Culture

Voici la meilleure (et la seule) revue d’art contemporain africain en France

On a parlé de l’engouement pour les arts africains, de stéréotypes, de swag et des difficultés d’éditer sa propre revue avec Anna-Alix Koffi, l’éditrice de « something we Africans got ».

par Marie Fantozzi
22 Mai 2017, 1:45pm

« L'art nègre : nous le regardons comme s'il trouvait sa raison d'être dans le plaisir qu'il nous donne. » Nous sommes en 1961, le mot « nègre » n'est pas encore banni du champ lexical et le commentaire de Chris Marker résonne doucement sur les images du film d'Alain Resnais, Les statues meurent aussi, censuré à sa sortie en 1953. Ses paroles ne m'ont jamais vraiment quittée durant mes études d'histoire de l'art, alors que je m'interroge longuement sur les raisons de mon intérêt soudain pour les arts africains. On est alors en 2010, il n'existe pas de magazine spécialisé en art contemporain africain et le dernier événement marquant remonte à « Africa Remix » au Centre Pompidou en 2005 — de moindre ampleur que la fameuse exposition « Magiciens de la terre » au même endroit seize ans plus tôt.

Aujourd'hui, les lignes bougent. Si on ne s'est pas débarrassé de tous les poncifs autour de la production contemporaine du continent africain, force est de constater qu'émerge un engouement certain pour cette dernière, les expositions d'art africain fleurissent et une revue dédiée a (enfin) vu le jour : something we Africans got. Après avoir feuilleté les quelque 200 pages du premier numéro de ce beau trimestriel bilingue, pointu et richement illustré, j'ai contacté son instigatrice, la pétulante Franco-Ivoirienne Anna-Alix Koffi.

Creators : Bonjour Anna-Alix. Tu étais derrière OFF the wall, un trimestriel consacré à la photographie émergente, tu reviens maintenant avec something we Africans got, sur l'art contemporain africain. Comment résumerais-tu ton nouveau projet en quelques mots ?
Anna-Alix Koffi : J'ai une formule : « C'est l'Afrique par ceux qui savent pour ceux qui ne savent pas ». Et à moi la première ! C'est fait pour tous ces jeunes trentenaires, dont je fais partie, qui ne savent pas placer toutes les capitales d'Afrique sur la carte. C'est un bel objet pour en apprendre plus sur l'Afrique. Je veux que les lecteurs puissent aller frimer avec leurs connaissances sur l'Afrique — qui ne se réduit pas au football et à certaines musiques… J'ai envie de dire que something we Africans got, ce serait un peu spin-off de OFF the wall. Déjà, ils se ressemblent un peu, ils ont le même papier — c'est fait exprès, c'est un peu comme quand je fais les journaux pour Arles, Paris Photo ou Visa, je garde ces typos assez reconnaissables, parce que, finalement, je suis une femme orchestre, j'essaie de faire en sorte que ce soit une signature, qu'on sache qui est la maman du petit qui est là.

Avant something we Africans got , il n'y avait finalement pas de revue dédiée exclusivement aux arts africains en France. Il y a bien eu la Revue noire [ publiée entre 1991 et 2000] mais c'est à peu près tout.
Non, en effet. J'étais justement à Venise avec Simon Njami — l'un des fondateurs de la Revue Noire — qui me disait « attends, tu n'es pas encore à ce niveau-là », je lui ai dit : « non, mais je vais y arriver ». C'est mon modèle, j'aime beaucoup ce qu'ils ont fait, c'était quelque chose de sérieux. Something, c'est un bel emballage. Déjà, et on me l'a beaucoup dit , on a envie d'avoir l'objet rien qu'en regardant la couverture — je suis super contente de pouvoir « coloniser » dans un nouveau sens les endroits où il n'y a pas de représentations africaines. Alexandre et Marie Thumerelle, de [la librairie] 0fr, et Colette ont suivi dès le départ, avant même de voir les choses sortir — autant pour OFF the wall que something. Pour moi, ce sont des endroits clefs où un hipster, ou quelqu'un de branché qui va faire ses courses chez Colette, voit ça, l'achète parce que ça a l'air d'être « swag », l'ouvre et qui, à la fin, en a plein la tronche. Parce que ce sont des textes de chercheurs, de philosophes, etc. — donc c'est assez pointu, même si je leur demande d'écrire de manière assez accessible, pour que ce soit pas contre-productif et qu'au bout de la troisième ligne, on arrête.

