Santé

L’anxiété, notre nouvelle religion

La psychanalyste Jamieson Webster nous explique pourquoi tout le monde prend des cachets et personne ne baise.

par Gideon Jacobs; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
19 Décembre 2018, 8:35am

Illustration : Lia Kantrowitz

Il y a quelques semaines, j'ai rencontré la psychanalyste Jamieson Webster lors d’une conférence à la NeueHouse à New York. Elle venait tout juste de publier Conversion Disorder, son nouveau livre paru aux éditions Columbia University Press, qui intègre une théorie psychologique assez lourde dans un cadre étonnamment personnel. Intellectuellement dense mais définitivement accessible, le livre illustre ce qui rend Jamieson si unique : c’est une érudite lacanienne qui, contrairement à d’autres érudits lacaniens que j’ai rencontrés, est capable de mener une conversation tout à fait normale.

Il convient de souligner que pendant que notre interview, j'étais assis dans un fauteuil et Jamieson était allongée sur un canapé. Je lui avais envoyé un texto la veille, lui disant que ce serait amusant de l'interviewer comme si j'étais son patient, mais elle a rapidement répondu : « JE VEUX ÊTRE SUR LE DIVAN ! » J’ai cédé. Ordre du médecin.

VICE : Bonjour, Jamieson. Pour être heureux, doit-on se contenter de ce que lon a ?
Jamieson Webster : Dans Malaise dans la civilisation, Freud s'attaque à la question du bonheur. C’est toujours pertinent aujourd'hui, car les gens s'attendent à être heureux. Ils espèrent que tous les pièges de la vie moderne ont été créés pour les rendre heureux. Et quand ces pièges échouent à les rendre heureux, les gens s’en prennent à eux-mêmes.

C’est ce que j’explique dans mon livre. Non seulement nous allons mal, nous nous sentons également coupables d'aller mal, surtout dans un monde où nous sommes censés nous lever le matin, être productifs, avoir fière allure, être en forme et avoir de grands orgasmes. Franchement, qui y arrive ? Donc oui, je pense qu’il ne faut pas avoir de trop grandes attentes.

D’où ma question suivante : dans un monde où une personne sur six prend des médicaments psychotropes, sommes-nous moins en forme que jamais ?
Je pense que ça a toujours été comme ça. J’ai du mal à imaginer une époque où tout le monde allait parfaitement bien. Je vois bien à quel point la vie contemporaine nourrit des attentes que l’on ne devrait pas avoir. Je ne vois pas ce que ce monde nous apporte, à part le malaise. C'est très inconfortable d'être un être humain.

Si vous relisez la grande littérature du monde, notamment les tragédies grecques, vous voyez bien que les gens ont traversé des époques très difficiles. C’est ce que je dis souvent à mes patients. Autrefois, la vie était gangrenée par la guerre, la pauvreté et la maladie. Les femmes mourraient constamment en couches. Bon nombre de ces aspects plus matériels de la vie ont été résolus, mais le malaise persiste. Je trouve ça intéressant. Avec la médecine moderne, nous pouvons espérer vivre beaucoup plus longtemps, mais nous ne pouvons pas espérer beaucoup plus.

Quels sont les principaux obstacles que vous rencontrez avec vos patients ? Quest-ce qui les empêche dêtre heureux ?
Il y a cette étonnante lettre de Freud à la princesse Marie Bonaparte dans laquelle il écrit : « Le problème avec les dépressifs, c’est qu’ils attendent tout simplement trop de la vie. Ils lui donnent plus de sens qu’elle n’en a vraiment. » Pour Freud, s’interroger sur le sens de la vie, c’est déjà être névrosé. Ce que je retrouve chez de nombreux patients, c’est ce besoin de trouver un sens. Le psychanalyste est justement là pour arrêter cette machine qui traite constamment des informations sous prétexte qu’il y a toujours quelque chose de plus à obtenir, résoudre ou définir pour se sentir mieux. C'est la raison pour laquelle les applications de méditation rapportent des milliards de dollars. Il faut arrêter de trop penser et mettre son cerveau en pause.

