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Décédée puis éventrée devant un hôpital : le sort d’une femme enceinte choque le Cameroun

Suite au décès tragique d’une femme de 31 ans, enceinte de jumeaux, sur le parvis d’un hôpital, de nombreux Camerounais ont manifesté leur colère dans la rue et sur les réseaux sociaux. Certains réclament une réforme urgente des systèmes de soin du...
17 mars 2016, 4:35pm
Vue de l'hôpital de Laquintinie à Douala, au Cameroun, en 2013 (via Wikimedia Commons / Theodorento1)

« Il y a quelques jours, la mort a une fois de plus frappé aux portes d'un hôpital », peut-on lire en préambule d'une pétition — intitulée « Réforme des Urgences au Cameroun » —, qui a dépassé ce jeudi les 6 200 signatures sur Internet**.** Depuis samedi dernier, la colère gronde dans le pays, suite au décès tragique d'une femme enceinte de jumeaux devant un hôpital de Douala, dans le sud-ouest du Cameroun.

Alors que les autorités contestent la version de la famille, un collectif d'avocats entend faire toute la lumière sur ce drame qui a motivé des manifestations pour un meilleur accès aux soins. De nombreux acteurs politiques camerounais réclament désormais au gouvernement la gratuité de l'accès aux urgences pour tous, ainsi que des investissements pour que ces services soient assurés 7 jours sur 7, 24h sur 24.

Une opération devant l'hôpital

Samedi dernier, une vidéo amateur est enregistrée devant l'hôpital Laquintinie de Douala. On y voit une scène particulièrement éprouvante : le corps inanimé d'une femme gisant sur une terrasse, une ouverture béante dans le ventre, un enfant mort-né sur sa poitrine, et un autre bébé qu'une femme en pleurs tente de sauver, en vain, sous les yeux et les cris des passants rassemblés autour du cadavre. Les images circulent depuis ce week-end sur les réseaux sociaux et ont choqué de nombreux Camerounais.

Morte à l'âge de 31 ans, Monique Koumaté, la Camerounaise éventrée sur cette vidéo, aurait été emmenée dans cet hôpital pour accoucher de jumeaux, d'après ses proches interrogés par Le Monde Afrique. Arrivée en taxi aux urgences, Monique Koumaté serait décédée alors qu'elle était redirigée vers la maternité. Face à l'immobilisme du personnel médical, une proche de la défunte aurait alors pratiqué une « opération » à l'aide d'une lame, afin d'extraire les jumeaux, encore en vie selon les proches, piégés dans le ventre de leur mère.

« Les infirmières ont refusé, je vous le jure, refusé de sauver les enfants de ma fille », a raconté au Monde Afrique la mère de Monique Koumaté.

Ce dimanche, des centaines de personnes se sont réunies aux alentours de 15h00 devant l'hôpital Laquintinie pour manifester leur colère suite à ce décès. Sur une vidéo amateur prise pendant ce rassemblement, l'on peut voir des manifestants brandir des bougies et agiter des mouchoirs blancs, avant d'entonner le Chant du Ralliement, l'hymne national camerounais.

Démenti du ministère

Face à ce récit tragique, les autorités camerounaises ont rapidement réagi en livrant une version des faits qui diffère fortement de celle des proches de Monique Koumaté. Lors d'une conférence de presse organisée ce dimanche, le ministre camerounais de la Santé Publique, André Mama Fouda, a plusieurs fois assuré que la femme enceinte était morte depuis longtemps quand elle est arrivée dans cet hôpital — un établissement dont il avait lui-même inauguré le service maternité le mois dernier.

« Où est-elle décédée ? Le gouvernement ne le sait pas. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'elle est décédée bien avant 8h00 du matin [le samedi 12 mars] », a déclaré le ministre lors de la conférence de dimanche matin, en ajoutant que la famille de Monique Koumaté avait transporté son corps sans vie dans un premier hôpital de Douala, puis à l'hôpital de Laquintinie afin que les deux bébés, morts selon le gouvernement, soient extraits de son corps. « Dans cette famille, une femme décédée ne peut pas garder son foetus », a déclaré André Mama Fouda, évoquant des « pratiques culturelles ».

Pour le ministre, les membres du personnel médical n'auraient donc commis aucune faute ce samedi matin. « Ils ont constaté qu'il n'y avait plus de pouls carotidien, ni de bruit du cœur maternel et foetaux. Ils ont dit à la famille : " Vous nous avez amené quelqu'un qui est déjà décédé, il faudrait aller à la morgue."»

C'est à ce moment-là qu'un employé de la morgue « aurait, semble-t-il, vu du mouvement dans le ventre » de Monique Koumaté, a relaté Mama Fouda. Le manque de personnel disponible ce jour-là et l'empressement des proches de la femme décédée auraient alors conduit à cette scène d'horreur, filmée puis partagée massivement sur les réseaux sociaux.

« Tout décès de femme enceinte est un drame dans notre pays », a déclaré le ministre, après avoir présenté ses condoléances aux proches de Monique Koumaté.

Contacté ce jeudi au téléphone par VICE News, le ministère camerounais de la Santé Publique nous a simplement indiqué que l'enquête suivait son cours, et que Rose Tacke — la femme ayant pratiqué l'incision dans le corps de Monique Koumaté — ainsi que trois membres du personnel médical dont le major de l'hôpital ont été libérés ce mardi, après avoir été interrogés pendant plusieurs heures.

« Un problème humain »

Plusieurs partis d'opposition camerounais, à l'image du Mouvement africain pour la nouvelle indépendance et la démocratie (MANIDEM) se sont saisis de cette affaire pour demander la démission d'André Mama Fouda, ainsi que des poursuites judiciaires à l'encontre de certains employés de l'hôpital Laquintinie.

Rose Tacke pourrait être poursuivie pour « profanation de cadavre ». L'employé de la morgue cité par le ministre de la Santé pourrait également être accusé de « complicité de profanation de cadavre ».

Afin de défendre ces deux personnes devant la justice ainsi que la famille de Monique Koumaté, un collectif d'une quinzaine d'avocats s'est constitué ces derniers jours. VICE News a pu s'entretenir avec l'un d'entre eux, l'avocat camerounais Guy Olivier Moteng, qui exerce à Douala.

« Cette affaire constitue un fait inédit, mais qui trahit une situation courante dans notre pays », nous a-t-il expliqué par téléphone ce jeudi après-midi. « Au Cameroun, tout le monde n'a pas accès au système de santé avec la même aisance. Au-delà du juridique, c'est un problème humain, un dysfonctionnement de la République. » Pour l'instant, aucune date d'audience n'a été fixée d'après cet avocat, qui participait à une réunion du collectif ce jeudi.

« Nous travaillons avec des avocats du barreau de Paris et de Genève, nous sommes prêts, nous sommes vigilants », nous a-t-il indiqué, en précisant que la défense attend désormais les résultats de l'enquête en cours.

D'après l'OMS, le taux de mortalité chez les femmes enceintes au Cameroun a été réduit de moitié depuis les années 1990, mais reste encore relativement élevé. Sur 100 décès de femmes dans ce pays, plus de 15 décès sont encore dus aux complications liées à une grossesse.


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Vue de l'hôpital de Laquintinie à Douala, au Cameroun, en 2013 (via Wikimedia Commons / Theodorento1)