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À Mexico, une vaste opération de sauvetage de chiens errants

On n'abandonne pas un chien.

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07 Janvier 2019, 7:59am

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« Faites de la place, faites de la place ! » hurlent deux jeunes hommes en essayant de se frayer un chemin dans la foule. Dans leurs bras, un boxer de taille moyenne gît sur un lit de fortune en carton qui est sur le point de craquer. Le chien n’aboie ni ne gémit mais affiche une expression de profonde misère. Il est incapable de tenir debout sur ses pattes : l'une d’elles est broyée jusqu’à l'os. Il est également couvert de cicatrices et souffre de malnutrition. On lui tend un bol de croquettes. Il mange rapidement tout en remuant la queue. Personne ne sait si l’animal a été battu, écrasé ou mordu. La seule chose qui est sûre, c’est qu’il a été abandonné le 12 décembre dernier à la basilique Notre-Dame-de-Guadalupe, aussi appelée « La Villa », au nord de Mexico.

La fête de Notre-Dame-de-Guadalupe est l'une des célébrations catholiques les plus importantes du Mexique. Elle rend hommage à la Bienheureuse Vierge Marie, reine du pays et sainte patronne des Amériques. La basilique qui lui est dédiée est l’un des lieux de pèlerinage catholique les plus visités au monde, attirant environ huit millions de fidèles chaque année. Mais c’est aussi un calvaire pour les animaux. De nombreux pèlerins viennent accompagnés de leurs chiens. Et repartent sans eux.

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Par conséquent, le mois de décembre est chargé pour Norma, la directrice de Mundo Patitas (« Le monde des petites pattes »), une association dédiée au sauvetage des chiens abandonnés de La Villa. Fondé il y a 12 ans et animé en grande partie par des bénévoles, dont la fille de Norma, Mariel, le groupe espère pouvoir sauver 25 à 30 chiens au cours des prochains jours. Une fois les chiens rassemblés, ils sont transférés dans un refuge à Huehuetoca, à environ une heure au nord de Mexico. Là-bas, les chiens sont nourris et soignés avant d'être présentés à l'adoption.

Le boxer blessé est entouré d’une dizaine d’autres chiens. Certains sont couchés par terre, à quelques mètres de la basilique ; d'autres réclament des caresses aux passants. D’autres encore sont enfermés dans de petites caisses en métal en attendant de recevoir des soins vétérinaires car ils souffrent de la gale, de spasmes musculaires, de plaies à la patte ou encore de tumeurs. Un labrador particulièrement déconcertant tire la langue comme s'il était mort – un symptôme de la maladie de Carré, un virus semblable à la rougeole humaine. Quelques minutes plus tôt, une femelle pitbull, blanche avec des taches brunes, a été transportée dans la seule ambulance disponible – une boîte en carton posée sur un chariot – dans un camion garé à deux pâtés de maisons après avoir accouché d’une portée de chiots.

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Les efforts de Mundo Patitas sont largement reconnus et cette journée ne fait pas exception à la règle : de nombreuses personnes, adultes comme enfants, s’approchent de leur stand pour demander des informations sur les processus d’adoption. Certains apportent des croquettes ou donnent de l'argent. Les chiens qui semblent être plus jeunes et en bonne santé sont sans aucun doute plus populaires, mais quelques personnes caressent encore les chiens visiblement malades dans leurs caisses.

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Ce n’est pas la seule organisation qui travaille dans la région aujourd’hui. Phirulais Foto Canina, fondée par María Fernanda Camacho et Alan García, vient également en aide aux chiots abandonnés des environs. Le groupe ne dispose pas d’abri pour traiter les animaux sauvés, mais utilise des dispensaires mobiles pour nourrir les chiens affamés qui se mêlent à la foule des fidèles. Aujourd’hui, ils ont été en mesure de nourrir plus de 60 chiens et ont placé des colliers réfléchissants sur 40 d’entre eux, ce qui permet d’éviter qu’ils se fassent écraser la nuit. Le collier indique également que le chien est disponible à l’adoption.

