Culture

Les maisons chinoises que leurs propriétaires refusent de vendre

En Chine, les « maisons clous » sont vues comme un moyen efficace de résister aux promoteurs corrompus.

par Talia Slonim; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
10 Septembre 2019, 7:02am

Elles sont familièrement appelées dingzihu, ou « maisons clous ». Elles sont vouées à la démolition pour céder la place à des autoroutes, des centres commerciaux ou des blocs d’immeubles, mais les propriétaires refusent de les vendre ou de déménager. Pour cette raison, elles ressemblent à des « clous » saillants dans le paysage et les projets de construction ne peuvent que les contourner. En fin de compte, les résidents têtus voient souvent leur maison entourée de terrains de stationnement ou de routes, mais ils continuent d'y vivre.

1567141049051-2007-12-03T120000Z_612016840_GF2DWSQFBPAD_RTRMADP_3_CHINA
Une copropriété de six étages sur le chantier d'un quartier central de Shenzhen en avril 2007. Choi Chu Cheung, propriétaire de l'immeuble, et son épouse Zhang Lian, ont refusé l’indemnisation offerte par la société de construction. Photo via REUTERS/Paul Yeung.

« Ces maisons captivent l’imagination des gens car elles représentent un combat de David contre Goliath », explique Steve Hess, professeur de sciences politiques à l’université Transylvania à Lexington, dans le Kentucky. Il a étudié le phénomène pendant de nombreuses années et a publié en 2010 un article intitulé Nail-Houses, Land Rights, and Frames of Injustice on China's Protest Landscape. « Le phénomène est apparu pour la première fois au milieu des années 1990, explique-t-il. En 1994, une réforme avait transféré une grande partie des recettes fiscales de l'administration locale vers l'administration nationale. »

Le résultat, explique Steve, c'est que l'argent est allé au gouvernement central et que les autorités locales se sont retrouvées sans moyens. Pour résoudre le problème, les gouvernements locaux ont commencé à vendre des terres sous leur juridiction à des sociétés privées de divers types. Et parce qu'ils n'étaient pas obligés de payer les résidents déplacés au taux du marché, ils ont fait un bon profit en vendant ces propriétés. Au fil du temps, cette échappatoire est officiellement devenue une escroquerie, dont les résidents ont aujourd'hui pleinement conscience.

1567141073724-2016-05-04T120000Z_1061241019_S1BETCEQYHAB_RTRMADP_3_CHINA-HOUSING
Tao Weiren devant sa maison à deux étages dans le quartier de Guangfuli à Shanghai, en mars 2016. Ce quartier est le rêve de tous les grands promoteurs immobiliers : une clairière au milieu d'un des marchés immobiliers les plus chers du monde. Cependant, des centaines de personnes continuent d'y vivre et refusent d'en partir. Photo : REUTERS/Aly Song

Aujourd'hui, toute personne qui refuse de quitter son foyer devient rapidement un ennemi de l'État. Mais ces personnes sont aussi de plus en plus considérées comme des héros locaux. « Ces protestations trouvent un écho dans la population, en raison de l’idée répandue que les fonctionnaires locaux sont corrompus et de connivence avec les hommes d'affaires, explique Steve. Le mouvement est devenu le symbole de la prise de conscience des droits en Chine, où de plus en plus de citoyens s'opposent aux fonctionnaires locaux qui abusent de leur position. »

Bien sûr, il est risqué de s'opposer à des représentants de l'État chinois et nombre de ceux qui l’ont fait ont été arrêtés. Pour cette raison, selon Steve, les manifestants se tournent souvent vers les médias d’information étrangers et les réseaux sociaux. Dans les années 1990 et 2000, beaucoup ont utilisé des panneaux et des banderoles ainsi que des mesures d'obstruction physique contre les équipes de démolition.

