À la gloire de « Laissez bronzer les cadavres », le polar/western français de l'année
Toutes les images sont issues de Laissez bronzer les cadavres, via Shellac
Culture

À la gloire de « Laissez bronzer les cadavres », le polar/western français de l'année

On a rencontré les réalisateurs Hélène Cattet et Bruno Forzani pour discuter de l'adaptation du roman de Manchette et Bastid.

Cet article a été initialement publié en août dernier. Nous le ressortons à l'occasion de la sortie du film en salles.


Pas la peine de tergiverser : Laissez bronzer les cadavres explose toutes les attentes placées dans le binôme Hélène Cattet/Bruno Forzani – auteur de Amer et L'Étrange couleur des larmes de ton corps – , présent sur le radar de tous les cinéphiles fétichistes qui se respectent un minimum. Régal pour les yeux, les oreilles, et le petit cœur des amateurs de mauvais esprit anar, l'adaptation du roman de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid marque l'aboutissement du perfectionnisme maniaque caractéristique du duo. Cattet et Forzani reviennent pour nous sur l'élaboration méticuleuse de leur film, au lendemain de sa première mondiale au Festival de Locarno.

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VICE : C'est la première fois que j'ai l'impression de voir une vraie adaptation de Jean-Patrick Manchette au cinéma. Celles des années 1980 avaient toujours un filtre – le filtre Alain Delon, généralement. Là, on sent un vrai travail d'adaptation et de réappropriation.
Hélène Cattet : Il y a un peu plus d'une dizaine d'années, je travaillais dans une librairie. J'ai découvert Manchette quand l'intégrale Quarto est sortie en 2005. J'ai d'ailleurs commencé par son premier roman, Laissez bronzer les cadavres. Quand je l'ai lu, j'ai ressenti des choses familières, c'était notre univers. On rêvait de faire un western. J'ai dit à Bruno : « Lis-le. » On n'était pas dans l'optique de réaliser des adaptations mais s'il y en avait une à faire, c'était celle-ci. Je sentais qu'il y avait moyen de se l'approprier totalement.

Bruno Forzani : C'est marrant, je ne pensais pas ça du tout.

HC : Oui, tu avais des doutes, mais pour moi, c'était évident.

BF : Ce n'est qu'en commençant le travail d'adaptation que j'ai vu qu'on pouvait rentrer dedans avec notre univers.

HC : J'ai tout de suite vu plein d'images.

BF : J'en voyais aussi mais c'était un univers tellement différent du nôtre… Tu parlais de Delon. Quand je repense à Trois hommes à abattre – film que j'aime, un vrai souvenir d'enfance – je me dis que ça n'a rien à voir avec le livre, Le Petit Bleu de la côte ouest. Le bouquin évoque la crise de la quarantaine d'un cadre, une critique de ce genre de personnage, et le film n'a rien à voir. Le côté politique a disparu.

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Là, avec Laissez bronzer les cadavres, tu as ce côté anar, qui va bien avec le western italien. Les personnages sont tous « gris » – il n'y a pas de shérif américain qui incarne la loi et l'ordre, tout le monde est au même niveau. Quand tu lis le bouquin, c'est vraiment un découpage de western italien. Ce que j'ai aimé, c'est le côté hyper sec, carré. Partir d'une telle base arithmétique est génial quand on bosse sur une adaptation. Après, tu t'immisces dans certaines phrases. Quand il raconte les happenings, tu peux partir dans d'autres délires.

En relisant le bouquin pour comparer avec votre adaptation, je me suis dit : « C'est dingue, ils font partie des seuls cinéastes pour qui la linéarité est un obstacle, en fait. »
BF : [Rires] C'était un peu mon appréhension. J'adore le bouquin et on en parlait depuis des années, mais quand on a mis les mains dans le cambouis, ça s'est compliqué. On sortait de L'Étrange couleur des larmes de ton corps et de Amer, deux films avec des narrations gigognes, labyrinthiques. D'un coup, on se retrouvait avec un truc carré qui commence à 11 heures et finit à 8 heures du matin… Ça m'a fait peur, puis c'est devenu un challenge.

Est-ce que la connexion Starfix via votre producteur François Cognard – qui connaissait Doug Headline [le fils de Jean-Patrick Manchette] – a facilité les choses ?
BF : Un jour, on était chez Wild Side, le distributeur d'Amer, pour la sortie DVD. François rencontre un gars là-bas qui parle de Laissez bronzer les cadavres en disant : « C'est un livre inadaptable au cinéma. » On entend la conversation de loin, on dit à François : « C'est marrant, parce que s'il y a une seule adaptation qu'on veut faire, c'est celle-là. » Il nous répond que ça tombe bien, qu'il connaît Doug Headline – on ignorait que c'était le fils de Manchette. Tout est parti de là, du hasard.

