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terrorisme

La propagande de l'EI change de forme alors que le groupe recule sur le front

Alors que l'EI produit moins de contenus de propagande qu'à ses débuts, l'organisation terroriste change aussi de "ligne éditoriale".

par Nick Miriello et Kathleen Caulderwood
04 Novembre 2016, 9:58am

Si vous voulez savoir comment se porte l'organisation État islamique, pas besoin de suivre l'offensive contre Mossoul. Il suffit de jeter un oeil à la production de contenus de propagande de l'EI. Dans le message audio du leader de l'EI, Abou Bakr Al-Baghdadi, publié ce mercredi, les deux thèmes principaux sont la violence et la guerre — des thèmes de plus en plus communs dans la propagande de l'EI, alors que les messages concernant la construction d'un État se font plus rares.

Depuis ses débuts, l'EI a construit une partie de sa légende grâce à sa propagande. Mais alors que le groupe terroriste perd du terrain, l'organisation a de moins en moins de victoires à promouvoir. Ce recul territorial se ressent donc dans sa propagande. Les organes médiatiques de l'EI produisent moins de contenus et ont changé leur ligne éditoriale depuis janvier, d'après deux chercheurs américains spécialistes du contre-terrorisme.

« La constitution d'un État est un pilier essentiel de la marque de l'EI, » explique Mara Revkin, chercheur au Center for the Study of Islamic Law and Civilization de l'université de Yale. Revkin est spécialisée dans l'étude des systèmes juridiques et de gouvernance des groupes terroristes. « Mais alors que l'EI se prépare à perdre Mossoul, la question est de savoir si cette marque va rester attractive auprès des potentielles recrues et bailleurs de fonds de l'EI, alors que le groupe a échoué à tenir sa promesse, à savoir "Perdurer et s'étendre". »

Une étude publiée au début du mois d'octobre par le Combating Terrorism Center (CTC) de l'université de West Point montre comment les pertes territoriales affectent la production de propagande de l'EI. Les chercheurs se sont focalisés sur les médias visuels « officiels » produits et diffusés par les organes officiels de l'EI depuis janvier 2015, analysant près de 9 000 images et vidéos. Ce qu'ils ont observé pendant cette période montre que la propagande de l'organisation terroriste a connu un déclin certain.

En août 2015, l'EI a atteint son pic en matière de production de contenus avec 761 posts par mois. Un an plus tard, en août 2016, les chercheurs n'en comptabilisaient plus que 194. Depuis janvier, la production de contenus a baissé, et sur le terrain l'EI a perdu 16 pour cent de son territoire, d'après un récent rapport du IHS Conflict Monitor, un organisme de recherche londonien.

Les efforts consentis par Twitter et d'autres plateformes pour endiguer la diffusion de propagande ont probablement joué un rôle dans cette baisse, mais pour le CTC il faut encore agir pour contrecarrer les efforts du groupe.

« Le califat s'affaiblit sur divers aspects et se trouve sous une grande pression », explique Dan Milton, directeur de recherche au CTC et à l'origine de l'étude. « Cette pression et la baisse de moyens font que l'EI peine à gouverner de la manière dont ils le souhaitent. »

Les vidéos d'activités militaires représentent le socle de la propagande de l'EI, mais les vidéos promouvant la capacité du groupe à gouverner représentaient aussi une large part de la propagande de l'organisation terroriste. En moyenne, ces vidéos de « gouvernance » comptent pour un cinquième des médias analysés par Milton et un quart des vidéos analysées dans le cadre d'une autre étude menée par Javier Lesaca, un analyste du Counter Extremism Project.

Le califat (l'interprétation de l'EI d'un véritable « État islamique ») était censé être la signature du groupe. Le califat devait permettre d'illustrer les ambitions étatiques de l'EI et aussi de se différencier d'Al Qaïda, qui n'a jamais réussi à créer un État.

Au pic de sa production en août 2015, l'EI comptait six organes de production et de distribution ainsi que 33 bureaux régionaux. Mais ce n'est pas seulement la quantité de contenus produits par l'EI qui a permis à l'organisation d'émerger, mais la variété de thèmes abordés dans les vidéos. « Cette variété permet d'expliquer comment l'EI est parvenu à attirer une telle diversité de combattants et de militants à travers le monde, » explique Milton dans son étude.