1567141113588-2010-02-10T120000Z_1960809973_GM1E62A174C01_RTRMADP_3_CHINA
Une maison partiellement démolie sur un chantier de construction à Hefei, dans la province d'Anhui, le 2 février 2010. Le propriétaire de l'immeuble essayait d'obtenir une indemnisation plus élevée. L'accord a ensuite été conclu et la maison a été démolie le 9 février. Photo : REUTERS/Stringer

« Dans certains cas extrêmes, des citoyens ont attaqué ou lancé des cocktails Molotov sur des ouvriers », dit Steve, citant un cas de 2008 dans lequel une femme du district de Minhang à Shanghai a lancé des explosifs faits de bouteilles de vin et d'essence sur des travailleurs. La femme a été arrêtée, mais elle est devenue une véritable héroïne sur Internet.

Alors pourquoi les gens sont-ils prêts à prendre de tels risques pour, en fin de compte, continuer à vivre dans une maison qui devient un carrefour giratoire pour la circulation ? Les réponses sont à la fois fiscales et émotionnelles. Tout d'abord, comme nous l'avons déjà mentionné, les collectivités locales ne paient pas suffisamment les propriétaires pour qu’ils puissent acheter une maison de taille équivalente dans la même zone. Et, plus important encore, les gens savent que la protestation peut augmenter le montant de l’indemnisation.

Steve s'empresse de préciser que cela ne signifie pas que les maisons clous constituent un mouvement organisé, mais plutôt qu’elles sont un symptôme d'une prise de conscience croissante parmi les citoyens chinois. De plus, une autre loi fédérale entrée en vigueur en 2007 renforce les droits des citoyens sur leurs terres, incitant un grand nombre d’entre eux à s'engager dans une
« résistance légitime ». Grâce à ces facteurs, les maisons clous sont de plus en plus courantes.

1567141137255-2008-10-31T120000Z_140204247_GM1E4AV1D4P01_RTRMADP_3_CHINA
Une maison clou à la périphérie de Nanjing, dans la province de Jiangsu, en octobre 2008. Encore une fois, les propriétaires ont insisté pour obtenir une indemnisation plus élevée avant d'accepter la démolition. Photo : REUTERS/Sean Yong

« C’est un phénomène est toujours d'actualité, dit-il. Les coûts du logement ont augmenté, en particulier dans les centres urbains riches en emplois, où les citoyens sont très cyniques à l'égard des fonctionnaires locaux, en particulier dans le cadre de la campagne anti-corruption de Xi Jinping. »

1567141164324-2007-11-05T120000Z_1629256266_GM1DWNJWJPAA_RTRMADP_3_CHINA-ECONOMY-PROPERTY
Un ouvrier ramasse des briques devant une maison clou au milieu d'un chantier de construction qui deviendra un nouveau quartier résidentiel à Hefei. Photo : REUTERS/Jianan Yu
1567141180417-2008-01-03T120000Z_2050803663_GM1DWYNWTAAA_RTRMADP_3_CHINA-ROADS
Une maison clou dans un chantier de construction qui deviendra un nouveau quartier résidentiel à Hefei, dans la province d'Anhui, en janvier 2008. La banderole dit : « Je demande instamment au gouvernement de punir l'entreprise qui a démoli ma maison, rendez-moi ma maison. » Photo : REUTERS/Jianan Yu
1567141199370-2008-01-09T120000Z_2040247967_GM1DWZQRPGAA_RTRMADP_3_CHINA
Une maison clou laissée sur un chantier à Guangzhou. La photo a été prise le 8 janvier 2008, juste avant sa démolition. Photo : REUTERS/Joe Tann
1567141227166-2012-11-24T120000Z_1898643744_GM1E8BO1C7501_RTRMADP_3_CHINA
Un couple de personnes âgées a refusé que sa maison soit démolie. Elle est devenue la seule restante au milieu d’une route de leur village dans la province de Zhejiang. Elle a finalement été démolie en 2012. Photo : REUTERS/Aly Song

VICE France est aussi sur Twitter, Instagram, Facebook et sur Flipboard.

Tagged:
Corruption
Chine
immobilier
dingzihu
maison clou