Tu peux me raconter le choix de cette couverture, avec Nelson Mandela ?
Elle était dans le numéro trois de OFF the wall — c'était la dernière photo des pages d'entrée. Pourquoi Mandela ? Parce que pour moi, c'est l'AFRICAIN, c'est un exemple universel. Ce type est un exemple à suivre. J'aurais pu mettre aussi Mohamed Ali, qui est aussi une de mes idoles…

Il y a d'ailleurs une légère ressemblance, de loin…
Oui, on me dit souvent « c'est Ali ». Après c'est Mandela jeune — il a le visage très joufflu, les yeux tirés… Ce n'est pas Mohamed Ali, parce qu'avec un titre pareil, je ne voulais pas qu'on s'imagine que j'étais dans une espèce de lutte — il n'y a pas de lutte. Nos ancêtres ont lutté, nous on est là, on vit en communauté — je suis complètement intégrée, je suis beaucoup plus parisienne qu'Ivoirienne, je vis ici depuis que j'ai quatre ans, je n'ai aucun problème de ce côté-là.

« Ne surtout pas appeler ce magazine "s.w.a.g." ! »

Pourquoi ce titre, au fait ?
« Something we Africans got », c'est une formule que j'aime beaucoup. Alors, elle est à double tranchant, parce que l'acronyme, c'est « S.W.A.G. » Mais ne surtout pas appeler ce magazine « swag » ! Parce que l'Afrique est montrée de deux façons dans les médias — disons trois, soyons indulgents. Soit c'est la misère totale — qui est causée par des souverains fantoches, eux-mêmes à la solde d'autres forces européennes qui les ont placés là pour des histoires économiques (ce n'est pas une invention, c'est de l'histoire). Soit, ce sont des barbares, qui se tuent entre eux à la machette — parce qu'ils n'ont pas de kalachnikovs alors ils y vont avec ce qu'ils ont sous la main. Et de l'autre côté, il y a l'Africain hyper cool, hyper looké, danseur, avec un sens du style, etc., etc. — un espèce de Huggy les bons tuyaux light — ça, c'est le « swag ». Mais tout ça, ce sont des raccourcis. Alors, something we Africans got, c'est un titre long, complexe, c'est long à dire — aussi long, j'ai envie de dire, que l'histoire du continent — pour moi, c'est comme un accordéon que l'on étire. Entre l'Algérie et le Cap, finalement, c'est quoi l'Afrique ? Moi, je suis de Côte d'Ivoire mais j'ai une culture complètement différente de celle d'un Éthiopien. Alors quand on dit « swag », je dis non. Mais peut-être que si j'ai réussi ma mission, et que, dans quelques numéros — avec un entretien entre Achille Mbembe et Christiane Taubira, ou une conversation entre Raoul Peck et un autre réalisateur — on se sera dit « ah ben, ça, c'est swag », alors oui, pourquoi pas. Si j'arrivais à changer ça, ok. Mais pour le moment…

