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Société

Ma vie dans une mairie de province

À 24 ans, j’ai intégré le service communication d’une mairie pour voir autre chose. J'y ai découvert l'ennui et le néant.

par Stéphanie
27 Novembre 2019, 8:50am

Photo Creative Commons 

Après plus de quatre ans passés au sein d’une entreprise privée en tant que rédactrice web, j’ai démissionné pour un poste de journaliste en mairie. J’ai donc quitté un CDI très confortable – avec tous les avantages que ça peut avoir : 13e mois, cantine, transports payés – pour un CDD d’un an. Une connerie ? Sans doute, mais si l’on en croit une étude publiée par id-carrieres en 2015, je suis dans la norme puisque 80,2 % des CDI sont rompus avant un an chez les 15-34 ans. Une nouvelle expérience professionnelle enrichissante s’offrait alors à moi et surtout une ligne de plus à mettre sur mon CV. À 24 ans, je n’allais quand même pas passer toute ma carrière dans la même boîte en grimpant les échelons les uns après les autres sans but. Il était temps et la proposition d’embauche est tombée à pic. Bien sûr, je croyais que ma décision était bonne et mûrement réfléchie.

Pendant l’entretien d'embauche, les recruteurs m’ont vendu du rêve : terrain, rédaction, communication. Ce pour quoi je cherchais un nouveau travail. Je voulais être dans le concret. Ils m’ont plus vendu le poste que je me suis vendue. Je n’aurais jamais pensé être recrutée, mon profil ne collait pas vraiment, je ne connaissais rien au fonctionnement des collectivités territoriales. Je n’ai pas menti. Quelques jours après, ils me téléphonent pour m’annoncer la nouvelle. Je suis heureuse et j’ai posé ma démission dans la foulée.

Mes anciens responsables n’ont pas écourté ma période de préavis. J’ai donc passé trois mois à me faire tout un tas de films sur mon futur poste. J’étais pleine d’ambitions et j’avais plein de projets à proposer. Si l’idée d’intégrer une équipe déjà formée depuis longtemps m’angoissait un peu, je gardais toutefois espoir, j’allais y arriver. Je ne cherchais pas particulièrement un confort de vie même si ça me rapprochait de chez moi. Je voulais voir le vrai monde, parler avec les vrais gens, sortir de ces entreprises anonymes.

Au départ, j’avais en tête l’image des fonctionnaires qui ne décrochent plus le téléphone à 16h59. Je n’ai pas été déçue. Rien que pour éditer mon contrat de travail, il a fallu plusieurs semaines au service des ressources humaines. La liste des pièces justificatives demandées était impressionnante : acte de naissance, certificat médical, livret de famille, diplômes… Le tout à envoyer par voie postale. Ils n’ont évidemment rien reçu ou perdu bon nombre de ces documents. Ça commençait bien. Mon entourage m’avait prévenue : « C’est que le début [de la galère]. » Ces clichés habituels sur les collectivités locales, je les connaissais déjà. J’ai essayé de croire que mes futurs collègues n’étaient pas comme ça.

Le premier jour, j’y suis allée de bon cœur, mais j’ai très vite déchanté face à ce qui se passait sous mes yeux. Pas d’ordinateur en état de marche, ni de téléphone, ni même de boîte mail. J'étais presque invisible pour mes collègues qui se racontaient leurs petites aventures du week-end en buvant un café autour d’un bureau. Rien de bien différent qu’avec mes anciens collègues, sauf que je participais à la conversation et qu'on travaillait. Parler de la dernière gastro du petit, ce n’était pas dans nos habitudes.

Après seulement une heure trente, j’entends les premiers propos racistes. « Il apprend l’Asiatique avec ses copains à l’école, mais ici on est en France ! » Plus tard, cette même personne, la quarantaine, blanche et blonde, racontera que son fils sort avec « une rebeue » et que ça la « dérange beaucoup ». Dès que quelqu’un arrive, ils se claquent une bise chaleureuse. C’est une petite équipe de 6 personnes seulement : un chargé de communication, un photographe, un journaliste, une webmaster et deux graphistes. Ils ont entre 25 et 55 ans. Ils ont l’air soudé. C’est peut-être du vent. La séquence dure une petite demi-heure et se répète tous les matins. Mais qui a vraiment envie de parler à 8 h 30 ?

Aucune mission ne m’est confiée avant plusieurs heures. Je me sens très vite inutile. Je commence à entrapercevoir les failles de l’équipe : il n’y a pas de responsable ni de management direct. Le service est laissé à l’abandon. « C’est une période creuse », me disent-ils pour me rassurer un peu. Lors d’un pot, un de leurs anciens collègues venu pour l’occasion lance : « Les gens compétents ne restent pas longtemps ici. » Ça me confirme ce que je pensais déjà.