Cette année, au moins 200 chiens ont été abandonnés près du temple catholique, selon Leticia Varela, une porte-parole de MORENA, un parti politique social-démocrate du Mexique. Mundo Patitas affirme que ce nombre avoisine plutôt les 300 chiens. La question qui se pose est la suivante : pourquoi forcer votre chien à parcourir des dizaines de kilomètres jusqu’à la basilique pour finalement l’abandonner ?

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Selon Camacho, les chiens se retrouvent seuls à la basilique pour trois raisons différentes. D'abord, les fidèles arrivent avec leurs chiens et les attachent à la porte d'entrée ou les laissent à proximité dans l'espoir de s'en débarrasser. Tous les chiens ne sont pas des animaux domestiques ; certains sont des chiens errants qui suivent les pèlerins jusqu’à la basilique et parce que personne n’en est responsable, ils sont généralement laissés pour compte.

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La deuxième raison est qu'ils se perdent simplement dans la foule de personnes qui envahissent les rues. Il est courant qu’un chien se libère de sa laisse. Il est alors difficile de le trouver parmi les milliers de personnes.

Troisièmement, les chiens sont des chiens errants de la ville de Mexico qui affluent vers les pèlerins de passage, attirés par un compagnon potentiel et la nourriture qu’ils pourraient offrir. Si vous nourrissez un animal errant, il y a de fortes chances qu'il vous suive. À leur arrivée à La Villa, les chiens peuvent devenir un fardeau.

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« S'ils sont domestiqués, pourquoi sont-ils abandonnés ici ? » je demande.

« J'y ai beaucoup réfléchi et je ne comprends toujours pas, répond Camacho. Je ne comprends pas pourquoi quelqu’un ferait un si long voyage avec son chien dans le seul but de l’abandonner en arrivant. »

L’association Phirulais Foto Canina est financée par ¿Les damos una pata ? (« On leur tend une patte ? »), un livre photo avec des portraits de chiens errants en Colombie et au Mexique. Grâce aux recettes des ventes de livres, l’organisation a pu stériliser 25 chiens et chats en plus d’acheter de la nourriture et de l’eau pour des campagnes de sauvetage comme celle d’aujourd’hui. Ils espèrent que l'année prochaine, moins de gens seront enclins à abandonner les animaux.

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Il est presque 18 heures et la foule réunie au sanctuaire commence à se disperser. Pendant ce temps, des chiens continuent d’affluer sur les stands de Norma et de Mariel. Les bénévoles sont à bout de souffle et demandent à des passants de les aider à calmer les chiens dans leurs enclos. De plus en plus de volontaires répondent à leur appel, dont la majorité est des enfants et des jeunes.

« Pendant des années, j'ai été confiné sur un toit et j’ai souffert des intempéries. Ma chaîne était si courte que je pouvais à peine bouger. Jusqu'à ce que je sois sauvé par Mundo Patitas, qui m'a rendu ma liberté, ma dignité, ma confiance en moi et en l'humanité », lit-on dans un dépliant, avec des photos avant et après d'un chien sauvé. « J’ai été adopté par une famille aimante qui prend soin de moi, me protège et me respecte. »

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À la fin de cette longue journée de travail, l’équipe doit encore trouver un moyen de faire tenir une dizaine de chiens – dont l’un est sur le point d’accoucher et d’autres sont malades –, une table, des bouteilles d’eau, des sacs de nourriture, deux des caisses en métal et diverses autres boîtes dans le camion de Norma. Après 20 minutes de Tetris, ils réussissent : les animaux malades vont à l'arrière du camion, les autres au milieu et la chienne enceinte à la place du passager avec Mariel.

Dans quelques heures, les chiens arriveront à leur domicile temporaire ; dans les prochains jours, ils espèrent rencontrer de nouvelles familles qui vont les aimer et prendre soin d’eux. Le camion de Norma tourne à l’angle de la rue et s’éloigne de la basilique avec tous les chiens qui remuent la queue.

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