Tu veux dépasser les stéréotypes.
Voilà. Donc c'est quoi ce magazine ? C'est justement tout ce qu'il y a entre la misère et la coolitude. Y a énormément d'intellectuels, de travaux de recherche faits par des Africains et des non-Africains — ça aussi, c'est important, parce que l'Afrique, pour moi, ce n'est pas quelque chose de fermé, c'est une terre d'échanges, c'est ouvert. C'est pour ça aussi que j'ai bien veillé à ce qu'il y ait aussi des artistes non-africains, qui travaillent sur l'Afrique. Par exemple, dans le numéro photo, il y aura Viviane Sassen, Dominique Issermann, qui est parti en Afrique et qui a photographié l'Afrique ; dans d'autres numéros, il y aura Harry Gruyaert, qui adore le Maroc… Ce sont toujours des gens avec une vision, quelque chose d'assez fort, et une sincérité. Voilà, je pense que c'est le maître mot : sincérité dans la démarche, sincérité des gens qui travaillent, des sujets abordés, et des gens qui travaillent sur ces sujets-là.

Louis Philippe de Gagoue

Du coup, comment ça fonctionne : c'est toi qui choisis les sujets ?
On me propose des sujets ou alors je demande aux gens que j'essaie de fédérer « est-ce que tu peux écrire sur ça ? » Les gens voient en fonction de leurs aptitudes, de leur envie — c'est quand même des textes d'à peu près 10 000 signes, il faut des gens qui savent de quoi ils parlent.

Et comment choisis-tu les contributeurs ?
Au hasard des rencontres. Souvent, ce sont des gens que je connais. L'un d'eux, Stef Yamb [éditeur photo invité du premier numéro de something we Africans got], je l'ai connu par Facebook. Il a un œil incroyable, on sent une connaissance quand on lui parle, il est très pointu — je l'avais contacté pour un autre projet et puis finalement ça s'est pas fait — il est très précieux, il a de bonnes idées, de bonnes références visuelles, il apporte toujours des trucs déments. Ensuite, il y a Olivia Marsaud, une journaliste au Niger — elle s'occupe de la production à l'Institut français — qui est aussi une référence sur l'Afrique et les artistes africains. Après, je contacte des gens directement, comme Achille Mbembe — je n'ai pas peur. C'est Seloua Luste Boulbina qui a fait le dossier sur l'Algérie, c'est une philosophe, je l'ai rencontrée à Londres, sur la foire 1:54. On a discuté puis on a très vite accroché, elle a vu où je voulais aller, elle a trouvé ça génial et elle m'a suivie. Elle a donc énormément contribué à ce numéro un. À chaque numéro, il y a un pays en focus, que j'essaie de donner à une tête pensante du milieu — le prochain, c'est la Côte d'Ivoire. Là, c'est l'Algérie.

Katia Kameli, Le Roman Algérien (chapitre un), 2016

Justement, pourquoi l'Algérie ? Parce que ce n'est pas forcément l'image que l'on a de l'africanité ?
Voilà. C'est pour dire « Coucou, l'Algérie c'est l'Afrique, hein. Ok ? » Les gens disent toujours « Afrique subsaharienne ». Pourquoi, au-dessus c'est pas l'Afrique ? Je ne comprends pas ! (rires) Au départ, tout bêtement, je me suis dit que j'allais commencer par la Côte d'Ivoire, comme ça, si je n'en faisais qu'un seul, je serais servie. Après, je me suis dit : « Bon, déjà, en réfléchissant bien, avec ce titre-là, en mettant ce modèle en couverture, il faut quand même essayer d'ouvrir ». C'est un peu comme pour OFF the wall : je n'ai pas pu faire l'Afrique tout de suite, au premier numéro, parce que, même sans que ce soit un magazine africain, de prime abord, à Arles, les gens me demandaient « ah, c'est la photo africaine ? » parce que c'est une Africaine qui monte une revue. C'est donc arrivé au troisième numéro, pour d'abord bien placer le truc, qu'on comprenne que ce n'était pas que ça. Même si en filigrane, quand je regarde tous les numéros, je vois beaucoup de traces d'Afrique, et, ça, j'en suis très contente, parce que pour moi qui suis là depuis que j'ai quatre ans — et pas plongée dans le milieu afro justement, on m'appellerait plutôt bounty qu'autre chose — quand j'ai vu qu'il y avait beaucoup d'Afrique, je me suis dit « bon, ben ce n'est pas parti », ça reste là, que ce soit délibéré ou non, mon intérêt était quand même là.

