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L’Ancien centre de recherche nucléaire de Paris est notre petit Tchernobyl à nous

Ou comment l'atelier atomique de De Gaulle continue de rendre malade une ville entière de Seine-Saint-Denis.
5.8.16

Une analyse au radiomètre du taux de présence atomique au Fort de Vaujours. Photo via Wiki Commons.

Il règne aujourd'hui comme une ambiance de Prypiat – la ville située à proximité de la centrale de Tchernobyl – aux alentours de l'imposant Fort de Vaujours. Celui-ci est situé à l'extrême limite des départements de Seine-Saint-Denis et de Seine-et-Marne, à une quinzaine de kilomètres de Paris. C'est ici, entre 1955 et 1997, que le CEA (Commissariat à l'énergie atomique) avait installé un gigantesque centre de recherches nucléaires.

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Au lendemain de la Second Guerre mondiale, le nucléaire est devenu un enjeu majeur pour le Général de Gaulle. C'est pourquoi celui-ci avait alors jugé nécessaire le développement rapide de différents sites d'expérimentations en France. C'est dans cette enceinte hautement confidentielle qu'a été développé le détonateur de la première arme nucléaire française, testée durant les essais en plein Sahara algérien.

Au cours des quarante années d'exploitation du site, différents tirs froids – qui servaient à tester les réactions des matériaux aux différentes explosions – y ont été réalisés ; d'abord à l'air libre, puis en « casemates », des sortes de bunkers. Au total, ce sont des milliers d'expérimentations qui ont été réalisées à Vaujours. Dans un vieil entretien accordé au Parisien, Raymond Coënne ancien maire de la commune voisine de Coubron, se rappelle même d'explosions qui faisaient « vibrer les carreaux ».

En 2010, une grande partie du site, une trentaine d'hectares, est vendue par l'État à l'entreprise Placoplâtre (propriété du groupe Saint-Gobain, côté au CAC40) dont le projet est clair : détruire les bâtiments afin d'ouvrir une carrière censée exploiter les sous-sols. Ces derniers regorgent en effet de gypse (l'un des plus gros filons d'Europe), un matériau nécessaire à la production de plâtre dont l'entreprise est l'un des leaders européens.

Et c'est là que le bât blesse. Ces années de tests réalisés par le CEA ont forcément laissé d'importants stigmates sur le site. Comme l'explique Christophe Nedelec, un citoyen engagé du collectif Sauvons la Dhuis, « plus le temps avance, plus on découvre des nouvelles sources de dangers » sur l'ensemble du Fort de Vaujours. Radioactivité latente aux différentes expériences, pollution aux métaux lourds dans les sous-sols due aux explosifs, bunkers et puisards murés et enfouis sous terre, inexplorés depuis des décennies – la liste est longue et n'appelle clairement pas à l'optimisme quant aux travaux voulus par Placoplatre.

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« Récemment, le CEA a même confirmé l'utilisation sur le site d'uranium en retraitement, des déchets tout droit sortis des centrales nucléaires et dont la toxicité est encore plus élevée », complète celui qui se bat depuis des années pour faire exploser la vérité.

« En l'espace de deux heures, nous avions déjà trouvé de nombreux points radioactifs ».

Seulement voilà, pour exploiter ce terrain à l'histoire si encombrante, de nombreuses précautions doivent être prises. Cela ne semble pas exactement être le cas ici. En effet, au moment de la vente du fort, le CEA, et donc en filigrane l'État Français, avait assuré que le site était « intégralement assaini », et ce depuis le début des années 2000. Et pourtant, dès 2001, la CRIIRAD, une commission indépendante spécialisée dans les problèmes de radioactivité, avait apporté la preuve que certains points chauds existaient encore. Pour Bruno Chareyron, responsable du laboratoire de la CRIIRAD, « le site est encore contaminé. Les travaux d'assainissement n'ont pas été entièrement réalisés par le CEA, les services de l'État n'ont pas correctement fait leur boulot. »

Pire encore, Christophe Nedelec, accompagné d'une poignée d'irréductibles, s'est une nuit introduit sur le site équipé d'un simple Radex, un radiomètre grand public. « En l'espace de deux heures, nous avions déjà trouvé de nombreux points radioactifs », dit-il.

Manifestation des riveains dans les environs du Fort. Image via Youtube.

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Alors pour en avoir le cœur net et surtout pour couper court à toutes les rumeurs, Placoplatre décide en février 2014 d'inviter en grande pompe médias, élus locaux et associations dans l'enceinte du fort afin de procéder à différentes mesures. Bruno Chareyron, qui lui aussi était de la partie, se souvient de ses conclusions après avoir publiquement mis en évidence l'existence d'une contamination : « Christophe Nedelec avait raison, le point détecté dans l'un des bunkers était bien radioactif. Le plus grave reste que l'IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire), qui est un organisme d'État référent, n'avait pas été capable de le détecter. »

La scène, immortalisée par Marc Planeilles dans son reportage Kamikazes de Vaujours diffusé sur France 3 en novembre 2015, est édifiante. La gêne des membres de l'IRSN après cette découverte est telle qu'un long malaise s'installe dans la casemate. « Je nous voyais morts. Nous pensions qu'ils auraient au moins assaini les points que nous avions repérés mais non », explique Nedelec.

