2035 sera le nouvel âge d'or des tueurs en série

Dans « Sons of Cain », l’historien Peter Vronsky soutient que les sociétés frappées par les conflits armés et les crises économiques enfantent des meurtriers.

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août 30 2018, 3:40pm

Ted Bundy, John Wayne Gacy, et Jeffrey Dahmer. Source : Wikimedia Commons  

Cet article a été initialement publié sur Vice Canada.

Il y a un peu moins de 39 ans, dans un motel miteux de l’État de New York, Peter Vronsky a rencontré celui qu'on surnommait alors « L’éventreur de Times Square » (Times Square Torso Ripper). Son nom ? Richard Cottingham. Sa marque de fabrique ? Démembrer ses victimes pour n'en laisser que le torse. Il a été reconnu coupable de six meurtres, mais, selon ses dires, Richard Cottingham en aurait assassiné une centaine. Dans le hall du motel, la rencontre a été brève, mais elle a changé la vie de Vronsky. Depuis, il étudie les tueurs en série.

Historien et professeur à l’Université Ryerson de Toronto, est l'auteur de l'ouvrage de référence : Serial Killers: The Method and Madness of Monsters. Après des années de recherche et quatre ans de rédaction, il continue d'explorer le sujet, et livre Sons of Cain, une étude minutieuse qui explore les racines du mal.

Sa thèse ? Avec les guerres au Moyen-Orient et la crise économique de 2008, on pourrait voir une augmentation fulgurante du nombre de crimes commis par des tueurs en série. Plus troublant encore, il avance qu’au plus profond de chacun de nous, il peut exister un tueur en série potentiel...

VICE : Pourquoi avoir choisi de consacrer votre vie aux tueurs en série ?
Peter Vronsky : En 1979, j’étais assistant de production et j’étais en déplacement à New York. Durant un de ces déplacements, je devais trouver un endroit pas cher où passer la nuit, et j’ai réservé une chambre dans un motel miteux dans un quartier malfamé. Je suis arrivé à la réception. Et au même moment, un homme était en train de tuer deux femmes à l'étage dudessus. Il leur a coupé la tête et a mis le feu à leur torse.

J’ai essayé de monter, sans succès. Quelqu’un retenait l’ascenseur et, après coup, j'ai supposé que c'était lui qui avait tenu les portes, le temps de s’assurer que le feu prenne. Quand il est finalement descendu et sorti de l’ascenseur, je lui ai lancé un regard noir. C’était Richard Cottingham, le Times Square Torso Killer. Il portait un sac, dans lequel il avait mis des têtes. Il est passé devant moi, ça a duré à peine dix secondes. Finalement, il avait l’air d’une personne normale. J’ai appris plus tard qui il était. À partir de ce moment-là, je me suis beaucoup intéressé à ces monstres.

Vous mentionnez un « âge d’or » des tueurs en série. Comment peut-on le définir ?
Entre 1970 et 1999, le terme tueur en série est apparu et s'est, d'une certaine façon, popularisé. C'était l’ère des Ted Bundy, John Wayne Gacy, Jeffrey Dahmer. Ils étaient célèbres, c’était l'apogée de leur présence dans la culture populaire. Statistiquement, cette époque compte 82 % des tueurs en série américains du 20e siècle. C'est la raison pour laquelle on peut parler d'un âge d'or.

Pourquoi le phénomène est-il apparu à cette période précise ?
C’est le mystère que j’ai essayé de résoudre. Souvent, on tente de trouver une explication à partir de l'état de la société au moment où ces meurtres sont commis. Cependant, j’en suis venu à une autre théorie. Statistiquement, les tueurs en série commettent leur premier meurtre en moyenne à 28 ans, mais leurs fantasmes commencent à se développer parfois dès l'âge de cinq ans, plus généralement entre cinq et quatorze ans. Pour les comprendre, Il faut donc remonter à l’époque de leur enfance.

