Le salon et le bureau partagés par les cinq colocataires
Photos : Maximilian Salzer

À Vienne, cinq colocataires partagent une chambre et une salle de sexe

« La première question que les gens posent, c’est : comment faites-vous pour vous masturber ? »
21.11.18

Dans un appartement du quartier d’Ottakring, à Vienne, trois jeunes femmes étendent leur linge en chantant et en dansant. Ce rituel hebdomadaire est sans doute la chose la plus normale dans leur mode de vie.

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Les colocataires se détendent dans le salon.

Les colocataires ont divisé les pièces de l'appartement non pas par personne, mais par fonction – il y a une petite chambre à coucher commune, un salon, un bureau et une salle de sexe. De cette façon, ils peuvent accueillir une personne supplémentaire, voire deux. En théorie, tout le monde a sa propre garde-robe, mais tous ont accepté de partager leurs vêtements, leurs courses et leurs produits de beauté. L'appartement abrite également une personne qui n’adhère pas à cette organisation et qui occupe donc sa propre chambre.

Pour la plupart des gens, une vie sans intimité n’a rien d’idéal, mais elle semble fonctionner pour Anna* et son frère, Daniel*, qui ont emménagé dans cet appartement situé au rez-de-chaussée il y a un an et demi, ainsi que leurs colocataires Marie*, Laura* et Paul*. Récemment, le groupe a même réussi à convaincre les voisins du dessus d'adopter leur modèle. « Notre objectif est de convaincre tout le bâtiment », rigole Anna.

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La chambre commune dans laquelle cinq personnes s'entassent chaque soir.

Bien que ce soit Anna qui ait convaincu ses colocataires d’adopter ce style de vie, cela ne lui est pas venu naturellement. « Avant, je pensais que c'était complètement fou, que c'était le genre de chose que seuls les hippies et les étudiants en anthropologie faisaient », se souvient-elle.

Mais après des mois de séjours et de soirées dans des auberges de jeunesse, elle s’est habituée à ne pas avoir sa propre chambre. Cela lui a donné une idée : au lieu de gaspiller de l’espace dans une colocation traditionnelle, elle pourrait mettre son immense appartement à disposition de plus de personnes et ainsi économiser de l’argent.

« Au début, nous avions chacun notre propre chambre et aucun espace commun », explique Anna. « Maintenant, nous avons tous accès à un bureau, à un salon et à une pièce tranquille. » Il leur a tout de même fallu du temps pour s’adapter à cette nouvelle organisation et renoncer au concept de propriété privée.

« J'ai eu du mal avec ça au début, mais c'est beaucoup plus pratique à partager », déclare Marie. Les seuls bien qu’ils considèrent comme individuels sont leurs ordinateurs et leurs téléphones portables.

Les visiteurs trouvent toujours cela étrange. « La première question que les gens posent, c’est : "Comment faites-vous pour vous masturber ?" explique Anna. Les autres veulent savoir comment ça se passe quand nous ramenons un rencard à la maison. »

Eh bien, au rez-de-chaussée se trouve une chambre avec une porte bleue : c’est leur salle de sexe. Et en ce qui concerne la masturbation, ils attendent que personne d’autre ne soit à la maison.

Même si cela ressemble beaucoup à une communauté hippie, ils ne se considèrent pas comme tel. « Dans une communauté hippie, les gens couchent entre eux et partagent tout. Nous, nous partageons beaucoup de choses, mais pas tout. Néanmoins, nous tombons dans certains clichés. Par exemple, nous avons tous eu des poux récemment », dit Laura en riant.

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La salle de sexe.

Bien entendu, la motivation principale de ce mode de vie est la quête éternelle d'un loyer moins cher – une bataille qui ne fait que s'intensifier dans les villes les plus populaires d'Europe. Bien que Vienne propose des loyers relativement plus abordables, le loyer moyen a augmenté de 43 % entre 2008 et 2016, ce qui est disproportionné par rapport au revenu des habitants. « Si je devais payer un loyer plus élevé, je n'aurais pas les moyens d'étudier ici », déclare Laura.

Il est possible que de plus en plus de jeunes se tournent vers cette solution pour contourner la crise du logement. Mais pour le moment, il est difficile de savoir combien de personnes ont adopté ce modèle ces dernières années. Dans de nombreuses situations, les gens le font par nécessité, sans la permission du propriétaire.

« Beaucoup de gens vivent de cette façon, croit savoir Daniel. Des couples, des réfugiés, des gens qui ne peuvent pas payer leur loyer. »

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Le bureau.

Mais selon Daniel, ce sont les jeunes qui sont les plus sceptiques, car de tels arrangements étaient assez courants dans les générations passées. Des études ont montré que les appartements partagés, où chaque personne a sa propre chambre, sont un phénomène relativement nouveau. Après tout, des millions de familles à travers le monde vivent dans des maisons où plusieurs personnes partagent une ou deux chambres à coucher.

Selon des statistiques autrichiennes, la population viennoise devrait augmenter de 200 000 personnes d'ici 2026. Il deviendra de plus en plus difficile pour la ville d’accueillir le flux important d’habitants. La tendance montre que les petits appartements sont très populaires. Une vie commune pourrait redevenir la norme, et Anna et ses colocataires sont là pour prouver que ce n’est pas une si mauvaise chose.

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« L'individualisme croissant de la société nous énerve », déclare Laura. « Nous avons tous vécu dans des appartements classiques avant et nous sommes convaincus à l’unanimité que le fait de vivre ensemble offre une atmosphère beaucoup plus chaleureuse. Surtout, ça améliore beaucoup la communication entre colocataires », ajoute Daniel.

Pour beaucoup d'entre eux, cet appartement est le plus bel endroit où ils ont vécu à Vienne et constitue un environnement dans lequel ils se sentent à l'aise. « Honnêtement, nous sommes des gens plutôt normaux, dit Daniel. Peut-être serait-il préférable que vous écriviez à propos de personnes vraiment étranges – celles qui passent tout leur temps seules dans leur chambre, isolées des autres. »

*Les prénoms ont été modifiés afin de préserver l'anonymat des intervenants.

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