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En Israël, les Palestiniens utilisent la musique pour abolir les frontières

La culture de la fête au sein d'un environnement conservateur n'est pas des plus évidentes, surtout quand les marges de manoeuvres sont réduites. Ces collectifs tentent de changer la donne.

par Niloufar Haidari; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
11 Décembre 2018, 3:32pm

Capture d'écran de 'Palestine Underground' de Boiler Room

La scène underground palestinienne connaît une révolution silencieuse. Ou peut-être pas si silencieuse que ça. Conscients de ne pas avoir accès à une vie nocturne « convenable », une poignée de jeunes Palestiniens ont décidé de prendre les choses en main.

Contrairement à Tel-Aviv qui jouit de la réputation d’être une ville festive et animée, la Palestine est littéralement fermée par les frontières et l’oppression israélienne entrave son développement culturel. La barrière de sécurité en Cisjordanie, considérée comme un mur d'apartheid par les Palestiniens, empêche les déplacements au motif qu’elle protège les citoyens du terrorisme. Par conséquent, les habitants de Cisjordanie sont séparés des citoyens palestiniens d’Israël, qui font également l’objet d’une discrimination de jure et de facto. La musique peut-elle aider à unir les Palestiniens des deux côtés du mur, tout en les unissant aux 7,2 millions de réfugiés qui composent la diaspora palestinienne mondiale ?

C'est ce que Boiler Room a tenté de comprendre dans son documentaire Palestine Underground (voir ci-dessous). Le film explore la scène musicale florissante du pays et les principaux artistes qui la composent, dont la plupart sont issus de la troisième génération vivant sous l’occupation israélienne depuis 1948. Il montre une autre image de la Palestine, au-delà de la zone de guerre poussiéreuse que le public imagine. Comme partout ailleurs, il y a de la vie et les jeunes tentent de faire ce que font les jeunes du monde entier : écouter de la musique et danser.

Mais il est difficile de faire la fête sous occupation militaire dans une culture conservatrice. Les habitants de Ramallah (ville palestinienne en Cisjordanie) ont conclu un accord avec le gouvernement visant à interdire la musique bruyante dans les lieux publics après minuit. Une grande partie de la vie nocturne s’épanouit donc dans les soirées privées plutôt que dans les clubs. Surtout, les citoyens de Cisjordanie ont besoin d’un permis pour se déplacer à travers le pays, ce qui leur est généralement refusé. En pratique, il est plus facile pour les organisateurs d’événements en Israël de faire venir des artistes internationaux que de faire venir des artistes de Palestine. Les détenteurs d’un passeport israélien peuvent quant à eux se déplacer librement au sein des territoires palestiniens.

Le Jazar Crew, un collectif de cinq amis originaires de la ville israélienne de Haïfa, préside pour ainsi dire la scène musicale palestinienne. Ils ont commencé à organiser des soirées en 2011 pour pallier « la nécessité de trouver un endroit où les gens peuvent se rassembler et danser en toute sécurité ». Musicalement, leurs sets allient tradition et modernité : la musique orientale rencontre l’électro glitch et le liquid funk. Les soirées ont lieu au Kabareet – le premier club palestinien à Haïfa – et appliquent une politique de sécurité très stricte.

Ils fonctionnent avec une liste d'invités, mais pour des raisons de sécurité plutôt que d'exclusivité. « Le concept de clubbing n'était pas connu des Palestiniens », m’explique Ayed, membre du Jazar Crew, juste avant la projection du documentaire à Londres. « Pour protéger et renforcer notre mouvement, nous devons le préserver du sexisme, du chauvinisme, de l’homophobie et de la culture machiste. » Quiconque veut faire la fête est le bienvenu, à condition qu’il soutienne la cause palestinienne. « Nous voulons transmettre un message d'humanité et de justice », poursuit-il. « Beaucoup d'Israéliens viennent à nos soirées. Ils soutiennent nos revendications, notre programme, et veulent eux aussi que justice soit faite. »

