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Recherche fermière désespérément

En Serbie, certains villages manquent dramatiquement de femmes. En Albanie, certains villages manquent dramatiquement d'hommes. C'est là que Vera, entremetteuse, entre en action.

par Sanja Knezevic
07 Juin 2017, 5:00am

Eva (au centre), entourée de la famille de Milovan (à droite)

Cet article a été initialement publié sur VICE Serbie.

En Serbie, des dizaines de villages meurent en silence, après que des jeunes femmes ont décidé de quitter ces territoires ruraux pour tenter leur chance dans les grandes métropoles du pays, ou à l'étranger. Selon un dernier recensement, 370 villages serbes n'ont connu aucune naissance au cours de la dernière décennie. La Serbie est l'une des nations européennes les plus « âgées », avec 17,4 % de ses 7,2 millions d'habitants ayant plus de 65 ans.

Les hommes, eux, ont tendance à rester dans ces villages pour s'occuper des terrains hérités de leurs parents et grands-parents et prendre soin de ces derniers. Avec peu de femmes dans les alentours, il leur est très difficile de trouver une partenaire. De cette demande sont nées de nombreuses agences matrimoniales ayant pour objectif de rapprocher Albanaises et Serbes. Les villages albanais se dépeuplent également à vitesse grand V, mais dans ce cas-là, c'est avant tout à cause du départ de nombreux jeunes hommes, désireux de trouver du travail à Tirana, ou à l'étranger. Les jeunes femmes, elles, restent en arrière.

Œuvrer pour le rapprochement entre Serbes et Albanaises n'est pas chose aisée, sachant que les deux pays ne sont pas vraiment en bons termes. Au Kosovo, des Albanais ont pris les armes pour se défendre contre l'agression du régime serbe. Voisine du Kosovo, l'Albanie n'a jamais hésité à appuyer la volonté d'indépendance de Pristina à l'égard de Belgrade – jusqu'à 2008, date à laquelle le pays s'est déclaré souverain. La Serbie ne reconnaît toujours pas cette indépendance.

Un bar situé sur le plateau de Pešter, en Serbie. Dans cette zone, il est très rare de croiser des jeunes femmes.

J'ai rencontré Vera en 2010. Cette entremetteuse passe ses journées à trouver des femmes aux Serbes résidant dans les villages du sud du pays, particulièrement dépeuplé. C'est en lisant un journal local que je suis tombée sur son histoire, qui m'a tout de suite captivée. C'est pour cela que j'ai pris la direction du sud de la Serbie, pour documenter l'une des rencontres organisées par Vera. Cette femme d'affaires facture ses services 2 000 euros, ce qui veut dire que nombre de ses clients sont dans l'obligation de vendre une parcelle de leur terrain, du bétail ou des outils afin de trouver l'amour. Vera me présente Milovan, un quadragénaire qui vit toujours avec sa mère. Ce dernier a demandé à Vera de l'aider afin qu'il ne meure pas seul, et sans enfant.

Vera a donné rendez-vous à Milovan en Albanie afin qu'il rencontre son épouse potentielle, Eva. Âgée de 22 ans, cette jeune femme l'accueille dans la maison de son oncle en compagnie de sa mère, sa grand-mère, et son frère. Tout ce petit monde se met sans attendre à discuter des modalités de l'arrangement. La famille d'Eva désire être rassurée quant aux revenus de son possible futur époux. De son côté, Milovan n'a qu'une chose en tête : s'assurer qu'Eva est en mesure de porter son futur enfant. Aux yeux de la jeune femme, quitter son village pour aller vivre avec un étranger ayant le double de son âge n'est pas si terrible que ça. Tout ce qui lui importe, c'est de ne pas devenir la vieille fille de son quartier.

C'est la grand-mère d'Eva qui a le fin mot de toute cette histoire. Elle accepte l'offre de Milovan, qui donne 100 euros en cash à la famille de la jeune femme et quitte le village pour revenir trois semaines plus tard avec des bijoux et des vêtements pour sa future épouse. Eva, enfin en possession de son passeport, quitte finalement son village.

Entre octobre 2010 et février 2011, j'ai été témoin de nombreuses négociations entre différents partenaires potentiels. Toutes n'ont pas été couronnées de succès. J'ai beaucoup appris au sujet des différences culturelles entre Serbes et Albanais – notamment quant à l'interdiction pour certaines Albanaises de boire de l'alcool, de fumer. De même, j'ai appris que de nombreux Albanais buvaient leur café avec du sucre, à moins qu'un proche ait perdu la vie dans les jours précédents. Mais ce qui m'a le plus frappée, c'est la capacité de ces individus à mettre de côté leurs différends idéologiques et culturels pour mieux trouver l'amour.

Milovan marche sur une voie ferrée située près de la frontière albanaise. Avec un ami, il se rend jusqu'en Albanie pour rencontre Vera.

Milovan rencontre la grand-mère d'Eva dans la ville de Skhodra. Vera (au milieu) est l'entremetteuse. Elle facture ses services 2 000 euros.

Les négociations entre la famille d'Eva et Vera. Eva est la jeune fille en rose.

La famille lève son verre pour célébrer l'arrangement.

Eva regarde son nouveau fiancé.

Milovan a dépensé 500 euros en bijoux.

La mère d'Eva (à droite) et sa grand-mère (à gauche) disent au revoir à leur fille.

Eva quitte la maison familiale en compagnie de son oncle.

Eva et Milovan sur la banquette arrière du van qui les ramène en Serbie.

Eva rencontre la famille de Milovan pour la première fois.

Mivolan et Eva, en compagnie de la mère de Milovan.

La chambre du couple. Selon la tradition albanaise, une femme et son époux ne peuvent pas dormir ensemble lors de la nuit qui suit leur mariage.

Eva

Milovan