Une histoire d’amour ponctuée par le cancer
Photo

Une histoire d’amour ponctuée par le cancer

Les photos de Ward Roberts traitent de l’amour, de la maladie, du suicide, de New York, et d’un peu d’espoir.

Cet article a été initialement publié sur VICE Australie.

New York n'est pas une ville particulièrement chaleureuse. Elle n'est pas particulièrement indulgente et n'accepte pas les erreurs. New York est comme ça, n'est-ce pas ? À plus d'opportunités, plus de débauche. C'est une ville qui se trouve au sommet du monde, mais qui est, de par sa politique, ses infrastructures, sa force de police, assez cruelle.

Publicité

Le photographe australien Ward Roberts se trouvait à l'aéroport LaGuardia lorsqu'il a rencontré pour la première fois celui qui allait devenir son petit ami. Ce dernier travaillait dans l'industrie du transport aérien. Ils sont rapidement tombés amoureux, mais au bout de cinq mois de relation, Ward a découvert que son petit ami avait un cancer du pancréas – de tous les sombres secrets qu'on partage avec une personne qu'on apprend encore à connaître, le cancer semble être le pire.

Il s'est ensuivi une relation dévorante entre ces deux hommes qui, par bien des moyens, ont lutté pour la préserver. Au cours de ce processus, Ward a réalisé une série de photos dans le but de donner sens aux événements. Il l'a par la suite appelée Sicklove. Lorsque nous nous sommes rencontrés pour en discuter, Ward s'est confié au sujet du traitement, de la dépression, et de l'injustice de la vie.

VICE : Pour commencer, peux-tu me parler de cet homme ?
Ward Roberts : Je l'ai rencontré au cours de ma première année à New York, après avoir quitté Melbourne en 2013, en quête d'une vie meilleure. Tu vois ces relations où vous vous rencontrez et tout devient très rapide, vraiment intense ? Ce fut très rapide. Il avait une personnalité magnétique. Il faisait partie de ces gens qui sont incroyablement amusants et spontanés. Je pense qu'il aimait le fait que je sois Australien. Et il aimait mes cheveux. C'est environ quatre ou cinq mois plus tard que j'ai découvert qu'il avait un cancer.

Publicité

C'est un sujet difficile à aborder avec quelqu'un.
Je crois, oui. C'est même sûr. Quand vous ne connaissez pas encore très bien la personne, que la relation en est encore à ses balbutiements, c'est de toute évidence quelque chose de difficile à partager.

A-t-il jamais été question de partir ?
Il y avait tant de possibilités. Ça a été une décision très difficile. Il n'est pas forcément question de savoir si vous restez ou si vous partez, mais plutôt de veiller à ce qu'il y ait un certain niveau de soutien. Je lui ai apporté ce soutien. Ma mère a eu deux cancers du sein, donc je sais ce que c'est d'avoir un proche atteint du cancer. Il faut être aussi attentif que possible : se montrer positif et attentionné, faire ce qu'il faut. J'aime à penser que j'ai une énergie apaisante. Ma plus grande force, selon moi, est de donner aux gens un espace auquel ils peuvent appartenir. J'ai essayé de faire de mon mieux, mais ça a été difficile.

Trouver le juste équilibre entre prendre soin de lui et prendre soin de toi était difficile.
Oui, je me suis oublié dans l'histoire. Je n'ai pas pensé à moi une seconde. Je n'étais pas une priorité. Et surtout, New York est une ville extrêmement chère. Ce n'est pas comme si l'on pouvait se reposer et prendre une semaine de congé. Non, New York est impitoyable. Faire une pause n'était pas une option envisageable : il a dû travailler tout au long de son traitement afin de conserver son assurance. Pourtant, il n'avait pas l'énergie nécessaire, son travail était très exigeant. Mais il a continué de travailler, car le coût de la procédure s'élevait à 100 000 dollars, si ce n'est plus. Je gagnais à peine de quoi vivre, autant dire que j'étais incapable de l'aider financièrement. Donc, il y avait tous ces petits tracas – il allait à l'hôpital, mais n'avait pas de quoi prendre un taxi pour rentrer à la maison. Il pouvait à peine se permettre de manger. Il volait des paquets de bretzels au boulot pour qu'on puisse manger le soir. Nous avions du mal à payer le loyer.

Publicité

Ce n'est pas quelque chose que tu connaissais en Australie.
En effet. J'avais du mal à y croire. J'en ai parlé à beaucoup d'amis, j'étais vraiment exaspéré. Je leur disais : « Il a utilisé tous ses congés maladie. Il va perdre son assurance s'il ne travaille plus. » Ils me répondaient simplement : « Ah oui, ça paraît logique. » Il n'y a aucune estime pour la vie humaine [en Amérique]. Ça craint d'être pauvre en Amérique. Vous êtes à peine humain là-bas. C'était vraiment pénible, parce que je n'avais pas de réponse, je ne savais pas comment régler la situation.