Entre le choix de Mandela en couverture et l'Algérie comme pays en focus, avec une spécialiste de la postcolonialité en charge du dossier, il se dégage un message assez fort, presque revendicatif.
Ce n'est pas le but. Bien entendu, c'est quelque chose — surtout chez les intellectuels — qui est toujours là, donc ça va ressortir un peu, il va y avoir des allusions marquées… Donc, parfois, bien sûr, ça peut être marqué politiquement. Si c'est légitime, on en parle, mais il n'y a pas de volonté revendicatrice. Même si l'oublier, ce serait ne serait pas sincère, parce que c'est une histoire assez lourde, dont on subit encore les conséquences. Seloua l'a compris, elle a très bien fait l'exercice justement.

« C'est quoi ce magazine ? C'est justement tout ce qu'il y a entre la misère et la coolitude. »

Pour OFF the wall , tu avais prévu autant de numéros que de lettres dans le titre de la revue, soit 10. Là, tu en prévois combien ?
Il y en aura au moins 55, parce qu'il y a 55 pays — enfin, 54 ou 55 en fonction d'où on se positionne, moi j'aime mettre 54/55. La revue est aussi vendue en Afrique d'ailleurs, il y a un prix en francs CFA, c'est important, et j'entends donner des copies à des universités, à des médiathèques en Afrique ; je veux aussi, à terme, aller dans les zones sensibles, ici en France, pour leur montrer qu'on peut être femme, noire et produire ce genre de choses. À signaler aussi que c'est un projet indépendant — je cours après la publicité.

Abdo Shanan

Quel est le modèle économique de something we Africans got ?
La pub. OFF the wall, c'était un travail avec des galeries, entre autres, mais là c'est de la pub.

Il y a pourtant peu de pages de publicités dans la revue…
Il y en a peu : il y a deux galeries et une pub de Vlisco — j'espère que ça va continuer... Je fais ça toute seule, les agences ne prennent pas le magazine — c'est trop niche, c'est trop ceci — donc il faut se battre. Je me suis retrouvée à faire beaucoup de choses toute seule, non pas par envie, mais par obligation — c'est ce que j'ai appris dans mes stages en agences de pub : obligation de résultat, pas de moyens. Donc, si tu veux des pubs, tu vas les chercher tout seul, tu vas appeler quinze fois la même personne en lui disant « tiens, regarde, c'est génial ce que je fais ». C'est pareil pour les journaux que je fais pour Arles, ils sont entièrement auto-produits, il n'y a pas d'intervention [du festival Les Rencontres d'Arles] mais ils me permettent de les faire avec leur tampon — sinon, je le ferais pas — et ils les distribuent.

Ce qui en fait une revue assez confidentielle, tirée à peu d'exemplaires ?
Something we Africans got va être tirée à 3000 exemplaires — c'est plus qu' OFF the wall [qui était tiré entre 500 et 1000 exemplaires, numérotés] et elle va être distribuée par un distributeur — mais pour être distribué par un distributeur, il faut qu'y ait un numéro un qui sorte, pour qu'il puisse le voir, donc c'est toujours un peu compliqué… Je veux qu'elle sorte en kiosques Relay. Avec OFF the wall, c'était différent, je chérissais un peu, c'était numéroté, c'était joli, donc j'étais assez jalouse.

L'objet tient presque plus du livre que de la revue.
Voilà. En fait, c'est le même papier [que pour OFF the wall] — cher — il est juste moins épais. C'est la seule concession que j'ai pu faire. J'ai voulu faire quelque chose de plus cheap — en termes de fabrication, pas de résultat — mais c'est compliqué à obtenir, et puis je me suis dit « attends, pourquoi le truc que je fais sur l'Afrique serait moins beau que le reste ? » Ce n'est juste pas possible. Les gens sont habitués à une certaine qualité donc il est hors de question de changer.

