Une ville en flammes : au coeur de l’incendie apocalyptique de Fort McMurray

Des habitants de cette ville canadienne nous racontent le feu qui a détruit des quartiers entiers, leur évacuation et des scènes de panique.

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06 Mai 2016, 11:05am

Photo via Becca Hess

« Il y avait cette fumée incroyablement épaisse » raconte Becca. « On ne pouvait pas voir à un pied devant soi. Tout le monde marchait à quatre pattes, et tout ce que l'on pouvait voir dans son rétroviseur, c'était des flammes. »

« Je n'ai pas réfléchi assez vite, et toute cette fumée est entrée par la climatisation de la voiture » dit-elle. « On aurait dit le génie sortant de la lampe d'Aladin. »

Becca Hess, son frère et son meilleur ami coupent leur radio ce mercredi après-midi. Ils ont écouté les infos effrayantes détaillant une situation qui empire dans leur ville. Ils ont été forcés de quitter l'endroit, menacé depuis plusieurs jours par un feu de forêt qui a obligé près de 100 000 personnes à fuir depuis mardi.

Les feux ont détruit des quartiers entiers de la ville. Un pont aérien a été mis en place jeudi pour évacuer des habitants bloqués au nord de la ville. Ce vendredi, des habitants ont pu reprendre la route pour se mettre à l'abri.

Quand Becca s'est réveillée ce mardi matin, le niveau de fumée dans la ville était plus élevé que ce qu'elle avait vu les trois jours précédents. Du coup elle a passé le reste de la journée à faire des courses pour se préparer à partir pour Edmonton, capitale de l'Alberta, à plusieurs heures de route.

Le temps de passer au magasin Walmart, une vingtaine de minutes, tout avait changé.

« Je pouvais voir [l'incendie] dévaler la colline, comme une avalanche », nous raconte cette musicienne et promotrice de concert.

« Tout le monde de l'autre côté de la rivière était en danger », dit-elle. « On pouvait voir des flammes dans la ville, pas uniquement de la fumée. »

L'incendie a poussé l'Alberta à déclarer l'état d'urgence ce mercredi après-midi. Des zones résidentielles sont touchées dans cette localité connue pour sa production de pétrole à partir de sables bitumineux. Plus de 1 600 bâtiments ont été décimés.

Photo via Becca Hess

L'évacuation a pris par surprise la plupart des résidents qui pensaient pour beaucoup que le feu était sous contrôle, à distance. Environ 10 000 personnes sont allées en direction des installations d'exploitation des sables bitumineux, au nord de la ville. 70 000 autres personnes se sont dirigées vers le sud en voiture.

Mardi, Becca n'était pas encore concernée par l'ordre d'évacuation, mais elle pensait bien que le feu se dirigeait dans sa direction, alors elle a commencé à faire ses valises. En marchant vers sa voiture, elle a vu certains de ses voisins faire la même chose.

« On était calmes au début, on se disait "mettons simplement des trucs hors de la maison", pour pouvoir charger le tout, et puis les sirènes pour les catastrophes ont sonné [à la radio], et là c'était "Tout le monde dehors, tout le monde dehors !" ».

Becca explique que ce qui est arrivé ensuite, c'était le chaos complet.

Mikey Kalogirou est le propriétaire d'une station d'essence dans la ville. Il dit qu'il a vu des clients se battre pour avoir de l'essence, de plus en plus désespérés au fil des heures.

« C' était complètement dingue. Soixante personnes avec des jerricans d'essence, essayant de pomper 10 à 20 litres à la fois » nous raconte Kalogirou, qui refusait de quitter Fort McMurray au moment où nous l'interrogions, pensant être plus en sécurité en ne bougeant pas.

Il explique que la police est venue deux fois dans la station essence pour donner des ordres contradictoires. D'abord en disant aux gens d'aller vers le nord, ensuite de conduire vers le sud.

Kalogirou dit qu'il ne veut pas se retrouver bloqué sur une autoroute pendant des heures, sans nourriture ou ravitaillement, et qu'on ne savait pas bien dans quelle direction il faudrait aller. Sa station essence était ouverte mercredi, servant les véhicules d'urgences.

