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Images inédites de la vie quotidienne sur Mars

Une petite ville de Pennsylvanie porte le nom de la planète rouge. La photographe américaine Monica Alcazar-Duarte y a posé son objectif, pour interroger notre passion collective pour la conquête spatiale.
Toutes les images sont de Monica Alcazar-Duarte

Le nouveau livre de la photographe anglo-mexicaine Monica Alcazar Duarte, The New Colonists (Les nouveaux colons) documente la dernière étape de la grande quête de l’humanité qu’est la découverte de nouveaux espaces : la course vers Mars. Le livre aborde les coûts et les enjeux élevés ainsi que les efforts technologiques qu’implique cet objectif, mais il nous montre aussi la vie quotidienne avec tout ce qu’elle a de plus normal, à travers la ville de Mars, en Pennsylvanie, États-Unis.

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En examinant ces deux sujets qui peuvent sembler antagonistes, Alcazar-Duarte apporte à la vie « normale » un côté étrange et extraordinaire, et rend le monde mystérieux de la science plus accessible et faillible. La troisième couche du livre est un « portail de réalité augmentée », une appli conçue pour permettre aux lecteurs de découvrir des informations sur l’espace qui sont cachées au fil des pages.

Je suis allé à sa rencontre pour discuter de tout ça.

VICE : Tout d’abord, pour ceux qui n’ont pas vu le livre, pouvez-vous nous expliquer la façon dont vous abordez ce projet et la nature de sa structure en trois parties ?
Monica Alcazar-Duarte : Je dirais que The New Colonists n’est pas vraiment composé de trois parties, mais plutôt de trois couches. La couche de la vie sur Terre à travers des images prises dans la petite ville de Mars, aux États-Unis ; la couche des réalisations scientifiques et des chercheurs qui veulent voyager dans l’espace, et plus particulièrement vers la planète Mars ; et la troisième couche, qui est un sujet bien plus abstrait – la loi et l’éthique dans l’espace. Mon but était de faire en sorte que, lorsque ces trois couches sont vues ensemble, elles mettent en lumière la complexité humaine qui se trouve derrière un sujet qui est généralement présenté uniquement du point de vue scientifique et technologique.

Quand et comment vous êtes-vous retrouvée à travailler sur ce projet, et comment s’est construite la structure du livre dans le temps ?
J’ai commencé à m’intéresser à cette idée aux Pays-Bas, grâce à des candidats qui se portaient volontaires pour une initiative des plus inhabituelles : un aller simple pour coloniser la planète Mars. Peu à peu, devant la perspective de voir se réaliser ce que je considérais comme un rêve très lointain, ma curiosité face à ce que j’aime appeler la « nouvelle course spatiale » a grandi. J’ai ressenti un puissant besoin de faire des recherches en prenant un maximum de points de vue différents, comme pour trouver l’angle par lequel je devais aborder ce travail. Pendant mes recherches, une idée revenait souvent, le fait que l'espace était la prochaine frontière, un nouvel horizon à dépasser, et parfois, un nouveau foyer pour l’humanité. Cela a naturellement conduit mon imagination à se tourner vers notre foyer actuel, et c’est comme ça que je suis arrivée à Mars, Pennsylvanie, et que j’ai décidé de photographier ce milieu.

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À ce mélange composé des photos de Mars, petite ville des États-Unis sans grand intérêt, ou tout du moins vraiment banale, s’ajoutent des images des tout derniers progrès scientifiques : des robots explorateurs, des labos, de fausses images de la surface de la planète Mars. Ces contrastes entre les images, entre les mondes, pourrait-on dire, soulignent l’étrangeté de ce que l’on considère comme normal, et tendent peut-être à normaliser le monde plus mystérieux des sciences. Cela rend en tout cas les deux extrêmes très humains.
Oui, c’est exact. C’était l’un de mes objectifs. Je m’intéresse beaucoup au côté humain de la technologie et de la science, au fait que les scientifiques n’ont pas toutes les réponses. Je trouve les difficultés et les imperfections de la science aussi intéressantes que les succès les plus prestigieux. Cela révèle également quelque chose sur la volonté sous-jacente chez l’être humain de réussir et de « s’améliorer ». Je pense aussi que les détails les plus quelconques de la vie quotidienne peuvent parfois façonner les questions scientifiques. Pourquoi est-ce que la pluie tombe ? Pourquoi est-ce qu’une balançoire se balance ?

L’un des objectifs poursuivis à travers la réalisation de ce travail est de communiquer avec un public. Quand je réalise une installation, un livre ou un film, je pense toujours à l’expérience du public et à la relation qu’il aura avec mon travail. C’est peut-être pour cette raison que j’ai eu des difficultés, au début, puis que j’ai appris à laisser le travail avancer et accepter les différentes lectures que peut offrir un projet, indépendamment des intentions initiales.

