Plongée au cœur de la vie nocturne de Mexico
Credit: Jesús León, "Vida", Edition Patrick Frey, 2018
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Plongée au cœur de la vie nocturne de Mexico

« Mes moments les plus créatifs et les plus calmes ont lieu la nuit, pendant que les stupides bureaucrates dorment. »
05 décembre 2018, 7:50am

Cet article a d'abord été publié sur VICE États-Unis.

Depuis plus de 20 ans, le photographe mexicain José de Jesús « Chucho » León Hernández, documente la vie nocturne de Mexico. Il erre dans la métropole avec son appareil photo, de clubs souterrains en ruelles sombres, où il capture des images de drogue, de sexe, de misère, de glamour, de réjouissances et de mort.

Inspiré par le mélodrame de l'iconographie catholique mexicaine et par la splendeur de la photographie de mode, Chucho nous emmène dans un monde pittoresque dans lequel il se sent chez lui. À travers ses photos, il nous présente les moments les plus extatiques de la vie nocturne animée de la ville, mais aussi la fin des festivités.

Credit: Jesús León,

Photo : Jesús León, « Vida », éditions Patrick Frey, 2018.

« Je ne m’intéresse pas à l’aspect technique de la photographie, exolique Chucho. Je m'intéresse à l’histoire et je me considère comme un éditeur d'images. » Cette approche lui permet de vivre dans le moment présent au fur et à mesure que des scènes déchaînées se déroulent autour de lui. Et ce n’est que le lendemain qu’il passe en revue les images de la nuit précédente et découvre des pépites parmi elles.

Avec ses portraits, ses nus et ses reportages, Chucho crée un rythme visuel et une cadence qui lui sont propres et qu’il résume comme étant « l’histoire d’une ville – de toutes les villes du monde ». Suite à la sortie de son nouveau livre, Vida, paru aux éditions Patrick Frey, nous avons rencontré Chucho pour qu’il nous parle des étranges rencontres qu’il a faites au fil des années.

Credit: Jesús León,

Photo : Jesús León, « Vida », éditions Patrick Frey, 2018

VICE : Comment le catholicisme vous a-t-il influencé en tant qu'artiste ? José de Jesús « Chucho » León Hernández : J'ai été élevé par deux tantes catholiques. Il y avait tout un attirail religieux dans la maison : les âmes du purgatoire, la Passion du Christ, des bougies. J'ai toujours eu peur de la fin du monde, des prophéties, de l'apocalypse. Plus tard, j'ai découvert les plus belles chapelles baroques du centre-ville. J'ai été surpris par les jeux de lumière sur les autels, les légendes et les Christs noirs.

Quand j'étais adolescent, je me suis rebellé contre tout ça et j'ai commencé à explorer une imagerie satanique et sexuellement explicite – mélangeant le gore avec des images catholiques trouvées dans des magazines, tout en écoutant de la musique punk rock, jazz et classique. J'ai commencé à sortir le soir pour faire la fête, l’amour, et trouver des amis. Je me sentais un peu comme un enfant perdu dans une salle de cinéma ou dans une église : excité et effrayé en même temps.

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Photo : Jesús León, « Vida », éditions Patrick Frey, 2018.

Comment vous êtes-vous lancé dans la photographie ? Quand j'avais 17 ans, mon copain m’a offert un Polaroid. Nous prenions des photos dénudées dans des bâtiments en ruine du centre-ville de Mexico après le tremblement de terre de 1985. Nous expérimentions aussi avec la lumière et le mouvement. C'était une période magnifique, très romantique. Ensuite, j'ai commencé à me rendre dans les cinémas pornographiques pour photographier ce qu’il y avait par terre : des taches de sang et de sperme, tous types de détritus, des préservatifs usagés. Je prenais aussi des photos d'églises et de Christs pour en faire des collages et des fanzines. J'ai toujours eu une fascination pour les magazines et le fait que vous pouvez documenter une réalité tout en la modifiant, en la réinventant.

Quels sont les magazines de mode et les livres qui vous ont inspiré ? Je suis une personne extrêmement curieuse et j’ai donc décidé d’explorer la photographie à travers les livres d’Anna Piaggi, Diana Vreeland, Alexey Brodovitch, Terry Jones, Patrick Frey et Walter Keller. J'aimais les magazines comme RayGun, Nest, Interview, The Face, ainsi que les magazines mexicains obscurs tels que La Regla Rota et La Guillotina.

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Photo : Jesús León, « Vida », éditions Patrick Frey, 2018

À quoi ressemblait la vie nocturne à Mexico il y a 20 ans, lorsque vous avez commencé à documenter la scène ? La guerre contre la drogue menée par cet idiot de Felipe Calderón Hinojosa [l’ancien président, ndlr] n'avait pas encore commencé et cette ville était donc beaucoup moins violente. Je vivais dans un appartement du quartier de Roma et, chaque nuit, nous nous arrêtions là-bas pour écouter de la musique, nous perdre et faire des photos.