Comment te définis-tu d'ailleurs ? Comme éditrice ?
Je dis que je suis éditrice, oui. Ou « art entrepreneuse ». J'arrive là sans réelles connaissances, avec juste une envie, une énergie, une idée bien définie et j'essaie d'enrôler des personnes qui savent. Là, avec cette nouvelle revue, j'aborde l'art contemporain — je n'y connais absolument rien. Je dis tout de suite « moi, je sais pas de quoi on parle » — après, quand je lis un texte, j'ai un avis critique pour savoir si c'est du bullshit ou si c'est intéressant —, je dis aux artistes « j'arrive comme un enfant, toute vierge » et on me répond « oui, mais c'est la meilleure des choses ! » D'accord, mais il faut quand même que ça me touche un minimum. Même regarder une pierre, des fois, ça peut évoquer quelque chose. Si je regarde une œuvre et que je ne ressens rien, c'est qu'il y a un problème — enfin, ce n'est pas que moi le problème. C'est un peu compliqué mais je fais mes tout premiers pas ! J'ai fait deux, trois festivals, j'étais à la Biennale de Venise, avant ça j'étais à Documenta — c'est assez pointu, j'ai placé la barre assez haut mais je me mets dans le bain, je regarde, et l'humilité, c'est aussi une clef du succès, ça te pousse à aller plus loin. Pourquoi pas aussi prendre des cours d'histoire de l'art — on n'arrête pas de me dire « mais ça sert à rien, y a deux bouquins qu'il faut lire et puis c'est tout ».

Lesquels ?
J'ai oublié ! (rires) Mais ça sert, ça donne des références. Je serais beaucoup plus efficace si j'avais le background en plus. Ça ne se limite pas à juste une intuition ou un esprit d'entreprise un peu poussé.

Zanele Muholi

Tu as fait tout ça en autodidacte ?
Oui. Je suis arrivée dans l'édition quasiment par hasard mais je me suis découverte une vocation incroyable. J'hésitais entre conception-rédaction, publicité, journalisme, mode, je ne savais pas trop quoi choisir, et puis finalement, j'ai atterri comme pigiste dans une revue qui était en train de se monter : More. J'ai vu qu'il n'y avait pas de rédacteur-en-chef alors j'ai dit « ok, je veux faire ça ». On m'a dit « tu vas être rédactrice-en-chef adjointe », j'ai dit « je m'en fous, l'essentiel, c'est que je puisse faire les choses » — et j'ai appris. J'ai toujours beaucoup aimé la photo — deux amis m'ont offert mon premier bouquin de photo et après j'ai commencé à les collectionner par moi-même. Je me disais « bon, je ne connais pas la photo, les photographes, je sais toujours pas ce que c'est que de faire un focus » — enfin, si, un petit peu mais quand même — et, grâce à la revue More, j'ai commencé à les côtoyer. Ça m'a décomplexée — et quand je suis décomplexée, c'est fini ! (rires) Ça m'a permis d'avancer plus vite. Après, c'était la revue de quelqu'un d'autre, qui s'occupait de l'aspect financier, de l'imprimeur, etc — je fais tout ça maintenant. Mais ça m'a vraiment formée.

