Des civils transportent la dépouille de Muhammad Mansour à Sanaa, Yémen, le 25 août 2017. Photo : Khaled Abdullah/Reuters 

Une bombe américaine, un raid aérien saoudien, et une gamine de huit ans sous les décombres

Ou quand une théocratie décime des familles yéménites avec le soutien des États-Unis.

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21 Novembre 2017, 6:00am

Des civils transportent la dépouille de Muhammad Mansour à Sanaa, Yémen, le 25 août 2017. Photo : Khaled Abdullah/Reuters 

Sara, une petite fille d’à peine huit ans, est assise à côté de sa mère. Elle écarte les bras et rejoue le bombardement de la coalition saoudienne qui l’a laissée ensevelie sous les décombres de sa propre maison dans la capitale yéménite, Sanaa.

Le 25 août, la famille Muthanya s’est réveillée en plein milieu de la nuit à cause du son familier des avions de combat volant au-dessus de Sanaa – ville aux mains des rebelles. Lorsqu’une bombe est tombée à une centaine de mètres de leur maison, Ahmed et sa femme, Mesara, se sont levés dans la précipitation et ont regroupé leurs quatre enfants dans leur couloir dénué de fenêtre – lieu le plus sûr pour éviter les possibles éclats de verre.

Trois frappes saoudiennes ont touché les alentours du quartier de Faj Attan. Les frappes se sont concentrées sur cette zone à cause de la présence d'un entrepôt où sont stockées des armes, cachées dans la montagne. Une quatrième bombe a propulsé les membres de la famille dans des directions différentes. Tous sont retombés inconscients, à l’exception de Sara. Son frère Naïf, âgé de deux ans à peine, et sa sœur Sharoug, 14 ans, ont été tués sur le coup. Sara est la seule à se souvenir de ce qui s’est passé ensuite. « Tout s’est effondré. J’ai appelé ma mère et mon frère mais la seule chose que j’entendais était le bruit des cris des gens, explique-t-elle d’une voix timide. J’avais mal à la poitrine et j’étais incapable de bouger. Puis j’ai entendu des gens essayer de creuser dans les décombres. Je leur ai crié : ”Sortez-moi de là ! Sortez mon frère et ma sœur de là !” ».

Sara Muthanya (à droite) avec sa sœur Haditha et leur mère. Photo : Iona Craig

Sara a été ensevelie pendant 30 minutes avant qu’un secouriste ne saisisse l’une de ses mains. « Il faisait noir et je tentais de respirer malgré les fumées des bombes , raconte-t-elle.

Un premier secouriste a attrapé sa main. À ses cris, les voix lui répondaient que les secouristes allaient bientôt la sortir de là. Sara était ensevelie jusqu’au cou. Une table – coincée au-dessus de sa tête – a permis à la petite fille de pas se retrouver écrasée par une dalle de béton. Pendant qu’elle attendait, les cris des autres victimes s’affaiblissaient. Quatorze voisins de Sara, dont cinq enfants en plus du frère et de la sœur de Sara, ont trouvé la mort dans la frappe aérienne. Les cinq enfants étaient les frères et sœurs de la voisine de Sara, Buthaina, âgée de cinq ans, dont la photo est devenue virale les jours suivant l’attaque. Toute sa famille a péri dans le bombardement, sauf elle.

La coalition saoudienne a finalement reconnu que les frappes avaient causé la mort de nombreux civils. Riyad a avancé qu’une « erreur technique » avait été à l'origine du drame. Cependant, des indications sur les débris des missiles ont été retrouvées par la suite par des membres d'Amnesty International. Selon ces derniers, les bombes seraient d'origine américaine.

Avec l’aide d’une coalition régionale, l’Arabie saoudite bombarde le Yémen depuis mars 2015 dans le but repousser les rebelles houthis. La proximité politique et religieuse de ces derniers avec l’Iran expliquerait l’offensive saoudienne selon de nombreux spécialistes. Et depuis le début de cette guerre, les États-Unis ont apporté leur aide à la coalition.

Un infirmier porte le corps d'Ayah Muhammad Mansour, sept ans, extrait des décombres d’une maison détruite par des frappes aériennes de la coalition saoudienne à Sanaa, Yémen, le 25 août 2017. Sa sœur Buthaina Muhammad Mansour a survécu à la frappe. Photo : Khaled Abdullah/Reuters

Au cours de la première année de bombardements, le gouvernement américain a autorisé la vente de 2 800 bombes téléguidées à l’Arabie saoudite. Cette transaction n'est qu'une toute petite partie des 100 milliards de dollars d'armes vendues au royaume sous la présidence d’Obama. Les ventes ont été interrompues en décembre 2016 suite aux préoccupations grandissantes concernant les pertes de civils au Yémen. Cependant, avec l’arrivée de Trump à la Maison Blanche, les ventes d’armes ont repris. Lors de sa visite à Riyad en mai dernier, le président américain a signé un accord promettant une vente d’armes pour 110 milliards de dollars. Et la vente d’armes n’est pas l’unique lien entretenu par les États-Unis avec la guerre au Yémen. Ils continuent en effet d’apporter un soutien politique et logistique à la campagne saoudienne, et plus particulièrement au ravitaillement des avions de combat de la coalition saoudienne.

Pour les Yéménites, les résultats sont catastrophiques : les frappes aériennes de la coalition ont fortement touché les civils, et plus particulièrement les enfants, et ont détruit les hôpitaux, les écoles et les infrastructures vitales. Au total, les frappes aériennes saoudiennes sont responsables de plus de 60 % des décès de civils liés à la guerre selon l’ONU. C’est pourquoi de nombreuses associations des droits de l’Homme accusent les États-Unis de prendre part à d’éventuels crimes de guerre.

Des signes indiquent tout de même que certains responsables américains commencent à se sentir embarrassés par cette proximité. À la suite d’un débat à la Chambre des représentants, les législateurs ont affirmé à 366 voix contre 30 qu’ils n’avaient pas autorisé les actions américaines de soutien à la coalition saoudienne. Mais le vote n’a eu aucun impact réel.

Alors que le Congrès commence enfin à batailler contre l’implication américaine, la guerre n’a montré aucun signe de relâchement, laissant les civils yéménites lutter pour survivre dans un contexte de crise humanitaire et d’épidémie de choléra sans précédent.

Le père de Sara a perdu son unique fils, Naïf, dans la frappe d’août dernier. « Il était toute ma vie », nous dit Ahmed, dont le corps contient 48 éclats d’obus suite à l’explosion. « J’ai rêvé pendant tellement d’années d’avoir un garçon, et maintenant il est mort. » Sa femme, Mesara, prostrée sous une couette, est aujourd’hui à peine capable de marcher à cause de blessures à la colonne vertébrale suite au bombardement. Le couple n’a pas les moyens de payer pour une intervention chirurgicale et s’est retrouvé dans l’obligation d’emprunter de l’argent pour organiser l’enterrement de leur petit garçon. Leur autre fille, Haditha, âgée de 12 ans, se souvient avoir vu une boule de feu avant de perdre connaissance puis de se réveiller à l’hôpital. Une semaine plus tard, sa tante lui a appris que son frère et sa sœur étaient décédés.

Presque trois mois plus tard, Sara est encore hantée par cette nuit de cauchemar. « Je rêve que je suis sous les décombres et que j’entends des avions, conclut-elle. J’ai peur, très peur. »