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Avec celle qui vendait du sang de cobra dans les rues de Jakarta

« Dans ma famille, personne ne veut s'occuper de ce business. Je suis la plus courageuse de tous. »
05 juin 2018, 7:36am

Les serpents sifflent comme des fous. Ibu Rica a mis en place les cages remplies de cobras particulièrement furax il y a environ 30 minutes. Elles lui arrivent jusqu’à la taille et sont pleines de créatures passablement énervées par la cacophonie de Jalan Mangga Besar, une rue très fréquentée du nord-ouest de Jakarta.

Ça ne gêne pas du tout Rica. Elle tient un des serpents dans son poing, les doigts serrés autour du reptile alors qu’elle tente d’immobiliser sa tête entre deux pinces en bois. Le serpent siffle une dernière fois avant que les pinces ne se referment définitivement et que, d’un mouvement propre, Rica sépare la tête du cobra de son corps.

« Mon mari vend des durians quelques tentes plus bas sur la route », dit-elle avec désinvolture tandis que le corps sans tête du serpent se tortille comme sous la colère. « Il n’ose pas m’aider avec les cobras. »

C’est la troisième fois que je me rends dans la tente de Rica et ses serpents. Elle installe sa toile jaune vif vers 17 h 30 tous les jours près de l’hôtel SUMI à Mangga Besar, proposant à ses clients des « bâtons » de cobra saté recouvert de sauce aux arachides ou des shots de sang de serpent. Très venimeux, le cobra est pourtant consommé à travers toute l’Asie du Sud-Est, où l’on pense que son sang et sa viande sont dotés de propriétés curatives.

Toutes les photos sont de Yudistira Dilianzia.

Rica place devant moi une liste plastifiée avec tout ce que la vésicule biliaire de cobra peut soigner. Elle peut désintoxiquer les poumons et le sang, guérir les rhumatismes, le diabète, les pertes vaginales anormales, l’hypertension comme l’hypotension, toutes sortes de problèmes de peau comme l’acné, les allergies, l’eczéma et les éruptions cutanées. En gros, les cobras sont une sorte de drogue miracle – c’est ce que la liste revendique en tout cas.

Il y a une autre raison pour laquelle Rica ouvre son stand pendant la nuit. Les cobras ont la réputation d’améliorer significativement l’endurance au pieu. Dans toute l’Asie, les hommes pensent que la consommation du sang et des organes de ce serpent a de fortes chances d’améliorer leur performance sexuelle. Rica m’a dit que beaucoup d’hommes s’arrêtent près de sa tente avec l’espoir qu’un petit verre de sang de serpent booste leur niveau de cabriole dans la chambre à coucher. Tout est probablement dans leur tête, assure Rica.

On dit que les serpents améliorent l’endurance, du coup, peut-être que les hommes durent plus longtemps au lit.

« À mon avis, c’est plus une sorte de suggestion mentale qu’un véritable effet sur la virilité masculine », poursuit-elle. « Ça doit aider certaines personnes mais ne pas marcher sur d’autres. On dit que les serpents améliorent l’endurance, du coup, peut-être que les hommes durent plus longtemps au lit. Ce que je sais, c’est qu’ils sont bons pour la peau. Ça, je peux le garantir. »

« Est-ce que ça marche vraiment ? », je m’enquiers.

« Demandez aux habitués », réplique Rica en montrant la femme à la peau claire et à la queue-de-cheval assise à côté de moi. La femme, qui bosse pour une agence de voyages et s’appelle Carolina, me confie qu’elle mange du serpent minimum trois fois par mois depuis trois ans.

« Avant, j’avais des boutons partout sur le visage », déclare solennellement Carolina. « Maintenant, c’est merveilleux, toute ma famille croit aux bienfaits du serpent : la viande est particulièrement bonne pour la peau, le sang et la vésicule biliaire plutôt pour l’endurance. »

Quand Rica était plus jeune, elle ne savait pas que les gens mangeaient des serpents. Elle est née à Jakarta et a grandi dans ce qui est aujourd’hui la plus grande mégapole d’Asie du Sud-Est. Les cobras existent en Indonésie mais ils sont beaucoup plus communs dans les jungles et les rizières dans les campagnes. Des pythons, bien sûr. Mais des cobras ? À Jakarta ? Pas trop.

Quand Rica a épousé son mari, le vendeur de durians, il lui a suggéré d’ouvrir un stand de cobra. Il y avait beaucoup d’immigrés japonais et taïwanais qui travaillaient et traînaient autour de Mangga Besar, et son mari pensait que la tente de serpent serait un succès.

« On m’a toujours dit que ces gens-là aimaient consommer des serpents », se souvient-elle.