C'est à ce moment-là que tu as voulu te lancer dans ta propre aventure ?
En fait, c'est venu de pas mal de choses. Au départ, on avait un postulat pour la revue More qu'on n'a finalement pas respecté — bon, il fallait peut-être attirer les annonceurs... C'est vrai que c'était pas très défini ce qu'on voulait faire, c'était joli mais c'était pas très défini — moi, je suis plus radicale, je suis têtue alors je me suis dit « ok, je vais faire la photographie émergente et images anciennes », parce que je pense qu'il faut toujours respecter ce qui a été fait avant, rendre hommage. On ne sort pas de nulle part. Même si je ne connais pas la Revue Noire par cœur, quelque part je me rends compte, en lisant plus tard, que mon cheminement c'est celui de la Revue Noire. Quand je faisais mes recherches, je regardais l'histoire de Contrejour — j'ai aussi interviewé Claude Nori [photographe et co-fondateur des éditions Contrejour, ndlr] — et je me suis rendu compte que c'était la même chose… C'est une espèce de cycle. J'adore faire des ponts entre les générations, c'est formidable et je trouve que si on pouvait faire ça davantage, on avancerait beaucoup mieux.

Chéri Samba, Little Kadogo, I am for Peace, That is Why I Like Weapons, 2004

Ta revue semble tomber à point nommé : on constate une multiplication des expositions consacrées aux arts africains ces derniers temps — « Afriques Capitales » à la Villette, « Art/Afrique, le nouvel atelier » à la Fondation Louis Vuitton, etc. Que penses-tu de cet engouement pour les arts africains ?
Le magazine reprend trois événements majeurs : Art Paris, « Afriques Capitales », la Fondation Louis Vuitton et tout ce qu'il s'est fait autour. Je pense qu'en termes marchands, c'est le nouvel intérêt, le nouvel eldorado — enfin, ça l'est depuis très longtemps mais c'était resté confidentiel et maintenant, quelqu'un a décidé qu'il fallait que ce soit ça. Donc on ne va pas s'en plaindre : c'est notre tour, on en profite !

Est-ce que cet intérêt ne serait pas guidé par un certain goût de l'exotisme ?
Non, je ne pense pas. Comme il y a beaucoup d'argent, c'est plutôt : « Dans quoi on met l'argent maintenant ? » Il y a un vrai intérêt. Je reviens de la Biennale de Venise, c'était incroyable ! Les pavillons africains étaient exceptionnels. Le pavillon de la Côte d'Ivoire était — sans chauvinisme aucun — assez exceptionnel : la peinture d'Ouattara Watts, Jems Robert Koko Bi qui a fait des sculptures incroyables, Joana Choumali qui a une nouvelle série très forte sur l'immigration… Et le Pavillon du Zimbabwe, incroyable aussi ! Il y a une effervescence… Il y a de l'Afrique partout. Ça avait commencé l'année dernière à l'Armory Show à New York, c'est venu ici — les expos se font deux ans à l'avance, Louis Vuitton n'a pas attendu l'Armory Show en mars de l'année dernière pour faire leur truc, c'était déjà en préparation… C'est comme un cahier de tendances : hop, Afrique ! Et puis tout le monde y va. Je pense, et j'espère, que ça va rester. Effectivement, il y a aussi « Africa Now » aux Galeries Lafayette — combien de critiques j'ai entendu, « ce n'est pas un endroit pour faire de l'art ». Ok, mais qu'est-ce qu'il y a ?! La nana qui vient de province, qui est trop contente de s'acheter une robe aux Galeries Lafayette, va découvrir les œuvres de Joël Andrianomearisoa, elle va poster sur Instagram et quelqu'un va voir ça — mais oui ! Comme ça, ça banalise dans le vrai sens du terme, ce n'est plus exotique, on ne va pas se limiter à prendre des masques et faire de l'Afrique ou porter un foulard en wax et faire de l'Afrique.