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Selon vous, dans quelle mesure l’extrême normalité de la ville de Mars éclaire-t-elle ou apporte-t-elle des informations sur les efforts de l’humanité pour conquérir la planète Mars ?
J’étais vraiment concentrée sur ces gens qui souhaitaient aller sur la planète Mars, puis j’ai lu ce livre de Frank White, The Overview Effect, qui évoque le changement cognitif que connaissent certains astronautes lorsqu’ils voient la Terre depuis l’espace. Ils expérimentent souvent un très fort sentiment de connexion avec la Terre et tous ses habitants sous forme d’une force de vie unique. Je me suis aussi souvenue du personnage d’Ulysse, de l’Odyssée d’ Homère, qui part pour un voyage qui s’étale sur dix ans. Pendant ce voyage, il vit des aventures extraordinaires, mais au fil de l’histoire, il réalise que son véritable désir est de rentrer chez lui. La ville de Mars, Pennsylvanie, est le symbole de ce que l’on appelle « la maison », cet endroit auquel on pense après avoir lutté contre la gravité et avoir risqué sa vie pour partir dans l’espace. L’humanité semble avoir un désir ardent de se trouver une nouvelle maison dans l’espace, alors qu’on a déjà une « maison » ici, ce qui révèle une contradiction plus profonde. Cette contradiction relève de l’impossibilité de se poser à l’intérieur de nous-mêmes. C’est cette contradiction, cette complexité, qui m’intéresse.

Pour capturer les travaux scientifiques réalisés, le rôle de la photographie en tant que telle dans l’exploration de l’espace relève de votre travail. Vous examinez monsieur et madame Tout-le-monde et ces personnes qui travaillent sur les recherches spatiales de la même manière que l’on examine des planètes lointaines, avec des interrogations et compagnie. Quelle place cela occupe-t-il dans le concept du livre ?
On pourrait effectivement dire que j’examine, notamment du fait de la profondeur d’exploration du sujet et du temps que j’ai passé à le photographier sous différents points de vue. Mais je pense qu’il est important de dire que je ne visais pas une analyse scientifique de ces situations. Je travaille plutôt de façon naturelle et intuitive. Je m’attache à ne pas imaginer par avance les images que je vais rencontrer. Je m’offre la possibilité d’être surprise et étonnée par ce que je découvre. Puis je rassemble toutes ces images en une collection qui présente une certaine résonance avec le contexte dans lequel j’ai réalisé mon travail.

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Le titre du livre, et la possible allusion au terme « colonialiste » pourrait être considéré comme une espèce de condamnation de ces efforts par une partie du public. Mais une fois que l’on se plonge dans le livre, cette idée est totalement dissipée. Comment avez-vous choisi le titre ?
J’ai choisi d’intituler ce livre The New Colonists, et non « colonialists » parce que le premier renvoie au fait de partir vers un autre monde et d’en faire sa maison, alors que le second terme fait référence à l’exécution d’une idéologie d’annexion. Je m’intéresse à l’acte, aux individus qui travaillent pour repousser les frontières, les analyser et les mettre à l’épreuve. L’utilisation du terme colonist (colon en français) n’avait de sens que parce qu’il fait très légèrement référence à l’idéologie colonialiste. Ce titre semblait intéressant dans la mesure où il ouvrait sur un contexte plus large d’une idéologie et de ses nombreuses arrière-pensées. Il m’a conduit vers d’autres découvertes au cours de mes recherches, notamment quant à l’importance de problématiques telles que la loi et l’éthique dans l’espace. Et c’est de là que m’est venue l’idée de mettre en place des animations en 3D dans le livre.

À ce sujet, pouvez-vous nous expliquer la troisième partie du livre, le portail de réalité augmentée ? Comment est-ce que cela fonctionne et pourquoi avez-vous souhaité l’inclure dans ce qui, autrement, aurait été un livre de photographies plus traditionnel ?
On utilise des méthodes technologiques afin de pouvoir voir plus loin dans l’espace. Que ce soit en envoyant des vaisseaux ou grâce à des télescopes, on arrive à voir au-delà de ce que nous permet notre réalité physique. J’ai voulu refléter cela en créant un portail technologique de visualisation qui fasse partie du livre. Notre vie humaine virtuelle est de plus en plus importante, elle nous permet de communiquer, d’apprendre, de nous socialiser et de réaliser des achats de manière virtuelle. J’ai voulu rendre cette notion d’existence virtuelle en bonus, et la présenter comme une partie du livre physique. Sans ce chapitre, uniquement accessible par le biais de la technologie, le livre en tant qu’objet n’est pas absolument complet. J’aime cette tension. J’ai le sentiment que cela reflète quelque chose de l’époque dans laquelle on vit, et de notre existence simultanée dans la sphère physique et dans le monde virtuel. Maintenant, qu’est-ce que ça ajoute au livre ? Je préfère que les lecteurs le découvrent par eux-mêmes.

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Pour vous, quel serait le meilleur message qu’un lecteur pourrait retenir en regardant votre travail ?
Que l’intérêt renouvelé de l’humanité pour l’exploration spatiale est à l’origine d’efforts fantastiques, mais qu’en même temps, nous devons tous nous approprier cette entrée dans une nouvelle ère de voyages spatiaux, et de l’espace en tant que tel. Parce que je pense que cela aura un impact sur notre vie de terriens. Cela ne veut aucunement dire qu’on devrait avoir peur des opportunités qui se présenteront, mais il faudra qu’on soit bien informés sur la façon dont les gouvernements et les entreprises prévoient d’utiliser le cosmos. Et pour être mieux informés, on devrait essayer de développer l’image exotique et unidimensionnelle que pas mal de gens se font de l’exploration spatiale.

Le livre The New Colonists de Monica Alcazar-Duarte est publié par Bemojake et The Photographers Gallery. Plus de photos ci-dessous.