La vie à Haïfa comporte ses hauts et ses bas pour les artistes arabes qui appartiennent au 1,8 million de Palestiniens vivant en Israël, ou en « Palestine occupée » comme ils l’appellent. Leur passeport israélien leur confère une liberté de mouvement relative, tout en contribuant à faire d’eux des étrangers dans leur propre pays. « La scène musicale israélienne a toujours existé, mais nous n’en avons jamais fait partie et nous n’avons jamais voulu en faire partie », déclare Ayed. Hilal, un autre membre du Jazar Crew, qualifie de « schizophrène » son enfance en Israël en tant que Palestinien. « Vous grandissez dans un certain endroit, avec une certaine culture, et puis vous commencez lentement à comprendre que ce n'est pas la vôtre », explique-t-il. « Vous êtes toujours en conflit avec vous-même. C'est très difficile une fois que vous commencez à voir la réalité qui vous entoure. Cela vous oblige à repartir de zéro. »

Malgré tout, le privilège relatif que leur confère leur passeport israélien leur permet de communiquer avec la scène musicale palestinienne et d’unir Haïfa et Ramallah à travers la vie nocturne. Que ce soit en écoutant des chansons arabes traditionnelles, ou simplement en organisant des soirées dans des lieux accessibles à tous les Palestiniens, le mouvement est devenu un moyen pour les artistes de se connecter à leur patrimoine – ainsi que les uns aux autres. Mais les membres du Jazar Crew sont loin d’être les seuls à abolir les frontières et à remettre la Palestine au-devant de la scène culturelle.

De nombreux artistes font de même. Parmi eux, Odai, un DJ couvert de tatouages et de piercings que l’on voit sauter par-dessus le mur pour se produire en live au début du documentaire ; Sama, une DJ et productrice qui a découvert son amour pour la musique électronique lors d’un concert de Satachi Tomiie quand elle vivait au Liban ; Saleb Wahed, un groupe qui rappe en argot de Ramallah pour communiquer avec sa communauté ; et Muqata’a, le « parrain » du hip-hop palestinien, dont le nom peut se traduire par « ingérence » ou « boycott ».

Muqata'a performing live

Le documentaire montre Sama jouer de la techno hardcore, sa marque de fabrique, et diriger un projet musical de deux semaines – une collaboration avec des collègues sur des extraits d’archives de musique palestinienne ancienne auxquels ils n'avaient jamais eu accès auparavant. « La scène s'agrandit. Nous avons maintenant une quinzaine de DJ, alors que nous n'en avions pas un seul il y a encore dix ans », dit-elle dans le film. Dans un mail qu’elle m’a envoyé depuis la petite banlieue parisienne où elle réside, elle développe : « Pour nous, c’est important car cela nous donne la clé de la liberté dans notre propre prison. Pour le reste du monde, c’est important car cela nous rend plus humains. Quand les Européens nous voient danser sur la même musique qu’eux, ils s’identifient plus facilement à nous ».

Pour Muqata’a, l’importance de ce mouvement réside dans la communauté autour de laquelle il s’articule. « Elle nous permet d’évoluer là où l’espace public nous a été enlevé », déclare-t-il. Cela fait quatre ans qu’il tente de se produire à Haïfa, sans succès. En tant que citoyen de Cisjordanie, il ne parvient pas à obtenir les autorisations nécessaires pour s’y rendre. La musique est pour lui une consolation. « La scène, sous ses nombreuses formes, contribue à ramener la Palestine sur la carte, afin qu’elle ne disparaisse pas complètement », dit-il.

De la gastronomie à la musique, les Palestiniens ont le sentiment que leur culture a été systématiquement volée et effacée sous l'occupation israélienne. Le fait de sampler de la musique arabe dans leurs sets et de puiser dans leur dialecte natal est donc un moyen pour eux de résister. C’est peut-être Muqata’a qui résume le mieux l’importance de cette scène en constante évolution. Lorsque je lui demande où il espère que sa musique le mènera, il répond simplement : « Chez moi. »

Cet article a d'abord été publié sur Noisey UK.

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