Dans votre livre, vous qualifiez notre « anxiété collective » de « nouvelle religion ». D’ailleurs, il y a un mot-clé dans votre titre, « conversion », qui est, après tout, un mot religieux. La conversion implique un avant et un après. Chez le patient, il y a la pré-analyse puis la post-analyse ; dans le bouddhisme, il y a le non-illuminé qui devient illuminé ; le chrétien est perdu et retrouvé. D'une certaine manière, la thérapie, comme la religion, promet parfois le salut, n'est-ce pas ?
Je ne veux pas promettre le salut. Je m’intéresse surtout au fait que la conversion en psychiatrie signifie un changement radical d’énergie. Si vous lisez les travaux de William James, qui était vraiment intéressé par les expériences de conversion religieuse, il dit que quelque chose doit changer radicalement pour qu'une personne devienne sensiblement différente de celle d'avant.

Et la psychanalyse dit la même chose, à savoir qu’un changement doit avoir lieu pour entraîner une différence structurelle chez une personne. La psychanalyse ne se résume pas à : « Oh, maintenant je comprends. » Elle implique un véritable changement dans votre corps. William James disait la même chose à propos de l'expérience religieuse, qu'il se passait quelque chose de matériel pour ces personnes. Parfois cela arrive lentement. Parfois, cela se produit comme un éclair. Il s’intéressait à la différence entre ces phénomènes.

À choisir entre le changement progressif et l'éclair, l'éclair semble beaucoup plus amusant. Et plus facile. Dans un monde qui nourrit constamment notre désir de gratification instantanée, pensez-vous que nous avons encore de la patience pour un changement progressif ?
Cela dépend du patient. Je veux dire, il y a des patients pour qui c'est comme un éclair après l'autre. Il y a des patients qui attendent trois ans avant d’aller mieux. Cela dépend également du degré d'anxiété. Les patients les plus frustrés sont ceux dont l’anxiété est la plus élevée. Il est très difficile d’analyser l’anxiété. Qu'est-ce que vus analyser, au juste ? Vous devez pousser la personne à transformer cette anxiété en quelque chose d’autre, à faire autre chose que d'être anxieuse. C’est le travail le plus difficile pour un analyste. Quand je pense à cela, à l'inquiétude grandissante dans le monde, je deviens très, très nerveuse.

Vous voulez dire… anxieuse ?
Oui. Ça marche aussi.

Cela relève peut-être du zen koan, mais le fait d’attendre l’éclair n’est-il pas contre-productif ?
En effet. N’est-ce pas la chose la plus névrotique que de désirer le désir ?

Dans votre livre, vous dites que nous devons réexaminer la psychanalyse, dans un monde où « les symptômes sont devenus viraux, comme des bactéries résistantes aux antibiotiques ». Comment les informations médicales disponibles sur Internet ont-elles affecté votre travail ?
Souvent, les patients arrivent avec toute sorte d’idées sur ce qui, selon eux, ne va pas, et cela ne vient pas d’eux, justement, mais d'Internet. Et souvent, ils se fâchent quand je leur demande : « Mais où avez-vous trouvé ça ? »

Vous dites également dans le livre que nous devons réexaminer la psychanalyse dans un monde « où la contradiction de l’aspiration à la célébrité instantanée se produit dans une génération qui reste chez elle plus souvent que jamais, accrochée à une vie virtuelle ». Comment Internet, de manière générale, a-t-il changé notre capacité à être heureux ?
Au Japon, 40 % des gens se disent dégoûtés par le sexe. Aux États-Unis, il y aurait une baisse de 15 % de l'activité sexuelle. Les gens ne veulent plus baiser. Les lycées s’envoient des sextos. Je m'inquiète du fait que les gens ne veulent plus se rapprocher du corps de l’autre. Je ne sais pas ce que ça va donner.

Selon moi, ce nest pas quil ny a plus d’intimité, cest quelle se produit dans le domaine numérique. Cela peut paraître idiot, mais je pense que c’est une question postmoderne de notre époque : est-ce vraiment si différent davoir des relations sexuelles dans le monde réel que davoir des relations sexuelles au téléphone ?
Il y a une différence. Vous ne contrôlez pas la personne de la même manière que lorsqu’elle est devant vous. Vous ne contrôlez pas non plus votre corps de la même manière que lorsqu'il est en contact avec un autre corps. Je pense que le monde virtuel vous donne une fausse impression de contrôle et de toute-puissance qui vous aide à éliminer l’anxiété. Mais peut-être que je suis un peu vieux jeu. Je ne veux pas paraître démodée.

Comment faire pour aller mieux ?
Je ne suis pas sûre qu'il y ait une réponse.

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