Une fois, tard dans la nuit, il a tenté de se suicider avec des médicaments et a fini aux urgences – dans l'un des pires hôpitaux de Brooklyn. J'étais complètement épuisé physiquement et émotionnellement. C'était l'un de ces jours qui vous testent. Je me souviens qu'il n'y avait nulle part où s'asseoir pour le réconforter, il n'y avait pas de chaises à proximité, alors je me suis mis sur le bord du lit. Un des policiers m'a dit : « Descend de là ! » J'étais tellement en colère, j'essayais de lui expliquer que je voulais juste le réconforter. Je me souviens d'avoir menacé de le signaler. Alors il a menacé de me taser. C'était dingue – si dégradant et si démoralisant.

Explique-moi comment est née la série.
Puisque je ne pouvais pas me permettre les services d'un psy, la série est devenue ma thérapie. C'était ma manière d'observer la situation à travers un cadre, c'était comme un film. Je n'ai vu des émotions et des situations comme celles-ci que dans les films. Ça ne semblait pas réel.

Publicité

Discutiez-vous ensemble de ces photos ? À quoi ressemblaient ces conversations ?
Il voulait être acteur, c'est quelque chose qu'il a toujours voulu faire. Donc je me suis dit : « Eh bien, on n'a qu'à faire quelque chose qui ressemble à des photos de tournage. » Alors j'ai essayé de le voir un peu comme ça. C'est à ce moment-là que la série est devenue ma façon d'accepter ce qui se passait réellement, d'expliquer, de comprendre l'histoire. Il n'aimait pas vraiment être pris en photo, je les prenais au moyen d'un appareil à grand format, c'était un processus très lent. Je lui ai demandé plusieurs fois : « Est-ce que tu veux que j'arrête ? Je ne veux pas pousser les limites avec ça. » Mais ça ne le dérangeait pas.

Par quels autres moyens as-tu essayé de faire face ?
Eh bien, il est pas mal question de suicide dans la série. La photo sur le toit, c'est le toit de l'immeuble où je vivais. Dans mes moments de silence, je montais et m'asseyais sur le rebord. Je ne pensais pas vraiment à sauter, mais, étrangement, ça me donnait de la force de savoir qu'il y avait un bouton off ; que si ça devenait trop difficile à supporter, que la douleur était trop grande, il y avait une porte de secours. C'est très masochiste, je m'en rends compte. J'ai un peu honte de le dire. Mais je me sentais vraiment seul, j'avais l'impression de perdre tous mes amis. Je suis devenu incroyablement dépressif – mon énergie était médiocre, vraiment médiocre. Je me sentais tellement merdique que je n'avais même pas envie d'imposer ma présence aux gens.

Publicité

Ça fait partie des effets terribles de la dépression. Elle vous fait croire que vous êtes un fardeau.
Exactement – un énorme fardeau. Je suis très sensible sur le plan émotionnel, je ressens beaucoup la souffrance des gens. Je me suis tellement haï d'être impuissant. Je ne pouvais pas me permettre d'être égoïste. Il n'était pas question de ça, il n'était pas question de moi. J'ai essayé de cacher autant que possible ma douleur, mais nos émotions à tous les deux étaient tellement brutes. C'était si impitoyable, si intense.

Comment t'en es-tu sorti ?
Ça a pris beaucoup de temps. Le processus de guérison a été très lent. Mais j'ai atteint un stade où je n'avais plus rien. Je n'avais plus aucun amour pour moi-même, ni pour qui ou quoi que ce soit d'autre. J'avais l'impression que la vie était finie, alors je me suis complètement éteint. Je n'ai pas quitté mon lit pendant des lustres. Puis j'ai atteint un stade où je ne me reconnaissais plus. Je me regardais dans le miroir en me disant : « Je ne veux pas être cette personne. Je ne veux pas infliger ça au monde. » Il fallait que ça change. Il le fallait.

J'imagine qu'il est effrayant d'exposer ces photos au grand jour.
Je ne pensais pas les publier. Je ne sais pas, je suis encore terrifié à l'idée de les montrer. C'est très déroutant. Je ne les envisageais pas comme un portfolio ou un corps de travail. Je voulais simplement saisir la vulnérabilité. C'est ce que j'ai appris l'année dernière – que l'une des plus belles choses est d'être vraiment vulnérable, autocritique, cru et honnête. Ou tout du moins ouvert d'esprit, afin que les gens puissent vous critiquer et vous prendre de haut.

Rendez-vous sur le site de Ward Roberts pour voir plus de photos.