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Cette conversation nous est restée en tête, sans savoir pourquoi. On a rencontré plein d'embûches au cours de la préproduction du film. On en est venus à être superstitieux, à se dire que c'était un film maudit, à la Don Quichotte. C'était une énorme épée de Damoclès : on ne trouvait pas le décor, le casting a pris énormément de temps. À un mois du début du tournage, le décor menaçait de s'effondrer, on a dû en changer. Le tournage démarre, et au bout de quatre jours on a un gros accident avec l'équipe image – ils sont tous à deux doigts de tomber dans un ravin, les freins de leur camion ont lâché. Il y a eu plein de sinistres sur le film, on était toujours aux urgences de Calvi.

HC : Aux urgences ils se disaient : « Ah, encore les Belges ! »

Ah oui, quand même.
HC : Je sais, ça n'a pas l'air, mais le tournage a été génial. On a une bonne ambiance parce qu'on travaille toujours avec la même équipe. On se connaît bien, il n'y a pas de hiérarchie, c'est vraiment une colonie de vacances. L'équipe, les comédiens, les producteurs, tout le monde est cool. On s'amuse bien. La prépa est pesante, et ça redevient dur à la post-prod, en fait.

BF : Ce qu'on fait est tellement lié à des détails qu'on doit tout le temps être là. On ne peut pas déléguer la moindre étape, même si ça reste un travail d'équipe avec nos collaborateurs. La post-prod est très dure, c'est un tunnel qui n'en finit jamais. Mais le tournage en Corse et en Italie a été génial, un des meilleurs moments de notre vie.

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Vous avez réuni ce que l'on pourrait appeler le « casting parfait » : Stéphane Ferrara, Elina Löwensohn, Bernie Bonvoisin, Marc Barbé…
BF : Il y a eu différentes étapes. À la base, on était partis sur l'idée d'un casting lié aux pornographes des années 1970-1980, en accord avec ce personnage d'une artiste ayant brisé des tabous religieux, sexuels – cette image d'une époque. On se disait que la pornographie, même si elle n'est pas élevée au rang d'art, a à voir avec des gens qui ont brisé des tabous, qui ont ouvert des portes. On est partis là-dessus puis ça a changé parce qu'on a rencontré d'autres personnes. Tout s'est construit au fur et à mesure des rencontres. Le processus a duré quoi, une bonne année ?

HC : Oui, pour qu'on trouve tout le monde, des gens allant bien ensemble.

Le film semble se situer à cheval entre les polars français des années 1970 et ceux des années 1980 – entre La Route de Salina de Georges Lautner et Bleu comme l'Enfer d'Yves Boisset. De telles œuvres vous ont-elles influencé, ou vous êtes-vous laissé guider par votre style ?
HC : Concrètement, le premier guide, c'était le livre.

BF : L'aspect 1970-1980 vient surtout du côté intemporel qu'on cherchait à traduire dans le design du film. Dans le bouquin, t'avais des DS, mais maintenant les DS sont toutes retapées – ça fait musée. Entre ça et les habits, fallait un tout cohérent, qui ne soit pas daté.

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HC : On crée l'univers via les détails. C'est ce qu'on cherche dans tous nos films : l'intemporel, qui fasse rétro mais sans dater. Ça fait aussi partie de l'esthétique. On tourne en Super 16, le grain donne tout de suite une patine.

BF : Après, pour reparler de La Route de Salina, il est vrai qu'on réutilise la musique, mais on peut dire qu'on s'est inspirés des séquences magnifiques où des personnages sont nus sur la plage, avec la mer bleue en fond. On parlait également de Trois hommes à abattre : la veste en cuir de Stéphane Ferrara fait penser à ça, à ce genre de personnage.

Dans le film, vous avez, entre autres, repris un morceau dément de Nico Fidenco, et monté une scène entièrement dessus. Comment construisez-vous vos bandes-son ?
HC : Les séquences sont souvent bercées par la musique qu'on écoute pendant l'écriture.

BF : Par rapport à Fidenco, on voulait utiliser des musiques plus électroniques. Quand le personnage de Pia découvre l'arme, on avait en tête la musique d'Opéra de Dario Argento, mais comme la séquence se passe sous la pluie, ça collait trop aux séquences d'Argento, c'était trop proche de ce qu'il avait fait. On a donc pioché dans une base de données de musique électronique où se trouvaient les musiques de Nico Fidenco pour Zombie Holocaust.

Et maintenant, sur quoi allez-vous plancher ?
HC : Un film d'animation pour adultes au Japon, puis la troisième partie du triptyque, après Amer et L'Étrange couleur des larmes de ton corps. On a de quoi s'occuper !

C'est noté. Merci beaucoup à vous deux.

« Laissez bronzer les cadavres » de Hélène Cattet et Bruno Forzani sortira le 18 octobre au cinéma.

Merci à Chloé Lorenzi du Festival de Locarno, Karine Durance et Anastasia Rachman.

François est sur Twitter.