Munchies

Le Kosovo a un petit faible pour le caffè macchiato

Une passion qu'on a tenté de retracer dans les cafés de Pristina.
18.6.19
Macchiato Kosovo
Photos: Jan Schmidt-Whitley pour Munchies FR

Si vous ouvrez un navigateur et que vous tapez « Meilleur macchiato du monde » dans le moteur de recherche de votre choix, les premiers résultats vous redirigeront non pas vers l’Italie mais vers un petit pays montagnard au cœur des Balkans : le Kosovo.

Plutôt inattendu non ? Lorsqu’on évoque l’état coincé entre l’Albanie, la Macédoine du Nord, le Monténégro et la Serbie, on pense plus à la guerre et aux bombardements de l’armée yougoslave de 1999 qu’au café.

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Bien moins attractif que ses voisins, le Kosovo, officiellement indépendant depuis 2008 – mais reconnu par seulement 114 des 193 pays membres de l’ONU – reste à l’écart des circuits touristiques. À moins de faire partie de ses 1,8 million d’habitants ou de voyager un poil hors des sentiers battus, peu de chance que vous ayez donc entendu parler de l’art local du macchiato, cet espresso surplombé d’une mousse de lait.

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Kosovars profitant d'un café, d'un macchiato dans un des nombreux cafés et bars de Pristina.

Dans les innombrables cafés de Pristina, on en prend pourtant à toute heure de la journée. Le soir, il n’est pas rare de voir des Kosovars installés autour d’une table pleine de tasses de café plutôt que de pintes de bières locales.

D’où vient cet attachement au macchiato ? On est d’abord allé chercher un élément de réponse chez Dit’ e Nat’, un des cafés les plus branchés de la capitale kosovare. Situé à deux pas de la rue piétonne Mère Teresa, au cœur de Pristina, le lieu affiche une déco soignée : un mur recouvert de livres, des lampes stylisées et une terrasse verdoyante et ombragée.

« Boire du café et fumer des cigarettes, ce sont des trucs pour lesquels on est plutôt bons au Kosovo » – Ylli, étudiant

Le café sert de QG aux « digital nomads » scotchés à leurs ordinateurs, aux étudiants oisifs mais aussi à des clients plus âgés qui y donnent des rendez-vous professionnels. Derrière le zinc, Guri Gashi, 22 ans, prépare les commandes. Juste à côté de la machine à café, des dizaines de briques de lait rouge à 3,8 % de matières grasses sont empilées. « C’est nécessaire d’avoir un lait avec suffisamment de matières grasses pour former une belle mousse », précise-t-il.

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Dans le café Dit' e Nat'.

Guri n’a mis qu’une semaine pour maîtriser l’art du macchiato. « Quand j’ai du temps libre, j’aime bien faire des dessins sur la mousse », confie-t-il, avant de montrer fièrement son compte Instagram avec ses photos d’arbres, d’arabesques et de cœurs dessinés sur l’écume blanche. Quand on lui demande d’où vient cette passion nationale pour le macchiato, il concède en haussant les épaules : « aucune idée ».

La terrasse du Matisse, un café surtout réputé pour ses pâtisseries, est blindée de monde en cette fin d’après-midi. La clientèle est très jeune. Ylli, 21 ans, est attablé avec un ami devant un macchiato. « Je viens tous les jours au café avec mes amis. C’est une excuse pour sortir. Boire du café et fumer des cigarettes, ce sont des trucs pour lesquels on est plutôt bons au Kosovo », lance narquois l’étudiant aux cheveux noirs bouclés, entre deux bouffées de clopes. »

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Jetmir Maliqi, le barista le plus connu du pays, à l'Hôtel Sirius.

Jetmir Maliqi est considéré comme le maestro local du macchiato. On le retrouve sur son lieu de travail, derrière le bar de l’Hôtel Sirius à Pristina. Très élégant dans son uniforme de serveur, il affiche un air concentré et se met à l’œuvre tout en répondant aux questions.

« Un bon macchiato dépend de la façon de tourner le lait », assure-t-il accompagnant ça d’un geste délicat. Jetmir est barman depuis 21 ans. Avant d’atterrir à l’hôtel Sirius, le trentenaire s’est formé en Italie et en Albanie.

« À la fin de la Yougoslavie, il n’y avait plus de télévisions, plus d’écoles, plus d’institutions, plus de travail. Les gens passaient donc leurs journées au café parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. » – Dardan Selimaj, journaliste

Ses créations sur mousse ont fait de lui une petite célébrité kosovare et lui valent de réguliers passages à la télévision locale. Sur son compte Instagram, il affiche son savoir-faire avec des dessins parfois très recherchés : un visage de femme, un cheval se cabrant devant un soleil couchant, des chats, etc.

Quand on lui demande d’où vient la passion des Kosovars pour le macchiato, Jetmir botte en touche : « Honnêtement, je ne sais pas du tout pourquoi c’est devenu aussi populaire. »

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La fréquentation assidue des cafés peut aussi s’expliquer par la situation économique du pays et son fort taux de chômage – 33 % de la population active ne travaille pas et chez les jeunes, les chiffres sont encore plus importants. D’autres y voient un héritage des Ottomans, qui ont occupé le Kosovo du XVe au début du XXe siècle, et pour qui le café était une institution centrale dans la vie quotidienne.

Dardan Selimaj, un journaliste et producteur de 34 ans, vient apporter un autre éclairage. Le Kosovar à la voix grave a une explication qu’il prend le temps d’exposer tout en laissant sa cigarette se consumer sur le cendrier de la terrasse du Pishat.

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« Dans les années 1990, à la fin de la Yougoslavie, il n’y avait plus de télévisions, plus d’écoles, plus d’institutions, plus de travail. Les gens passaient donc leurs journées au café. Ils y restaient trois, cinq voire huit heures, parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire ! Les serveurs qui auparavant ne faisaient que quelques macchiatos, se sont mis à en faire beaucoup plus », décrit-il.

Pour lui, l’engouement pour cette boisson daterait de la même période avant une certaine forme de reconnaissance à l’internationale. « Après la guerre, beaucoup d’étrangers sont venus au Kosovo et se sont dits "Wow, le macchiato ici est très bon !" Avant, les gens n’avaient même pas conscience de la qualité de leur propre café. »

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