Lesaca a identifié quatre thèmes principaux qui apparaissent dans les vidéos de propagande de l'EI : les interviews avec des combattants, des victoires sur le terrain, des reportages sur la bonne gouvernance de l'EI, et la mise en scène de la violence.

Pour beaucoup, la propagande de l'EI se résume à la mise en scène de la violence, notamment à cause de la vidéo de l'exécution du journaliste James Foley en 2014, qui marque l'entrée de l'EI sur la scène médiatique mondiale. Mais Lesaca s'est aperçu que ce type de vidéos représentait seulement 15 pour cent des contenus produits entre janvier 2014 et septembre 2016. En réalité, les vidéos sur la gouvernance représentent plus de la moitié des vidéos produites sur la même période, d'après Lesaca.

L'étude du CTC arrive à des observations similaires. La plupart des vidéos, photos ou infographies du groupe représentent des combattants qui donnent la main à des enfants, des amis qui se baignent ensemble dans un fleuve, ou des hommes qui prêchent la philosophie de l'EI devant des foules. L'EI vendait quelque chose de plus grand que la simple terreur, il vendait l'apparence d'un État nation fonctionnel et prospère.

Alors que les troupes irakiennes et kurdes sont aux portes de Mossoul et que l'EI perd des villes comme celle de Dabiq (où devait se tenir une bataille finale et apocalyptique selon la prophétie de l'EI), les messages sur la gouvernance sonnent faux.

Les travaux de Lesaca montrent que l'EI délaisse les messages concernant la construction étatique pour se focaliser sur les scènes de combats et de sadisme. Les vidéos de combats et les scènes d'exécutions représentent 18 des 24 vidéos diffusées par l'EI en août et 12 des 20 vidéos de septembre.

« Jamais l'EI n'avait produit autant de vidéos d'exécutions qu'au cours du mois de septembre 2016, » note Alexander Meleagrou-Hitchens, chercheur au Program on Extremism de l'université George Washington. « Ils se focalisent donc sur une imagerie plus violente et militante. »

Lesaca estime que le groupe a pris ce tournant simplement parce qu'il ne pouvait pas faire autrement. « Ils ont besoin de continuer à produire de la propagande, mais ils ont seulement les ressources pour faire ce type de contenus, » explique Lesaca.

L'EI a diffusé seulement neuf vidéos en octobre, indique Lesaca, dont sept d'entre elles étaient des scènes de batailles ou d'exécutions. Les récentes défaites invitent les experts à essayer de deviner ce à quoi la propagande de l'EI pourrait ressembler dans une ère « post-califat ».

« L'EI attire des recrues grâce à des messages positifs sur la défense de son existence, » dit Meleagrou-Hitchens. « S'il perd la capacité de délivrer ce message, l'efficacité de sa propagande risque donc d'en être fortement affectée. »

Mais Milton invite à être prudent. « Si la propagande de l'EI a baissé depuis quelque temps, l'EI est toujours un acteur important sur le terrain et dans le cyber espace, » tempère-t-il.

L'EI essaye déjà de mettre en place une trame narrative suffisamment durable pour coller avec leurs pertes sur le terrain. « Ils se préparent à perdre Mossoul et Rakka, » indique Scott Atran, chercheur à Oxford. Citant plusieurs contenus de propagande, Atran relève que l'EI décrit ces défaites comme « temporaires » et que le califat continuera de vivre « dans les coeurs de la nouvelle génération ».

Revkin partage ce point de vue, mais est quelque peu plus sceptique. « L'appareil médiatique de l'EI ne dépend pas de son contrôle territorial, et les propagandistes de l'EI essayent déjà de faire passer les récentes défaites militaires comme des retraites purement temporaires sur le chemin d'une éventuelle victoire. »

Mais elle se demande si le groupe va continuer à attirer des recrues et retenir les combattants avec un califat « sans État », d'autant plus si des groupes comme Jabhat Fateh al-Sham (JFS) en Syrie ou les Talibans en Afghanistan parviennent à capturer de nouveaux territoires. Revkin cite à propos une conversation qu'elle a eue avec un ancien membre de l'EI en Turquie, qui a pour projet de rejoindre JFS. « C'est le nouvel EI, » a-t-il dit.


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