Votre téléphone vous écoute, ce n’est pas de la paranoïa

Voici comment j’ai résolu le mystère des publicités qui coïncident avec les conversations.

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août 14 2018, 3:32pm

Photos : Sam Nichols

Cet article a été initialement publié sur VICE Australie.

Il y a quelques années, quelque chose d’étrange m’est arrivé. J’étais avec un ami dans un bar, nos téléphones étaient dans nos poches. Nous discutions de nos récents voyages au Japon et de notre envie d’y retourner. Dès le lendemain, nous avons tous les deux commencé à voir des publicités de billets d’avion pour Tokyo à bas prix sur notre fil Facebook. C’était troublant, mais ça semblait être une coïncidence. Sauf qu'ensuite, je me suis rendu compte qu’à peu près tout le monde a déjà vécu une histoire similaire. D’où ma question : est-ce de la paranoïa, ou nos téléphones nous écoutent-ils vraiment ?

Selon Peter Henway, consultant en sécurité pour la société de cybersécurité Asterix et ex-conférencier et chercheur à l’Université Edith Cowan, la réponse est oui : nos téléphones nous écoutent. Mais peut-être de façon moins diabolique que ça en a l’air.

Pour que votre téléphone soit à l’écoute et enregistre votre conversation, il doit y avoir un déclencheur, comme « Dis Siri » ou « OK Google ». Sans l’un de ces déclencheurs, toutes les données captées ne sont traitées que localement dans votre téléphone. À première vue, il n’y a donc pas de quoi s’inquiéter. Mais il faut savoir que toute application tierce installée sur votre téléphone – disons Facebook – a aussi accès à ces données captées. Et ce sont les propriétaires d'applications tierces qui décident d'utiliser ces données ou non.

Conversation avec mon téléphone.

« De temps à autre, des extraits audio sont envoyés aux serveurs [comme ceux de Facebook, ndlr], mais, officiellement, on ne sait pas quels en sont les déclencheurs, explique Peter. Ça peut être le moment, le lieu ou l’utilisation de certaines fonctions. Les applications ont l’autorisation d’utiliser le microphone et s’en servent occasionnellement. Toutes les applications locales cryptent les données qu’elles transmettent à leurs serveurs, il est donc très difficile de déterminer quel est exactement le déclencheur. »

Il poursuit en expliquant que des applications comme Facebook ou Instagram pourraient être à l'affût de milliers de déclencheurs. Une conversation tout ce qu’il y a de plus ordinaire avec un ami à propos du besoin de s’acheter un jean pourrait en être un. « Pourrait », car, bien que la technologie rende possible l'écoute de nos conversations, les sociétés comme Facebook nient catégoriquement qu’elles le font.

Nos téléphones nous écoutent et tout ce que nous disons autour d’eux pourrait être utilisé contre nous

« Vu que Google en parle ouvertement, j'imagine que les autres sociétés font de même, estime Peter. D'ailleurs, elles n’ont aucune raison de s’en priver. C’est logique d’un point de vue marketing, et leurs conditions d’utilisation ainsi que la loi les y autorisent. Donc, je crois qu’elles le font, mais il n’y a aucun moyen d’en être sûr. »

Avec ça en tête, j’ai décidé de faire une petite expérience. Deux fois par jour pendant cinq jours, j’ai essayé de prononcer des phrases qui pouvaient théoriquement être des déclencheurs. Des phrases comme « J’envisage de retourner à l’université » ou « J’ai besoin de chemises pas chères pour le travail ». Ensuite, j’ai porté une attention toute particulière aux publications sponsorisées sur Facebook pour tenter de repérer un quelconque changement.

Une publicité de vêtements de qualité que je n’avais jamais vue auparavant.

Et des changements, il y en a eu, littéralement du jour au lendemain. Tout à coup, on me proposait des cours dans diverses universités et des marques de vêtements abordables. Après une conversation privée avec un ami à propos de mon manque d’espace de stockage, j’ai aussi vu des publicités de 20 Go d’espace de stockage en ligne. Même si chaque fois c’étaient des offres intéressantes, le résultat de mon expérience a surtout été révélateur et terrifiant.

Bien qu’il n’y ait aucune garantie que ces données seront indéfiniment en sécurité, Peter me dit qu’en 2018, aucune société ne les vend directement aux annonceurs. Comme chacun le sait, les annonceurs n’ont de toute façon pas besoin de nos données pour nous faire voir leurs publicités.

« Plutôt que de dire “voici une liste des personnes qui font partie de votre cible démographique”, les sociétés disent “donnez-nous de l’argent et on va s’arranger pour que votre cible voie votre publicité”. Si elles distribuaient à tout un chacun ces données, elles n’en seraient plus les propriétaires exclusifs. Elles les garderont donc aussi secrètes que possible.

Peter ajoute toutefois que ce n’est pas parce qu'elles valorisent nos données qu’elles les gardent à l’abri des agences gouvernementales. Étant donné que la plupart des sociétés de technologie sont basées aux États-Unis, il est possible que la NSA ou la CIA les forcent à leur divulguer vos données, que ce soit légal dans votre pays ou non.

Donc oui, nos téléphones nous écoutent et tout ce que nous disons autour d’eux pourrait être utilisé contre nous. Mais la plupart des gens ne devraient pas s’en inquiéter, du moins selon Peter.

À moins que vous soyez journaliste ou avocat, ou que vous ayez des fonctions qui vous donnent accès à des informations sensibles, vos données ne profitent qu’aux annonceurs. Si vous êtes un citoyen ordinaire, avec une vie ordinaire et des conversations ordinaires à propos de voyages au Japon, alors ce n’est rien de nouveau et ce n'est pas très différent des annonces basées sur votre historique de navigation.

« C’est simplement un prolongement de la publicité à la télévision, juge Peter. Plutôt que l’audience aux heures de grande écoute, les sociétés se basent maintenant sur les habitudes de navigation sur Internet. Ce n’est pas idéal, mais je ne pense pas que ça représente un danger immédiat pour la plupart des gens. »

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