Les artistes, les musiciens et les poètes du même bâtiment faisaient la même chose. Les clubs underground comme Los Ojos et Amsterdam étaient ouverts jusqu'à 9 heures, il y avait des spectacles pornos dans les clubs gais à 4 heures et des concerts punk dans les cantinas bon marché du centre-ville, qui sont maintenant fermées pour cause de gentrification. Et personne ne photographiait ça !

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Credit: Jesús León, "Vida", Edition Patrick Frey, 2018

Pouvez-vous nous parler de la mort et de la manière dont elle influence l'histoire que vous racontez dans Vida ? Je ne voulais pas d’un livre sur la vie nocturne montrant uniquement le plaisir d’être jeune et heureux. Je trouve cela extrêmement ennuyeux. Je voulais montrer son côté sinistre : la sorcellerie, les animaux morts, les maisons funéraires, les cercueils roses, le chagrin, les hôpitaux, les accidents inévitables, la gueule de bois – comme dans un bon film de von Stroheim ou Fassbinder – ainsi que la renaissance de chaque week-end.

Quand j'étais plus jeune, j'ai découvert Sanborns, un grand magasin spécialisé dans les magazines français et italiens, dont Vogue, Artforum, Les Cahiers du cinéma, i-D, The Face, etc. C'était aussi un spot pour les relations homosexuelles occasionnelles. C’était l’endroit idéal pour un enfant de 15 ans qui a grandi dans une ville peuplée de nota roja – une presse écrite populaire présentant des photographies explicites de violence, de crimes, de vendettas, d’accidents tragiques, de policiers se moquant de travestis, de narco-satanisme, mais avec aussi une colonne sur les potins de stars et une section horoscopes. Tous les jours, on pouvait voir des images de cadavres démembrés dans tous les kiosques à journaux.

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Photo : Jesús León, « Vida », éditions Patrick Frey, 2018.

Quels sont les moments les plus mémorables de votre travail à cette époque ? La plupart des clubs étaient très sombres, si bien que je ne voyais pas les petits détails à travers l’objectif. Je réalise que ce sont des scènes étranges lorsque je télécharge les images sur mon ordinateur. Par exemple, une fille me regardait dans un bar, puis a aussitôt disparu. Plus tard, elle est revenue avec le visage exagérément maquillé. Le lendemain, alors que je regardais les photos, j’ai compris : elle avait le visage couvert de bleus. La photo était pleine de détails macabres et le maquillage ne faisait qu'empirer les choses.

À un moment donné, il y avait des rumeurs selon lesquelles un club célèbre pratiquait la Santería. C’est quelque chose de très courant dans les bars et les discothèques pour attirer la chance. J’étais en train de danser quand soudain, le sol est devenu collant. J'ai pris des photos et plus tard, j'ai découvert que c'était du sang. Sous le plafond, il y avait un autel. J'ai aussi photographié des animaux abattus, comme des poulets et des colombes, et même un veau couché dans la rue en rentrant chez moi. Étranges rencontres.

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Photo : Jesús León, « Vida », éditions Patrick Frey, 2018.

Pouvez-vous nous parler de certains des clubs les plus importants de Mexico ? Mon club idéal n’existe pas. J’ai assisté à de très bonnes soirées dans des appartements et des discothèques. Dernièrement, j’organise de très bonnes soirées chez mon galeriste avec mes gens préférés, aussi bien des vieux que des jeunes, avec des artistes, des artisans, des mannequins, des marchands, etc. Mais ici, il n’y a pas de culture de clubs ou de lieux extraordinaires. Pour moi, ce qui compte, c’est la juxtaposition de personnes et de choses – mon remake de la vie nocturne de la ville de Mexico à travers mes portraits.

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Quand avez-vous réalisé que vous vouliez vous consacrer à la documentation de la vie nocturne à long terme ? J'aime documenter des mouvements en plein essor, de nouvelles personnes avec de bonnes idées, de nouveaux visages, de nouveaux amis. La nuit ne se résume pas à la culture de clubs. La chorégraphie des ombres et des lumières, ainsi que les personnes perdues comme moi dans les rues, me donnent l'impression d'être sur le tournage d’un film dans lequel les bâtiments, les prostituées et les animaux morts sont des protagonistes.

Je me sens plus en sécurité la nuit. Des secrets me sont révélés pendant que je me promène dans cette ville. Mes moments les plus créatifs et les plus calmes se déroulent la nuit, pendant que les stupides bureaucrates dorment. J'aime sortir le soir sur mon vélo en écoutant de la musique dans un état semblable à celui d'une transe. Je suis une créature nocturne, parfois pleine de fantômes et de paranoïa.

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Photo : Jesús León, « Vida », éditions Patrick Frey, 2018

**Quelles sont les choses qui n’ont pas changé au sujet de la vie nocturne au cours des 20 dernières années ?**J'ai une théorie selon laquelle tous les dix ans environ, un nouveau mouvement émerge. Des personnes aux idées neuves et aux points de vue différents émergent en même temps – de nouveaux poètes et musiciens. J’ai vu ça de mes yeux et je l’ai documenté. Cela se reproduira.

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