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Les mèmes d’extrême droite peuvent-ils transformer un internaute en facho ?

La montée électorale de l’extrême droite, comme les passages à l’acte terroriste, sont corrélés à la nette expansion des contenus humoristiques haineux sur Internet. Qu’en pense « la science » ?

par Maxime Grimbert
10 Avril 2019, 6:15am

Brenton Tarrant, l'auteur des attentats de Christchurch, lors d'une audience le 16 mars 2019. Le signe « OK » est associé au suprémacisme blanc depuis une opération d'intox de 4chan. Photo © EPN/Newscom/SIPA

Qu’est-ce qui relie la pilule rouge du film Matrix et la commune d’Isssou dans les Yvelines ? La fachosphère, bien sûr. Cette nébuleuse regroupe « des très conservateurs, réactionnaires, anti-migrants, anti-féministes, anti-anti-fascistes... qui veulent limiter les droits des femmes et des minorités » et sévit sur Internet pour répandre des mèmes à leur image. Photomontages, GIFs, courtes vidéos, blagues récurrentes et langage secret sur des forums et sites communautaires comme jeuxvideo.com (au cœur de nombreuses polémiques) ou 4chan.

En France, les fafs n’ont pas le monopole des mèmes, et l’extrême gauche est également féconde en shitposting qualitatifs. Mais les terroristes du troisième millénaire (quand ils ne sont pas djihadistes) sont nettement plus suprémacistes blancs qu’anticapitalistes. Et puis à gauche, les auteurs reconnaissent d’eux-même les limites de l’exercice : « Je ne crois pas vraiment au "militantisme par internet" », assure l’un d’entre eux à Numerama. Alors le sujet ne fait pas couler énormément d’encre.

À l’opposé du spectre, les membres du subreddit The_Donald sont persuadés d’être responsables de « la victoire » de Trump aux États-Unis, en 2017. Les observateurs US décortiquent la « guerre des mèmes » menée par ces cyber-militants qui auraient comme « sincère objectif » de promouvoir la haine en ligne. Comme leurs homologues états-uniens, nombre de journalistes français analysent comment l’extrême droite répand ses contenus sur la toile, en partant instinctivement du principe que ceux-ci sont dangereux. Certains reconnaissent tout de même prudemment qu’il est « impossible de savoir exactement quel impact ont pu avoir les soutiens numériques dans l'élection de Donald Trump », pas plus que de ce côté de l’Atlantique.

Le 15 mars 2019, un terroriste néo-zélandais abat 50 personnes de confession musulmane dans deux mosquées au nom de la théorie bidon du « grand remplacement », diffuse le massacre en live sur Facebook et exploite au maximum les codes mèmiques de la fachosphère. Deux semaines plus tard, à la terrasse d’un bistrot parisien, Motherboard a posé quelques questions à Romain Badouard, auteur du Désenchantement de l’internet, maître de conférence à Assas et spécialiste des mouvements d’opinion en ligne au Centre d’Analyse et de Recherche Interdisciplinaires sur les Médias.

Motherboard : Vous savez pourquoi nous sommes ici ! Est-ce que les mèmes d’extrême droite risquent de transformer nos voisins virtuels en fachos de première ?

Romain Badouard : Aujourd’hui, il n’existe aucune preuve que ces contenus humoristiques puissent influencer de manière directe les internautes. Personne ne va voter Marine Le Pen du jour au lendemain parce qu‘il a consulté des mèmes « Pepe la grenouille » [devenu symbole « officiel » de la haine raciale, NDLR] ou d‘autres contenus d‘extrême droite !

Au delà des intentions de vote, il existe d‘autres manières de mesurer clairement cette influence. Si, par exemple, on demandait à un internaute si les musulmans de France ont trop de droits et que sa réponse changeait d‘un mois sur l‘autre en consultant des mèmes, ou si on mesurait un autre changement d‘avis fort, on parlerait d‘effet direct. Mais aucune étude n‘appuie cela.

Ce que l‘on sait de l‘influence des médias en général évolue dans le temps. Dans les années 30, on prétendait que la fausse annonce radiophonique d‘une invasion martienne avait provoqué une panique généralisée aux États-Unis. Maintenant, on sait que presque personne n’a prêté attention à ce canular. Qu‘est-ce qui a changé ?

L‘ancienne théorie dite « des effets forts » estimait, par exemple, que face à un message qui affirme que « les migrants volent nos allocations », n‘importe quelle personne exposée à ce message pense ensuite que « les migrants volent nos allocations ». Or cette théorie est extrêmement contestée dans la communauté scientifique et invalidée par les études de terrain.

L‘explosion des mèmes d‘extrême droite est donc insignifiante, on se quitte là-dessus ?

Pas du tout ! Il n’y a peut-être pas d’effets directs, mais il y a des effets indirects.

