Culture

Robert Lepage fait l’apologie de SLĀV et ça ne tient pas la route

Le metteur en scène ne veut pas parler d’appropriation culturelle, sauf pour dire qu’il a le droit d’en faire quand ça lui tente.
6.7.18

Comme ça, Robert Lepage pense qu’il n’y avait pas de bonnes raisons d’annuler les représentations de SLĀV. Le célèbre metteur en scène québécois a affirmé dans un communiqué de presse vendredi que l’annulation est un affront au « droit, au théâtre, de parler de tout et de tous. Sans exception. Aucune ».

D’abord, une précision. La libre expression du théâtre n’a pas été remise en cause ici. On ne parle pas d’une interdiction de présenter son spectacle, mais d’une annulation. La distinction est importante. Si Lepage veut le présenter dans son salon ou dans une autre salle, rien ne l’empêche de le faire. Le Festival de jazz de Montréal n’est pas le dernier rempart contre la censure au Québec. Qu’une entreprise commerciale décide (ou non) de présenter un spectacle n’est pas une mesure qui indique comment se porte la liberté d’un peuple.

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Je n’ai pas vu le spectacle. Je ne peux donc pas m’aventurer sur la qualité de son récit ni des vertus de sa production. Mais je peux me pencher sur la qualité de l’argumentaire de Lepage quand il se porte à sa défense. Et là, deux choses posent problème : le désintérêt de Lepage pour le débat politique autour de son spectacle. Et la sourde oreille face à ceux qui lui auraient permis de mieux l’affronter.

Photo par Elias Djemil-Matassov

Commençons par l’analyse que Lepage fait de la critique de SLĀV. S’il avait tout simplement affirmé, comme il le fait dans son communiqué, que la question de l’appropriation culturelle est « un problème éminemment complexe que je n’ai pas la prétention de pouvoir résoudre », ce serait une chose. Mais il enchaîne avec une défense passionnée du rôle de l’appropriation dans son œuvre :

« Depuis la nuit des temps, la pratique théâtrale repose sur un principe bien simple : jouer à être quelqu’un d’autre. Jouer à l’autre. Se glisser dans la peau de l’autre afin d’essayer de le comprendre et, par le fait même, peut-être aussi se comprendre soi-même. Ce rituel millénaire exige, le temps d’une représentation, que l’on emprunte à l’autre son allure, sa voix, son accent et même à l’occasion son genre. »

Si on accepte la prémisse de Lepage selon laquelle le théâtre ne peut être accusé d’appropriation parce que c’est dans la nature même de l’art, c’est vrai que le débat paraît incohérent. Sauf qu’il faut accepter une idée qui sert d’abord et avant tout à immuniser Lepage contre la critique. Fier défenseur de la liberté d’expression qu’il est, Lepage veut pouvoir décider des idées que ses défenseurs et détracteurs se font de son œuvre.

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Ensuite, selon la version du rappeur et historien Webster, qui s’affaire justement à présenter l’histoire des Noirs (entre autres) au Québec, Lepage aurait été mis au courant de l’importance la représentation dans son spectacle, par Webster lui-même :

« Lors de notre première rencontre, ainsi que par courriel après le visionnement, je leur ai souligné l’importance d’embaucher des comédiennes noires pour jouer le rôle des esclaves. En assistant à l’avant-première le 14 avril dernier, j’étais grandement déçu. […] Il n’y a rien qui ne puisse justifier la non-embauche de chanteuses/comédiennes noires pour ce projet. »

Lepage avait donc sollicité et reçu des conseils pour s’assurer que SLĀV raconte une histoire plus précise et représentative, à plusieurs mois de sa présentation. Il a choisi de les ignorer. Et là, Lepage veut nous faire croire que c’est « l’affligeant discours d’intolérance » de ses critiques qui fait en sorte que son spectacle ne deviendra jamais ce qu’il aurait pu être. « Le théâtre est un art vivant, qui permet à une œuvre d’être en constante évolution, en perpétuelle réécriture au contact du public et de ses réactions, et de corriger le tir au fil des représentations, écrit-il. Cette évolution n’a pas pu se produire dans le cas de SLĀV puisque le spectacle a été annulé après seulement trois représentations. »

Donc, en gros, c’est de la faute aux autres, aux incultes qui ne saisissent tout simplement pas la grandeur de son âme et de son art. Robert Lepage, on ne te mérite pas.