La mise en évidence de cette radioactivité avait à l'époque mis entre parenthèses le projet de Placoplatre. De plus, certaines questions commencent à revenir de plus en plus fréquemment sur la table en plus d'une défiance croissante vis-à-vis du projet : « Comment est-ce possible que ce soit Placoplatre, une entreprise privée de production de plâtre, qui engage et paie les tiers censés analyser la radioactivité du lieu ? C'est un vrai problème – d'autant plus qu'ils n'ont aucune compétence pour assainir un site de ce type » s'inquiète de nouveau Christophe Nedelec.

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À la lumière de ces nouveaux éléments, un protocole très précis de destruction, « qui reprend l'historique précis des différentes parties du fort, de leurs affectations d'origine » est nécessaire, complète Bruno Chareyron. Seul problème, certaines de ces activités sont encore frappées du sceau Secret Défense, ce qui rend impossible certaines vérifications.

En Seine-et-Marne, les taux de cancer sont de 26 % pour les femmes et de 36 % pour les hommes. Or, dans la ville de Courtry, l'une des trois communes voisines du fort, ce taux explose jusqu'à 52 % pour les hommes et 49 % pour les femmes.

Et pourtant, du côté de Placoplatre, on se veut rassurant. Gilles Bouchet, responsable du développement carrières, affirme qu'il est « réalisé un travail historique de fond afin de définir ce qui s'est passé dans chacun des bâtiments du fort » afin de mieux les cibler et ainsi utiliser un protocole différent et adapté. Pour lui, « il y a un engagement fort pour la santé ; les travaux se font en concentration avec les parties prenantes et nous avons l'aval des autorités compétentes. »

Et en effet, et ce malgré quelques problèmes avec les sous-traitants chargés des travaux (qui pour certains sont dus à la découverte de zones dangereuses), la destruction du site a récemment repris. Mais à quel prix ? « Il manque encore dix casemates qui à l'époque étaient nettoyées à grandes eaux après les explosions. Elles étaient ensuite envoyées sous l'eau, dans des puits situés entre 35 et 40 mètres de profondeur » continue Nedelec.

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Il est impossible de dire pour le moment si oui ou non les nappes phréatiques ont été touchées, ou même si les gisements de gypse disponibles sous le fort peuvent potentiellement être contaminés. Deux problèmes se posent pourtant : l'exploitation d'une carrière implique l'apparition de poussières possiblement radioactives qui se propageraient dans l'air et se poseraient autour du fort. Et surtout, les produits finis fabriqués à partir de ce gypse (le plâtre, notamment) pourraient alors être eux-mêmes irradiés. Un problème qui n'en est plus vraiment un puisque le Ministère de la santé, dans un arrêté du 14 mai 2009, permet désormais aux entreprises de demander une dérogation en ce qui concerne la radioactivité de certains produits de construction.

Si l'avenir du Fort de Vaujours et du projet de carrière inquiète tant, une publication émise il y a quelques années par l'Agence régionale de santé d'Île-de-France ne risque pas de rassurer les riverains. L'étude qui concerne les décès par tumeurs en Seine-et-Marne rapporte que les taux sont respectivement de 26 et 36 % pour les femmes et les hommes sur l'ensemble du département. Or, dans la ville de Courtry, l'une des trois communes voisines du fort, ce taux explose jusqu'à 52 % pour les hommes et 49 % pour les femmes.

Si le lien de cause à effet ne peut être formellement prouvé, la question se pose fatalement. Un ancien travailleur sur le site de Vaujours a d'ailleurs été en procès avec le CEA à ce sujet. Atteint d'une tumeur il affirme avoir « nettoyé au karcher et en simple bleu de travail les casemates de tirs », sans réelle protection.

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Pour Ludovic Toro, maire de Coubron, autre commune avoisinante, « il faut que ces études de l'ARS soient aussi réalisées dans les villes limitrophes au fort qui se trouvent en Seine-Saint-Denis (Coubron et donc Vaujours, N.D.L.R.) » pour mesurer l'impact de cette pollution sur la santé des habitants. Malgré des années de demandes, l'élu n'a pour le moment pas obtenu gain de cause.

Pendant le tournage de son reportage, Marc Planeilles a « ressenti auprès des associations énormément d'inquiétudes envers les activités du CEA et envers Placoplatre », au point qu'une plainte déposée contre X a été déposée par le collectif Sauvons la Dhuis pour mise en danger de la vie d'autrui, sans récolter pour le moment de résultats probants.

Alors il reste les pétitions et les manifestations, où associations et citoyens montrent leur agacement et leur défiance vis-à-vis du discours pourtant rassurant de Placoplatre. La ministre de l'Environnement Ségolène Royal s'est bien emparée de la question en créant une commission censée examiner cet épineux dossier. Pour Nedelec, « cela sert surtout à endormir les gens », d'autant plus que « ni nous ni la CRIIRAD n'avons été conviés pour prendre part à ces discussions, ce qui est un comble ». « De notre part, nous demandons l'arrêt pur et simple du projet tant que nous n'aurons pas les réponses à toutes nos questions et la certitude que tout est fait dans les règles ».

Pas de quoi ébranler Placoplatre dont la maison mère Saint-Gobain, comble de l'ironie, était l'an passé l'un des partenaires officiels de la Cop 21.

Hugo est sur Twitter.