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Vatican

Pourquoi le pape a choisi d'aborder la question du génocide arménien

La Turquie a rappelé ce dimanche 12 avril son ambassadeur au Vatican après que le pape François a dit que les Arméniens étaient victimes du «  premier génocide du vingtième siècle ».

par Matthieu Jublin
13 Avril 2015, 4:15pm

Image via Flickr / Aleteia Image Department

La Turquie a rappelé ce dimanche 12 avril son ambassadeur au Vatican après que le pape François a dit que les Arméniens étaient victimes du « premier génocide du vingtième siècle ». Plus tôt dans la journée, dans la basilique Saint-Pierre de Rome, le souverain Pontife a célébré la messe avec le patriarche arménien Nerses Bedros XIX Tarmouni. Le président arménien Serge Sarkissian était présent, tout comme le chef de l'Église apostolique arménienne, Garéguine II. Au début de l'office, le chef de l'Église catholique est revenu sur les événements de 1915 et 1916.

« Au siècle dernier, notre famille humaine a traversé trois tragédies massives et sans précédent, » a déclaré le pape François. « La première, qui est largement considérée comme le premier génocide du vingtième siècle, a frappé votre peuple arménien.» Les deux autres tragédies auxquelles le pape fait référence sont les deux Guerres mondiales du XXe siècle.

À la suite de cette déclaration, la Turquie a immédiatement rappelé « pour consultation » son ambassadeur au Vatican, Mehmet Pacaci, et a convoqué à Ankara, la capitale turque, l'ambassadeur du Saint-Siège dans le pays.

Mevlüt Çavusoglu, le ministre des Affaires étrangères turc, a réagi aux propos du pape sur Twitter, en qualifiant son discours « d'inacceptable » et « pas en phase avec la réalité historique et juridique ». Dans un second tweet, il a déclaré que « Les offices religieux ne sont pas des lieux où la haine et l'animosité sont nourries par des allégations infondées. » Le premier ministre Ahmet Davutoglu, a, quant à lui, estimé que la déclaration du pape François est « partiale » et « inappropriée ».

Dans un communiqué du ministère des Affaires étrangères turc, le souverain pontife est accusé d'avoir un « point de vue sélectif » et « d'ignorer les tragédies endurées par les peuples turc et musulman, qui ont perdu leurs vies dans la Première guerre mondiale. »

Rivalité entre le pape et la diplomatie du Vatican

La Turquie refuse de considérer les massacres dont ont été victimes les Arméniens en 1915 et 1916 comme un génocide. Pour Ankara, c'est une guerre civile qui a causé la mort de 300 000 à 500 000 Arméniens. Pour l'Arménie, c'est l'Empire ottoman qui a exterminé 1,5 million d'Arméniens. Une vingtaine de pays, principalement sur le continent européen et américain, reconnaissent l'existence du génocide arménien, dont la commémoration du centenaire va avoir lieu le 24 avril prochain, dans la capitale arménienne, Erevan.

Le Vatican semble à son tour reconnaître le génocide arménien. Pourtant il ne s'agit pas d'une première. François Mabille est chercheur au Groupe sociétés, religions et laïcités (GSRL) du CNRS et spécialiste de la politique étrangère du Saint-Siège. Contacté par VICE News ce lundi, il explique qu'il faut en effet rappeler que les déclarations de François sont issues d'un document écrit et signé en 2001 par Jean-Paul II et le patriarche arménien.

« La vraie différence entre 2001 et 2015, c'est que la déclaration est orale, a lieu un dimanche et à la basilique Saint-Pierre », explique François Mabille.

Pour autant, estime-t-il, « cette déclaration n'est pas du tout dans la tradition diplomatique du Vatican. Jean-Paul II, dans sa fin de pontificat, ou Benoît XVI, n'auraient sûrement pas fait des déclarations aussi tonitruantes que celles du pape François. Le voyage de Benoît XVI en Turquie s'était même très bien passé. »

La position du pape François est donc une position « morale, plus que géopolitique », pour François Mabille. « Il veut alerter l'opinion sur les massacres actuels de chrétiens au Moyen-Orient, et pour cela il souhaite montrer la continuité historique de ces massacres. » Mais la déclaration de François se place aussi dans un contexte de lutte interne au Vatican, entre le pape et la Curie romaine, à savoir les institutions du Saint-Siège. « Il y a une reformation de la diplomatie au Vatican. Monseigneur Gallagher, secrétaire pour les relations avec les États, a dit par exemple qu'il souhaitait créer un bureau de médiation [internationale]. » En d'autres termes, le pape chercherait une voie diplomatique plus proactive qui anticipe mieux les crises, au lieu de simplement les condamner une fois qu'elles éclatent.

La principale question que pose cette crise diplomatique, selon François Mabille, est de savoir si les responsables de la diplomatie du Vatican ont été avertis de ce qu'allait dire le pape. « François a-t-il voulu s'affranchir d'une diplomatie habituellement modérée ? »

Dans ce contexte de rivalité entre le pape et sa Curie — entre autres sujet —cette dernière semble encore faire preuve d'autorité en matière de politique étrangère. François Mabille rappelle par exemple que le fait que le pape n'a pas reçu le Dalaï-Lama lors d'une visite de celui-ci à Rome en décembre 2014, relève d'une politique étrangère plus traditionnelle.

Le refus d'accepter le nouvel ambassadeur de France au Vatican, en raison de son homosexualité, est aussi expliqué par ce rapport de force en interne, qui a tourné à l'avantage de la Curie, estime François Mabille. Le pape avait, en 2013, exprimé une tolérance inédite envers l'homosexualité.

« Ces décisions s'inscrivent dans une même logique, » analyse M. Mabille. « Le pape cherche à avoir le soutien de l'opinion publique pour court-circuiter la Curie. »

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