Société

Ce que ça fait d’être gay au Myanmar

Et de se préparer pour un spectacle de travestis.

par Libby Hogan; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
11 Avril 2019, 7:34am

Lorsqu'il n'est pas sur scène, David travaille comme maquilleur professionnel. Toutes les images de l'auteure

David Morona a été chassé de son domicile familial. Né dans un petit village près de la frontière entre le Myanmar et l’Inde, David explique qu’il a toujours su qu’il ne correspondait pas aux stéréotypes traditionnels de la masculinité. Dès son plus jeune âge, il s'est rendu compte qu'il était gay, mais a essayé de le cacher à sa famille. « Mon père essayait de faire de moi un ennemi, dit-il d'un ton neutre. Il me battait toujours, même quand je n'avais rien fait de mal. Il me détestait parce que j’étais gay. »

Voyant que la haine et la violence ne fonctionnaient pas, le père de David a commencé à demander aux hommes plus âgés d'emmener son fils dans des bars, ce qui, bien sûr, n'a pas fonctionné non plus. « Ils espéraient que cela ferait de moi un homme comme eux », dit-il, mais explique qu'il a seulement appris à boire et à fumer.

Finalement, les combats et prises de tête avec son père lui sont devenus insupportables et David a finalement décidé de partir pour s'installer dans la plus grande ville du pays, Rangoun, où il a découvert une communauté dans laquelle il pouvait être lui-même.

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David se maquille chez lui avant de se rendre à la PRIDE.

David applique son contouring avec soin, puis place sa perruque blond platine sur son cuir chevelu, sa frange effleurant ses extensions de cils. David ne se contente pas d’une légère couche de fond de teint : c’est une tonne de maquillage ou rien du tout.

Je le regarde se préparer pour la semaine de la PRIDE à Rangoun. Dans un pays où plus de 70% des gens pratiquent le bouddhisme et sont relativement conservateurs, le festival est l'un des rares moyens d'expression pour la communauté LGBT dans le pays. Cette année, le gouvernement de Rangoun a autorisé la tenue d’événements publics dans l’un des plus grands parcs du centre-ville.

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Cette année, et pour la deuxième fois, des événements publics ont été autorisés pour la semaine de la PRIDE, qui célèbre la communauté LGBT.

Pour David, performer lors de la PRIDE est une source de plaisir difficilement mesurable, après un long parcours. Après avoir emménagé à Rangoun, il a trouvé un emploi de maquilleur. « Au début, je voyais des artistes sur la scène et je rêvais d'être à leur place, mais je n'osais pas », raconte-t-il. Puis il a fait sa première apparition sur scène il y a trois ans dans un bar gay. « Ma première performance a été très éprouvante pour les nerfs, dit-il. Mes genoux tremblaient et mon cœur battait très vite. »

Aujourd’hui, on imagine mal David être nerveux sur scène. Il se pavane avec confiance sur ses talons de 24 centimètres – bien qu’il avoue coller ses pieds avec du ruban-cache, de sorte que ses chaussures ressemblent davantage à des bottines spatiales qu’à des talons hauts.

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Les artistes se produisent sur scène.


Au Myanmar, les personnes homosexuelles sont confrontées à d’énormes barrières culturelles et sociales. Selon les interprétations traditionnelles du bouddhisme, l'homosexualité est « non naturelle » et source de mauvais karma. Elle constitue également une infraction en vertu de l'article 377 du Code pénal, une loi rarement utilisée, même si son existence même illustre à quel point la communauté LGBT continue d'être marginalisée.

Pour David, se produire en drag est une occasion de laisser ce genre de peur et de jugement derrière. En portant une perruque et en s’habillant comme son idole, Lady Gaga, David devient un nouveau personnage de son choix. « J'ai cessé de me soucier des commentaires négatifs. Quand je joue le rôle de Lady Gaga sur scène, je ne les entends plus », explique-t-il, tandis que Poker Face joue en fond. « Pour moi, elle est parfaite, toutes ses imperfections montrent qu'il est normal d'être un peu fou. »

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Plus tard, je regarde David danser sur Poker Face devant environ 12 000 personnes lors de la soirée d'ouverture de la PRIDE. C'est un spectacle puissant et passionné, et le public applaudit.

Lorsqu’il quitte la scène, enroulant une corde qu’il a utilisée lors de la représentation, sa perruque scintille sous la lumière, ses dents formant un large sourire. Quand je lui demande ce qu'il espère pour l'avenir, il soupire :

« Je veux juste que les gens acceptent les personnes qui sont différentes. Les commentaires impolis sont difficiles à vivre. Quand je suis en drag, je ne suis plus la personne timide que je suis normalement, et sur scène, les gens ne savent pas qui je suis. Je n'entends que les applaudissements. »

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