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reportage

Les Nord-Coréens ne sont pas plus malheureux que nous

Comment tourner un documentaire sur la propagande en Corée du Nord m'a fait réfléchir à la notion occidentale de liberté.
8.3.16

Photo de Maxime Delvaux

L'objectif de James Franco n'était pas de provoquer un intense incident diplomatique entre les États-Unis et la Corée du Nord. Pourtant, The Interview – aussi connu sous le nom de L'interview qui tue ! dans notre pays – a été à l'origine de nombreuses tensions, dont le point culminant fut la cyberattaque contre Sony Pictures, même si la thèse officielle du rôle joué par Pyongyang continue de faire débat. Barack Obama s'était empressé de déclarer : « Si quelqu'un est capable de nous intimider lors de la sortie d'un film satirique, imaginez ce qu'il pourrait faire lors de la diffusion d'un documentaire à charge. » The Propaganda Game, réalisé par le cinéaste Álvaro Longoria, en est un. Son objectif avoué était de lever le voile sur la vie quotidienne des Nord-Coréens, soumis à la propagande extrême du régime de Kim Jong-un.

Longoria a pu tourner dans ce pays autarcique grâce au rôle joué par Alejandro Cao, un quadragénaire espagnol travaillant au sein d'un comité nord-coréen chargé d'établir des relations culturelles avec des puissances étrangères. Cao apparaît régulièrement dans le documentaire, tout occupé qu'il est à nous convaincre que son pays d'adoption est le paradis en comparaison de l'Occident capitaliste. Au final, le documentaire de Longoria ne met que rarement en difficulté son interlocuteur, insistant surtout sur les paysages uniques du Royaume ermite.

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Tel un palais des glaces, The Propaganda Game est un projet fascinant, tant il met l'accent sur la façon dont l'être humain est capable de manipuler et d'être manipulé jusqu'à une limite extrême, une dimension dans laquelle le vrai n'est plus discernable du faux. Je me suis entretenu avec Longoria afin d'en savoir plus sur la façon dont il a dû renoncer à son indépendance afin de tourner un tel documentaire.

VICE : Quel était votre objectif avant de partir en Corée du Nord ?
Álvaro Longoria : Je voulais centrer mon propos sur le mécanisme de la propagande. Le régime de Kim Jong-un formate ses citoyens dès leur naissance, avec des idées qui n'évoluent pas d'un iota. Ils soumettent les étrangers de passage au même discours, dans l'espoir qu'ils finiront par répandre la bonne parole dans leur pays d'origine. De son côté, l'Occident ne se prive pas d'évoquer ce pays sans avoir de données réelles, tant celui-ci est fermé aux influences extérieures.

Que pensez-vous des précédentes évocations de la Corée du Nord ?
J'ai vu de nombreux reportages et je savais que je ne voulais pas tourner en caméra cachée. De plus, je ne voulais pas prétendre « révéler » quelque chose au sujet du pays, parce qu'il n'y a rien que l'on puisse révéler. Vous pouvez dire tout et son contraire au sujet de la Corée du Nord. Mon unique objectif était de montrer la propagande en tant que telle.

Comment avez-vous vécu le fait de ne jamais pouvoir faire confiance à qui que ce soit ?
J'avais l'impression de vivre encore et toujours les mêmes moments. Mais, quand quelqu'un décide de vous manipuler constamment, vous finissez par succomber. Je voulais que les spectateurs réalisent cela – la puissance de la manipulation.

Avez-vous été surpris une fois sur place ?
J'étais sûr qu'on allait me montrer la Corée du Nord sous un angle laudateur. La question était la suivant : « Allais-je être capable de résister ? » En fait, j'ai été surpris par le côté artisanal de leur propagande. Ils sont tellement isolés du reste du monde qu'ils ne savent absolument pas comment les médias occidentaux fonctionnent. Par conséquent, ils ont du mal à mettre en place un endoctrinement efficace à destination des étrangers.

Vous avez pourtant succombé.
C'est vrai. Je ne suis pas journaliste vous savez. J'ai été victime d'une sorte de syndrome de Stockholm. Après 10 jours dans le pays, j'ai senti que je commençais à basculer. Comme je voulais continuer à tourner, j'étais obligé d'accepter leurs conditions.

Il m'est arrivé d'aimer ce que je voyais. Imaginez : je n'ai passé que 10 jours là-bas et je me suis laissé avoir. Qui pourrait prétendre être capable de résister à un tel endoctrinement ? La propagande est continue, brutale et n'est pas soumise à la critique, par définition. Dans les pays encore « communistes » du globe, lorsque vous parlez aux gens, vous sentez que la dissidence n'est jamais loin. Les citoyens nord-coréens, au contraire, acceptent le discours officiel sans broncher. Le pays est stable, c'est un fait.

Selon vous, les Nord-Coréens sont-ils, d'une certaine manière, plus heureux que nous ?
D'un côté, vous avez les Nord-Coréens, qui ne savent pas que leur environnement est factice, mais qui croient fermement en la pérennité de leur système. De l'autre, vous avez les Occidentaux, qui essaient désespérément de maintenir leur niveau de vie. Qui sont les plus heureux ? Les Nord-Coréens, parce qu'ils ne connaissent rien, ou les Occidentaux, qui en savent peut-être trop ? Honnêtement, si j'étais pauvre, je préférerais vivre à Pyongyang qu'à New York.

À quoi ressemble Alejandro Cao ?
Ce type est l'exemple le plus extrême de l'Occidental devenu pro-Corée du Nord. Le plupart des gens ont tendance à se relâcher de temps à autre. Lui, jamais.

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J'ai rencontré ses parents chez lui, en Espagne, et ai voyagé jusqu'au bout du monde en sa compagnie. Il n'a jamais dévié de sa ligne.

Quel a été le moment le plus marquant de votre visite ?
Je me suis rendu dans l'ambassade allemande de Pyongyang, et des officiels m'ont fait entrer dans une pièce, qu'ils ont verrouillée derrière moi. Après m'avoir assuré que personne ne pouvait espionner notre conversation, des agents des services de renseignement allemands m'ont briefé afin de m'expliquer la situation. J'ai eu vent d'histoires que je n'avais jamais entendues nulle part – notamment au sujet de Kim Jong-un, qui, en haut lieu, ne serait pas aussi respecté qu'on pourrait le croire.

Les dirigeants nord-coréens assument ouvertement avoir recours à la propagande. En Occident, personne n'ose l'affirmer. Qu'en pensez-vous ?
C'est l'une des thèses centrales du documentaire. Les gens sont convaincus que les Nord-Coréens ne sont pas libres, mais ne se questionnent jamais sur leur propre liberté.

Je vois. Merci Álvaro.

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