Quantcast
Reality check

Foot : « La vie d'agent, c'est pas que des berlines et des cigares »

Loin des vies princières des stars de la profession, la majorité des agents fait face à une grande précarité et à l’incertitude d’un marché ultra-concurrentiel.

Barthélémy Gaillard

Barthélémy Gaillard

Image extraite du film Les Rayures du Zèbre (Benoit Mariage, 2013)

On les imagine dans les coulisses des stade, lunettes fumées et costards italiens, jonglant avec les joueurs et les millions. Voilà pour l’imagerie collective qui s’est construite autour de la figure de l’agent de joueur, personnage aussi méconnu que fantasmé, devenu l’une des chevilles ouvrières du foot-business mondialisé actuel.

Cette image est en partie avérée. Elle s’adosse aux trains de vie princiers des plus gros poissons du marché, comme Mino Raiola, Jorge Mendes ou Pini Zahavi. Mais elle occulte la réalité de l’immense majorité des acteurs du métier. « La vie d’agent, c’est pas que des berlines, des chaussures en croco et des cigares. C’est avant tout un milieu très concurrentiel et une profession très précaire », pose Stanislas Frenkiel, socio-historien et auteur d’Une histoire des agents sportifs en France.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. En 2000, 50 agents étaient enregistrés auprès de la Fédération Française de Foot. Aujourd’hui, ils sont 360. Et ce pour seulement 1000 joueurs pros. Selon Stanislas Frenkiel, ils ne seraient qu'une cinquantaine en France à « bien vivre » du métier, et une centaine à « vivoter ». Les autres ? Ils ont tout simplement rangé leur licence au fond d’un tiroir ou se sont reconvertis. En France, cinq agences gèrent 30% des joueurs pros. Et dans le monde, une cinquantaine d’agences détient la moitié des joueurs du marché. Difficile de se faire une place au soleil, ce qui n’empêche pas les « petits » agents de continuer à caresser l’espoir de dénicher le futur Messi.

« Le jour de l'examen, tous les candidats étaient déjà agents ! Sauf qu'ils louaient les papiers à d'autres... »- Youssef Recho, agent

Loin des réseaux tentaculaires tissés par les plus grosses agences auprès du gratin des joueurs, ces derniers démarrent au plus bas de l’échelle et avec les moyens du bord. Youssef Recho, agent marocain de 26 ans, est de ceux-là. Passionné de foot depuis toujours, le jeune homme a peu à peu gagné la confiance de plusieurs jeunes talents marocains, formés à l’académie Mohammed VI, à Rabat, où il avait décroché un job étudiant. « Dans les premières promos, très peu de joueurs trouvaient un club. Alors qu’ils avaient tous un excellent niveau ! Là, j’ai compris qu’il y avait quelque chose à faire », entame Youssef, qui se retrouve donc à gérer les carrières de joueurs sélectionnés en équipe nationale de jeunes.

Des premiers succès qui le poussent à passer le concours d’agent au Maroc. Là, il découvre les drôles de pratiques du milieu : « Sur le parking avant l’exam, il y avait que des BMW série 7. En fait, les candidats étaient déjà tous agents ! Sauf qu’ils n’avaient pas la licence et louaient les papiers nécessaires à d’autres collègues.. ». L’un d’entre eux montre à Youssef un questionnaire. Celui de l’examen qu’ils s’apprêtent à passer. « Au début, j’ai cru qu’il disait n’importe quoi, rembobine Youssef. Mais non, c’était bien les bonnes questions. Là, je me suis demandé dans quel monde je débarquais. »

C’est notamment pour couper court à ce genre de pratiques qu'en 2015, la FIFA a supprimé le statut d’agent de joueur pour celui de simple « intermédiaire» . Désormais, plus besoin de licence. Résultat ? « Une internationalisation de la concurrence entre les agents », analyse Stanislas Frenkiel. Du coup, pour protéger « ses » agents, la FFF a conservé un système de licence. Mais là encore, il n’est pas toujours très efficace. Ainsi, Youssef Recho n’a pas de licence française, mais travaille avec des intermédiaires français enregistrés auprès de la FFF s'il veut signer un contrat avec un club français pour un de ses joueurs. Une pratique qui n’a rien d’illégale.