Elle a d’abord appris à cuisiner le cobra en lisant des recettes en ligne. Elle sert le serpent en sate, grillant la viande dure avant de la tremper dans de la sauce aux arachides, des oignons, du concombre et du piment thaï. Elle cuisine aussi les organes du serpent et sert son sang dans de minuscules tasses en porcelaine blanche.

Les cobras doivent garder leurs crocs et leur venin pour « maximiser » les bienfaits. Plus le serpent est venimeux, plus ses effets sont importants.

« Est-ce que vous pouvez m’en servir un bon pour moi ? », je demande.

« Bien sûr », dit Rica dans un clin d’œil. Puis elle plonge son bras dans la cage du cobra, extirpant un des serpents mortels à mains nues. Les cobras doivent garder leurs crocs et leur venin pour « maximiser » les bienfaits sinon, ils sont considérés comme privés des ingrédients nécessaires. Plus le serpent est venimeux, plus ses effets sont puissants, explique Rica.

« Je récupère les serpents de Semarang, Serang ou Tegal », précise-t-elle en énumérant les différentes villes. « Mes sources engagent des groupes de travailleurs qui attrapent les serpents au kilo et les livrent à Jakarta. Je commande en général environ 100 serpents tous les dix jours. Avant, je vendais différents types de serpents, mais aujourd’hui, je me suis spécialisée dans les cobras. Ce sont les plus puissants, donc les plus populaires. »

Rica tient le serpent dans sa main. Il a l’air bien vénér et siffle en me montrant ses petits crocs.

« Plus le cobra est agressif, mieux c’est », ajoute-t-elle. « Vous pouvez alors absorber sa force, son énergie. Ce qui est bon pour votre endurance. Les cobras royaux sont les meilleurs. Ils sont plus gros et plus agressifs. Mais je ne fais le cobra royal que sur commande parce qu’il coûte beaucoup plus cher que la normale. »

Toute cette agressivité a un coût. Rica a déjà été mordu. Une profonde cicatrice sur le bras gauche lui a été laissée par les crocs d’un cobra en 2009, l’envoyant aux soins intensifs et la gardant alitée pendant des mois.

L’année dernière, une jeune chanteuse de dangdut qui utilisait un cobra royal lors de sa performance est décédée après avoir été mordue sur scène.

Le venin du cobra est incroyablement dangereux. Rica a survécu à la morsure, mais chaque année, pas moins de 11 000 personnes n’ont pas cette chance, selon l’International Society on Toxinology.

L’année dernière, une jeune chanteuse de dangdut (un genre de musique pop indonésienne) qui utilisait un cobra royal lors de sa performance est décédée après avoir été mordue sur scène.

« C’est un travail risqué, mais rentable », m’a dit Rica. « Vous pouvez vendre tant de choses à partir d’un seul serpent : la peau et les os peuvent être utilisés pour fabriquer différents types d’huiles, d’onguents et de médicaments pour encore plus d’argent. »

Elle draine le sang du cobra dans une petite tasse bientôt à moitié remplie d’un liquide noir. La tête du reptile a roulé de la planche à découper jusqu’à la cage. La bouche s’ouvre et se referme lentement alors que les muscles du serpent décapité se détendent après un dernier spasme.

Rica et son assistant attrapent le serpent sans tête et le dépècent entièrement. Le corps tremble encore alors qu’elle commence à découper les organes.

« Il continue de bouger jusqu’au moment de la cuisson », assure-t-elle. « Vous voulez aussi le foie et le cœur ? Je peux les faire cuire dans le saté. »

« Bien sûr », dis-je. « Pourquoi pas. »

Elle a placé la vésicule biliaire crue sur une soucoupe. Elle ajoute un peu de vin de riz et de miel au sang. « Enjoy ». Rica pousse la tasse vers moi. La vésicule biliaire est violette, spongieuse et couverte de mucus blanc. Je ferme les yeux et je l’avale d’un coup. Je la fais passer avec la tasse de sang qui a un goût d’alcool et de miel.

Le sate de serpent est dur, caoutchouteux. C’est un enfer. Les cobras sont des créatures plutôt maigrichonnes et leur viande en est le juste reflet. La sauce était délicieuse : un mélange parfait de cacahuètes et de piments. Le repas entier m’a coûté environ 100 000 Rp (environ 7 euros). Les bénéfices de son stand permettent à Rica de payer les études de ses deux gosses à l’université.

« Personne d’autre dans ma famille ne veut toucher cette affaire », soupire-t-elle. « Je suis la plus courageuse de tous. »

Cet article a été initialement publié sur VICE Indonesia

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