pendant un mois, elle a sillonné le pays en hélicoptère, en train, en avion et en voiture. Elle a découvert de nouvelles choses telles que les vaches, les chevaux, les magasins, les villes et l’argent. Quand elle est rentrée, elle a eu du mal à expliquer à son père ce qui venait de se produire dans la centrale nucléaire de Tchernobyl.

Depuis, malgré la pression des autorités russes pour qu’elle déménage « pour sa sécurité » dans un village ou une ville, elle n’a quitté sa maison que cinq fois, principalement pour rendre visite à des membres de sa famille qu’elle n’avait jamais rencontrés – ou pour se faire soigner. Elle nous a dit que boire autre chose que l’eau de sa rivière Erinat était mauvais pour elle et que l’air de la ville la rendait malade. « C’est effrayant là-bas, dit Agafia. Vous ne pouvez pas respirer. Il y a des voitures partout. L’air est pollué. Chaque voiture qui passe laisse tellement de toxines dans l’air... Vous n’avez pas d’autre choix que rester chez vous ! »

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Volume 7 Número 5