« Les services médicaux d'urgence et les pompiers passent par ici » dit-il. « Mais sans ça, c'est une putain de ville fantôme. »

Becca Hess quant à elle a décidé de conduire vers le sud. Elle ne savait pas à quel point l'incendie était dramatique, avant d'arriver au pont de la rivière Athabasca. Il relie les deux parties de la ville. C'est désormais une infrastructure cruciale que les pompiers entendent bien protéger.

« On pouvait sentir [les flammes] d'ici, il suffisait d'un rien pour qu'un pneu ou un réservoir explose », dit Becca. « Tous les véhicules laissés sur place produisaient de petites explosions venant de leurs réservoirs d'essence et de leurs moteurs. »

Photo via Becca Hess

Ignorant les instructions des forces de l'ordre disant d'aller vers le nord — où de nombreuses personnes évacuées sont installées dans les baraquements des ouvriers qui travaillent dans les sables bitumineux — Becca, son frère et son meilleur ami ont pris un chemin vers le sud, se dirigeant vers le feu.

« Pour moi, aller vers le sud, à travers le feu, ça me faisait moins peur que d'aller vers le nord, là où le feu se dirige et là où tout le monde va se retrouver coincé. »

« On ne peut pas dire ce qu'il va se passer quand on se retrouve à attendre avec 10 000 personnes sur une flaque de pétrole », dit-elle. Une voie rapide est la seule route qui relie le site avec le sud de la province.

Becca se souvient avoir traversé le pont, s'être garée en ville avant de regarder sur sa droite : le quartier d'Abasand était complètement en feu.

« Ça brûle, il y a ces camions et voitures dans les fossés, des gens qui laissent leurs véhicules et qui montent dans d'autres parce que tout est bouché, et il y a aussi ces gens qui réalisent que leurs voitures n'iront pas au bout parce qu'il n'y a pas assez d'essence. »

Elle raconte que beaucoup ont pris des gens qui étaient perdus sur la route.

Des braises et des étincelles passaient sur le capot de Hess. Des pneus crevaient « à droite et à gauche, parce que la route était trop chaude ». Elle ajoute que le plastique de son pare-chocs arrière était en train de fondre. « On ne voyait presque rien, il faisait tellement chaud. »

Elle est passée en force. Elle a versé de l'eau sur ses pneus pour les refroidir. Elle a réussi à atteindre sa nouvelle maison. Mais tous ses amis n'ont pas eu cette chance. Elle raconte qu'un couple avec un enfant à peine âgé d'un jour a été évacué de l'hôpital de Fort McMurray. D'autres amis ont été obligés de dormir dans une station essence, en attendant de pouvoir faire le plein.

« On a beaucoup de chance, parce que l'on a une maison vide à Edmonton dans laquelle on devait emménager dans quelques jours. »


Voyant les images des immenses feux de forêts obligeant les habitants de Fort McMurray à déguerpir, plusieurs réfugiés Syriens installés à Calgary se sont mobilisés pour venir en aide aux familles — faisant l'inévitable parallèle avec leur expérience personnelle.

Des appels aux dons se sont rapidement diffusés sur les groupes Facebook créés par les Syriens installés au Canada. « Nous sommes vraiment reconnaissants du peuple canadien [pour son accueil] et nous voulons faire partie de cette société, » a expliqué au Calgary Herald, Rita Khanchet, qui a fui la Syrie il y a 5 mois. En aidant à son tour les Canadiens, Khanchet espère « redonner un peu aux Canadiens qui ont beaucoup fait pour nous. »

Si pour le moment, il n'y a pas de victimes à déplorer, beaucoup de gens ont dû abandonner leurs animaux de compagnie en fuyant les flammes. Mais rapidement, des citoyens canadiens se sont portés volontaires pour récupérer les animaux que leurs maîtres n'auraient pas eu le temps d'aller chercher. Plusieurs groupes se sont créés sur Facebook pour organiser les recherches et aider les animaux abandonnés à retrouver leurs propriétaires.


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Cet article a d'abord été publié sur la version anglophone de VICE News.

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