J’ai remarqué que les meurtriers de cet âge d’or étaient principalement des hommes qui avaient grandi dans les années 40 et 50. Il faut se pencher sur l’époque qui les a vu grandir, la culture dans laquelle ils ont été élevés, le genre de figure paternelle qu’ils ont connu. Quand on pense à leur enfance, on note deux événements majeurs : la Grande Dépression, qui a décimé une génération d’hommes, et la Seconde Guerre mondiale, qui a traumatisé beaucoup de pères et brisé de nombreuses familles. Il y a aussi eu un changement culturel avec des magazines qui faisaient état de ce que les féministes ont appelé, à juste titre, la culture du viol. On trouve des facteurs semblables à d’autres époques, par exemple, les meurtres en série à la fin du 19e siècle, l’ère de Jack l’Éventreur. Une période pendant laquelle des événements très similaires se sont produits.

Ce sont d'ailleurs ces observations qui vous ont conduit à élaborer votre théorie pour 2035...
Récemment, il semble qu’il y ait eu une baisse du nombre d’homicides et qu’en parallèle, les meurtres en série aient aussi diminué. Mais il y a eu la guerre contre le terrorisme. Et il y a eu la crise financière de 2008, qui a été terrible pour des millions de familles aux États-Unis, de nombreux salariés ont perdu leur dignité et leur capacité à subvenir aux besoins de leurs familles. Les gens ont perdu leur maison, et une toute génération d’enfants a grandi dans la précarité.

Ce qui m’inquiète, c’est qu’il est possible qu'on assiste à une augmentation du nombre de meurtres en série et au développement de problèmes de société majeurs quand cette génération d’enfants aura en moyenne 28 ans, soit dans 20 ans ou 15 ans. Ils ne deviendront pas tous automatiquement des tueurs en série, mais on sait que les problèmes de comportement des adultes sont souvent le résultat de traumatismes subis dans l’enfance. Les familles brisées engendrent des enfants brisés, et les enfants brisés deviennent des adultes brisés.

Comment pouvons nous contrer cela ?
Ça serait utopique de penser que c'est possible, vous ne croyez pas ? Si seulement on pouvait vivre dans une société qui prend soin de ses enfants... Le moyen d’arrêter les meurtres en série, bien sûr, c’est de réduire le nombre d’enfants traumatisés et démunis.

Vous soutenez aussi dans ce livre que les humains sont programmés pour être des tueurs et qu’ils sont déprogrammés grâce à l’éducation. Comment en êtes-vous arrivé à cette conclusion ?
Ça vient de ma propre expérience d’enfant, je suppose. Je me souviens que mes camarades étaient des êtres vraiment sauvages, qui mordaient, griffaient, enfonçaient leur doigt dans l’œil de l’autre. Les enfants ont un côté animal, ce qui n'est pas surprenant quand on sait que notre espèce existe depuis 300 000 ans et a vécu pratiquement toute cette période dans un état d’animal chasseur-cueilleur.

Pour assurer la survie de l'espèce, il a été nécessaire de se nourrir, de copuler, de fuir et de combattre. Il y a environ 15 000 ans, on a commencé à développer l’agriculture, à vivre en groupe puis dans des villes. Aujourd'hui, on doit vivre tous ensemble, et nos instincts violents doivent être inhibés. Je pense que le problème des tueurs en série, c’est qu’ils n’ont pas été socialisés comme il auraient dû l'être et que ces instincts sont soit surdéveloppés, soit insuffisamment inhibés.

Enfant, on a ce genre d’instincts primitifs, mais une bonne éducation, une enfance heureuse et un environnement stable nous éloignent de ces instincts. D'une certaine façon, on est tous des tueurs en série déprogrammés.

Si on ne devait retenir qu'une chose de votre livre, quelle serait-elle ?
Les tueurs en série sont comme nous. Ils sont le produit de notre société, de notre monde. C’est notre voisin. C’est un enseignant. C’est notre mari. C’est notre femme. C'est nous. Il a toujours été avec nous parce que nous avons longtemps dû être des tueurs en série pour survivre.

Mack Lamoureux est sur Twitter.

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