« Les joueurs changent d’agent comme de chemise, parfois sur un texto » - Stanislas Frenkiel, socio-historien du foot.

Pour ceux qui, comme Youssef, investissent leur temps et leur argent dans le métier, les retombées financières sont aléatoires. La faute à cette ouverture de la concurrence, comme l’explique Youssef : « Le statut d’intermédiaire autorise à négocier les conditions de travail d’un joueur avec un club. Mais rien n’empêche ce joueur de faire appel à un autre intermédiaire en même temps. » Conclusion, pour les agents, la réussite est très incertaine, résume Stanislas Frenkiel : « Les joueurs changent d’agent comme de chemise, parfois sur un texto. »

Outre cette bataille acharnée, les professionnels du secteur doivent composer avec une nouvelle concurrence. Familles, amis, proches, avocats, entraîneurs ou même dirigeants de clubs, l’entourage des joueurs a de plus en plus tendance à s'improviser agent auprès de son poulain. Bref, « tout le monde cherche à gratter dans ce juteux marché », constate Stanislas Frenkiel. A tel point qu’il n’est pas rare que les agents se fassent « maquereauter » [ se faire piquer un joueur dans le jargon du milieu, ndlr] un joueur. Youssef Recho en a fait l’expérience avec l’un de ses joueurs pour qui il négociait un contrat en première division chinoise - « un truc avantageux niveau salaire, payé en dollars et qui lui garantissait d’être titulaire au moins 15 matches dans la saison ». Mais à deux jours de la signature, Youssef apprend que son joueur est parti en prêt ailleurs. « C’est le nouveau système, il n’y a plus d’exclusivité. Il faut faire avec », conclut-il.

«Je ne suis pas un négrier » - Nadir Bosch, agent

Après trois ans d’expérience et une quinzaine de transactions à son actif, Youssef songe à se reconvertir. Ce n’est pas le cas de Nadir Bosch, « dénicheur de talents » français exilé au paradis des agents : le Brésil et son inépuisable réservoir de joueurs. Comme Youssef, Nadir Bosch s’est créé son réseau tout seul. Ancien champion de France du 1500 mètres, il est ensuite devenu préparateur physique auprès des joueurs de foot. Une proximité qui le conduit, très vite, a gérer la carrière Robinho en 2003. Sans succès, puisque Monaco, à qui il propose la future star, refuse de miser sur lui. Or, la saison suivante, épaulé par un autre agent, Robinho partira au Real Madrid pour 43 millions d’euros. De quoi nourrir quelques regrets.

Aujourd’hui à la tête d’une société de conseil sportif, Nadir Bosch a trouvé son modèle : « Mon plan, c'est de ne pas m’intéresser qu'aux joueurs professionnels, mais surtout à ceux qui ne le sont pas encore », résume-t-il, avant de confier, dans un soupir : « c’est le plus rentable, mais c’est aussi plus difficile ». Car le business repose sur des investigations permanentes. Du coup, Bosch arpente régulièrement les favelas à bord d’une voiture d’occasion. Les qualités naturelles des Brésiliens font le reste : « Ici, il y a tellement de talent qu’il suffit de s’arrêter cinq minutes au bord d’un terrain pour repérer dix gamins ».

Ses premiers succès lui ont permis de mieux structurer son business. Via sa société, il détient 50% des parts de Verê, un club partenaire où les jeunes pousses peuvent s’aguerrir. Sans compter son projet de centre de formation aux côtés de Pierre Mbappé, l’oncle de Kylian. Nadir Bosch fait donc partie de ces agents qui ont réussi à percer et pérenniser leur affaire. « Sans devenir un négrier », insiste celui qui préfère se voir comme un « passionné ». Au-delà de l’appât du gain et des sommes toujours plus grosses qui circulent sur le marché des transferts, c’est d’ailleurs bien ce qui pousse toujours plus de monde à tenter sa chance dans cette jungle des agents. En espérant un jour en devenir le roi.