Ce que la fachosphère a réussi de très fort, c‘est la création d‘une contre-culture d‘extrême droite attractive sur Internet. Ses mèmes utilisent des codes de communication spécifiques, comme le second degré, l’autodérision et un certain degré de violence, plus toléré sur le web qu’en face à face. Des études des années 2000 sur la qualité du débat sur Internet montrent que la tolérance à l‘égard de l‘agressivité est plus importante sur Internet. En cas d‘insulte, la victime n‘interrompt pas nécessaire la discussion comme elle le ferait en face à face et va potentiellement prêter attention aux critiques qu‘on lui adresse.

C‘est donc avant tout une contre-culture subversive, au sens où elle est mal vue des autorités intellectuelles et médiatiques. De ce fait, elle touche des internautes qui ne sont pas nécessairement d‘extrême droite, pas nécessairement très politisés mais qui ont envie de subvertir les codes de communication que proposent les médias traditionnels. Au point qu‘aux yeux de certains internautes, le message passe au second plan.

Jusqu‘où les propos, racistes, fascistes, antisémites, homophobes, mysogines et j‘en passe sont-ils tolérés sous couvert de « lol » ?

Avant, la contre-culture d’extrême droite était très xénophobe et politique. Il fallait tenir une position très radicale pour entrer aux jeunesse frontistes.

Les mèmes d’extrême droite, eux, ne sont pas trop politiques ou pas ouvertement. Dans un registre proche, j’ai étudié les fake news de ce courant politique. Leurs auteurs n‘évoquent pas l‘« inégalité des races » ou « la supériorité masculine ». En revanche, ils traitent d‘injustice, notamment du sort des SDF « de souche » comparé à celui des migrants. Ces contenus sont moins brutaux que la propagande d’extrême droite traditionnelle.

On imagine pourtant mal un démocrate se marrer une nuit d‘insomnie sur un forum sous-titré « un rassemblement de soutien sans fin dédié à Donald J. Trump ».

Un militant antiraciste ne va pas rire d‘un mème qui tourne en dérision le décès d‘un migrant, c’est certain. Mais même un internaute aux valeurs de gauche très ancrées peut rire des codes subversifs utilisés sur les forums d‘extrême droite, tant qu‘ils traitent de questions auxquelles il ne s‘est pas encore beaucoup intéressé.

Au point de partager ces mèmes ?

Probablement pas. Ce sont plutôt les internautes convaincus, y compris d‘extrême droite, qui vont produire, diffuser et s’approprier ces mèmes pour montrer leur appartenance idéologique, leur adhésion à une communauté [une enquête très fournie du site américain Bellingat racontent, par exemple, comment 75 internautes se sont mis à faire de la propagande d’extrême droite en ligne, et conclut que « la plupart semblaient déjà avoir été exposé à une idéologie d’extrême droite pendant leur enfance », NDLR].

Il y a un écart énorme entre la gravité des propos de ces contenus et les raisons pour lesquels ils sont partagés. Le plus souvent, il s‘agit avant tout de partager des codes communs pour « gagner des points Internet », comme le justifient les harceleurs de Nadia Daam lors de leur procès, afin d‘être identifiés comme des personnes ressources dans la communauté. Cela nécessite plus de violence et plus de radicalité et pousse à des excès qui doivent évidemment être condamnés.

Lors du dernier colloque de la Bibliothèque nationale de France consacré à la lutte contre les fake news, le sociologue Dominique Cardon a remis quelques points sur les « i ». Il rappelait notamment que, sur Twitter, 80% des fakes news sont diffusées par 0.1% des comptes. Pourquoi alors ne pas laisser les fafs s‘échanger tranquillement entre eux des mèmes à leur image, aussi problématiques soient-ils ?

À cause de la majorité silencieuse, qui est confrontée aux mèmes, parfois en rit sans y répondre, sans les diffuser et sans forcément partager les mêmes codes de communication. La loi de Poe sur Internet stipule que les propos extrêmes, qu‘ils soient prononcés au premier ou au second degré, légitiment de la même manière le message.

Le discours d‘extrême droite est donc légitimé, normalisé par la contre-culture du web dont nous parlons. Les idées racistes ou antisémites, notamment, sont majoritairement illégitimes dans les médias traditionnels, même si c‘est de moins en moins vrai. Sur Internet, les internautes sont acculturés peu à peu à ces discours. Ça génère un bain culturel spécifique.

Un bain culturel avec « Pepe la grenouille » et les frères Bogdanoff « en PLS »... De quoi parle-t-on précisément ?

Concrètement, ça devient socialement acceptable de tenir des propos anti-migrants ou anti-féministes. Ça devient culturellement attractif d‘être violent à l‘égard de ceux avec qui on est en désaccord comme le rappelle le mème « Falcon punch », popularisé [dans un nouveau sens haineux, NDLR] par un néonazi qui frappe au visage une militante de gauche. Ça devient tolérable d‘être explicitement raciste. Ça devient cool d‘être contre les minorités car ça devient la marque de l‘anti-système.

Ça ne veut pas dire que les internautes vont se mettre à penser tout cela ! Mais ils peuvent commencer à estimer qu‘il est légitime de penser cela.