Joël Andrianomearisoa, Labyrinthe des Passions, 2015

C'est par l'art qu'on va recoloniser ; on va apprendre aux gens comment on vit, qui on est, comment on réfléchit — il y en a encore plein de gens qui se demandent s'il y a l'électricité en Afrique, faut pas déconner ! Dans mes amis — et pourtant je fréquente des CSP+ — il n'y en a pas un qui connaît plus de quatre pays d'Afrique ! En Côte d'Ivoire, à Abidjan, la 3G fonctionne mieux qu'ici, des galeries white cube s'ouvrent — la galerie Fakhoury, la galerie Guirandou, qui existe depuis longtemps, la Fondation Donwahi —, il y a des expos incroyables... Cécile Fakhoury vend des œuvres plus de 5000 euros — on est en Côte d'Ivoire… ! Et ça, c'est une infrastructure qui le permet, des gens viennent s'installer, et c'est quelque chose qui tourne. Yasmina Naji, qui a la galerie Kulte à Rabat, ça tourne énormément. Il y a aussi le MACAAL qui vient d'ouvrir à Marrakech, le Musée Saint Laurent… Même si les gens se disent « oh, l'Afrique arrive ! », on s'en fout ! L'essentiel, c'est qu'on en parle !

Et que penses-tu de la manière dont sont traités les arts africains, dans les médias ou dans l'imaginaire collectif ? Est-ce qu'il y a toujours une association à une forme de traditionalisme — comme quand on parle d'« arts primitifs » ou d'« art premier » — ou on commence à se détacher des stéréotypes ?
Avec tout ça, on va commencer à s'en détacher, justement. Ça va banaliser la chose. Je pense que dans deux, trois ans, on en aura fini de ces « spécial Afrique », ou autre, parce que ce sera être rentré dans les mœurs — comme l'art chinois. Des galeries vont s'ouvrir dans les grandes capitales comme Abidjan, Lagos, Accra… La foire d'art contemporain africain 1:54 à Londres — je crois que c'est la cinquième édition en octobre — a pris une aile supplémentaire dans Somerset l'an dernier ! C'est dément. Donc, oui, on va en finir avec « art africain », ça va être « art » tout court. C'est le processus, donc les gens qui se plaignent pour le moment : c'est normal ! Ça va arriver, c'est notre tour, c'est enclenché. Pour moi, c'est sur les rails, là. Faut juste laisser les choses avancer.

À gauche : Namsa Leuba ; à droite : Billie Zangewa.

Des auteurs comme Frantz Fanon, Stuart Hall ou Victor Segalen, ce sont des gens auxquels tu penses quand tu montes un projet comme ça ?
Non, parce que je ne les connais pas assez pour y penser. J'ai fait des études d'histoire, j'ai ma petite culture, mais la pensée… Ça ne peut pas être marqué politiquement parce que je ne suis moi-même pas marquée politiquement. Ça va être marqué par les personnes qui écrivent. Je ne peux pas dire que je porte une cause parce que je n'ai pas souffert. Ma mère m'a toujours donné ce que je devais avoir, j'étais toujours enviée, mon fils est envié — encore plus que moi je ne l'étais, ça aussi c'est un progrès… Je veux monter un magazine coûte que coûte, je le monte. J'ai fait de longues études, je suis diplômée avec mention très bien — alors non, je ne peux pas dire ça. C'est une erreur de ne pas connaître, il faut que j'apprenne, mais ce serait malhonnête intellectuellement de se lancer en disant supporter une cause mais juste pour un aspect marketing.

OK. Dernière question : est-ce qu'il y a un artiste ou une scène locale que tu as découvert récemment et pour lequel tu as eu un coup de cœur ?
Comme je reviens de la Biennale de Venise, je peux dire les artistes zimbabwéens. Ils m'ont vraiment épatée ! Il y a aussi les sculptures de Silué et de Jems Robert Koko Bi... Et plein d'autres, les artistes nigérians aussi… J'ai eu le choc de la Biennale. Par contre, je ne suis pas du tout d'accord pour le prix allemand... Je suis désolée, je veux bien ne rien comprendre, mais ça… C'était débile ! (rires)

Je vois... Merci beaucoup Anna-Alix !

Vous pouvez vous procurer le premier numéro de something we Africans got dans les librairies 0fr, Artazart, chez Colette ou à la Villette, à Paris, ou le commander sur Internet.