L‘étape suivante, c‘est qu‘il est donc moins choquant d’assister à un meeting de Marine Le Pen par exemple. On peut dire que ça favorise l‘acceptabilité d‘un vote à l‘extrême droite, même si ce n‘est pas une composante suffisante.

Avant de trouver ça choquant ou non, encore faut-il se retrouver à un événement pareil. Personnellement, j‘ai mieux à faire de mes 1 er mai .

C‘est là que la question de la mise à l‘agenda est primordiale. Outre la teneur des propos, cette contre-culture d‘extrême droite numérique met l‘accent sur une chose en particulier : le droit des minorités. La plupart des internautes, peu politisés, ne se sentent pas concernés par les droits des autres. Mais s‘ils voient défiler tous les jours sur leurs fils Facebook des photomontages, des GIFs et autres contenus humoristiques sur les musulmans, les juifs et les homosexuels et que les médias jouent un rôle de chambre d‘écho et touchent un public plus large, ils intègrent l’idée que ces sujets sont importants. Au point que le hijab de course de Decathlon, qui serait passé inaperçu dans les autres pays d‘Europe, devient le sujet de conversation à la machine à café.

Instinctivement, on pourrait penser que le droit des minorités est plutôt l‘apanage d‘une certaine gauche, non ?

Là où les organisation de défense des minorités en parlent pour réclamer et protéger plus de droits et plus d‘égalité, la fachosphère le fait contre ces groupes de personnes. Elle les présente sous l‘angle de la menace, souvent à l’aide de faits divers. Et prétend que l‘amélioration des droits des uns diminuait les droits des autres [le lobby LGBT qui souhaiterait réduire les droits des personnes hétérosexuelles, par exemple, est un mythe artificiel, NLDR].

Pour résumer, ils défendent l‘idée que si le système est pourri, ce n‘est pas à cause des classes supérieures qui arnaqueraient le reste de la société comme l‘estime l‘extrême gauche, mais à cause de l‘aide accordé aux minorités. Ce n‘est donc pas paradoxal que l‘extrême droite insiste sur ces sujets.

C’est une stratégie politique. Quand surviennent les campagnes électorales, les personnes ainsi exposées à cette contre-culture ont en tête que la question des migrants et des droits des minorités est importante. Ils vont prêter attention à ce qu’en disent les candidats. Les partis d‘extrême droite arrivent ensuite en disant « Nous avons des positions très forts sur les migrants et sur les droits des minorités ». Tout cela favorise donc, à long-terme, les partis d’extrême droite.

Sylvain Bourmeau , producteur d’une émission intellectuelle de France Culture et professeur associé à l’EHESS rappelle que « les gens adorent détester la télévision, la télévision en joue, et les gens la regardent »... C’est donc plus compliqué que ça en a l’air. Comment peut-on mesurer ce qui se passent dans la tête « des gens » pour appréhender le rôle réel des effets indirects que vous décrivez ?

Scientifiquement, c’est très difficile. Mais les études historiques démontrent clairement le rôle de la culture dans l’avènement des sociétés autoritaires. Les productions culturelles de l’entre deux guerre par exemple, et pas uniquement les affiches de propagandes, ont préparé le terrain aux fascismes.

Pour quelqu’un de ma génération, c’est impressionnant. Dans les années 90, beaucoup de propos n’étaient pas tenables dans l’espace public, car ils faisaient l’objet d’une condamnation morale très forte. Ceux qui les pensaient ne les exprimaient pas. Aujourd’hui, ils passent, y compris chez les jeunes qui étaient jusque là majoritairement progressistes. On a raison de se méfier des effets indirects des mèmes d’extrême droite. La stratégie de la fachosphère de créer une contre-culture qui va légitimer les prises de position d’extrême droite dans des espaces de débat du web a fonctionné.

C’est ce qui explique que Marine Le Pen obtienne 34 % des suffrages exprimés à la présidentielle 2017 ? Et prédit une victoire politique prochaine de l’extrême droite ?

Pour l’instant, la victoire de l’extrême droite est limitée au terrain culturel. Réussir à faire changer d’idéologie politique quelqu’un, qui a déjà des valeurs qu’elles viennent de sa famille ou de sa formation intellectuelle par exemple, est une longue chaîne dont chaque maillon compte. Ici, la personne doit adopter les codes culturels de l’extrême droite (ce qu’il est socialement admissible de penser ou non), puis son vocabulaire. Le facteur principal reste la sociabilité de la personne, c’est à dire les proches avec qui elle échange. S’ils sont nombreux à être d’extrême droite, la bascule peut se faire plus facilement. Les facteurs politiques sont également importants (le sentiment d’injustice, de pourrissement du système...).

La contre-culture d’extrême droite prépare à ce changement idéologique, mais ce n’est qu’un des maillons de la chaîne. Il manque un déclencheur, à l’échelle de la société, pour provoquer un vote massif à l’extrême droite. Malheureusement, on n’en est peut-être pas loin.

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