« Tous les jours, un membre de l’équipe rappelle : "Ah ! Il est 12 h 01 !" Alors, ils posent tout et s’en vont »

Pour faire le magazine, ils reprennent les infos des années précédentes et les actualisent. Difficile de s’orienter. Une étude commandée par la Mutuelle nationale territoriale en 2012 rapportait :
« [Les agents territoriaux] doivent trouver en eux-mêmes et par eux-mêmes le sens de leur mission [...] Ils manquent de soutien, de repères. » Personne n’est invité à aller sur le terrain sauf le photographe qui a un planning à respecter, principalement pour prendre en photo le maire. Dès que je m’apprête à sortir, mes collègues me demandent où je vais et pourquoi. Normalement, je n’ai aucun compte à leur rendre.

À 12 h 01, alors que mon collègue journaliste, un trentenaire, m’explique quelque chose, il s’interrompt. C’est l’heure de déjeuner. Il va faire réchauffer sa « gamelle ». Les autres ont déjà leurs manteaux et sacs sur l’épaule. Ils ont tous le temps de rentrer chez eux. Je suis le pas, assez impressionnée par cette ponctualité. Ce n’est pas exceptionnel. Tous les jours, un membre de l’équipe rappelle : « Ah ! Il est 12 h 01 ! » Alors, ils posent tout et s’en vont. Ils sont à l’heure pour partir mais souvent en retard pour revenir.

Au retour de la pause déj’, la webmaster allume Netflix et commence à regarder une série bien installée dans son fauteuil de bureau. Presque emmitouflée dans son écharpe-plaid. Elle n’a presque rien à faire de la journée. Elle compte les minutes entre deux likes sur Facebook. Son contrat se termine à la fin de l’année. Elle m’explique plus tard qu’elle a proposé des projets pour améliorer la visibilité de la ville sur les réseaux. Aucun moyen ne lui a été accordé. Il n’y a ni stratégie éditoriale ni stratégie de communication. L’autre journaliste m’interpelle pour l’orthographe d’un mot. Je vérifie sur Google et il me rétorque : « Google, c’est pas super fiable. »

Il ne semble pas si bien intégré à l’équipe. La webmaster et le photographe se moquent gentiment de lui. Il veut bien faire, mais il en fait trop. Un peu lourd, un peu beauf. Il est arrivé quelques semaines plus tôt. Avant, il était vendeur dans une grande surface. Il enchaîne les petits contrats depuis plusieurs années maintenant. Il sait très bien que son CDD ne sera pas renouvelé car il remplace le journaliste en arrêt maladie. Pour autant, il a l’air de s’y plaire et de comprendre les procédures très strictes à respecter. Il envisage même de continuer sa carrière dans le public. Beaucoup de jours de congés, très peu de boulot. « Idéal pour la vie de famille. »

Fin de journée. À 17h28, ils enfilent leurs manteaux et attendent impatiemment devant la porte qu’il soit enfin 17h30. Ils ne prennent même pas le temps d’éteindre leurs ordinateurs. Je ne sais pas si je dois partir ou rester. Mon collègue éteint la lumière. Message reçu. Les horaires sont les horaires. Avant, je ne comptais pas mes heures, ça change. Je ne sais pas vraiment si c’est une bonne chose. La zone est quadrillée. Tous repartent du bureau avec le sourire. Ce temps gagné, c’est plus de moments en famille, plus de temps pour s’occuper de leurs maisons me dis-je.

« Mon collègue journaliste, lui, joue à un jeu de guerre sur son téléphone ou discute avec des filles sur des sites de rencontres »

Tous les jours qui suivent, je rencontre le néant. Il n’y a rien à faire pendant de longues heures. Même pas un mail à supprimer. Je regarde l’horloge tourner et quelques vidéos sur Youtube. Pendant un mois j’ai passé plus de temps à m’ennuyer qu’à rédiger. Parfois, je vais à une inauguration mais je ne peux pas exploiter cette matière. Période préélectrorale oblige. Mon collègue journaliste, lui, joue à un jeu de guerre sur son téléphone ou discute avec des filles sur des sites de rencontres. On me pose enfin quelques questions sur mon parcours et ma vie privée. Par intérêt ? Non sûrement pas. Plutôt par curiosité. C’est le genre de personnes à donner leur avis sur tout, même quand elles ne sont pas concernées. Elles interviennent tout le temps même pour des futilités.

L’une d’entre elles a fait toute sa carrière au même poste. Elle n’a pas bougé de sa chaise depuis 20 ans. L’autre est en poste depuis 10 ans. Ces deux-là passent la moitié du temps à faire des messes basses et à boire des infusions. Dès qu’elles le peuvent, elles dégainent leurs smartphones pour téléphoner à leurs familles et amis (sans jamais s’enfermer dans une pièce) ou jouer à Candy Crush. Devant les hauts gradés, elles font du zèle. Elles disent qu’elles sont débordées. Elles connaissent par cœur le fonctionnement de la maison. Elles ne vont pas bouger avant la retraite, elles sont cachées et s’en accommodent.

L’après-midi, on a le droit à la playlist personnalisée d’un de nos collègues. La plupart du temps il écoute des sons du genre « électro-chill ». Il en fait profiter tout le monde, que vous ayez envie ou non. Souvent, c’est supportable. Mais parfois, il se fait des petits délires en mettant Céline Dion, Francis Cabrel, Colonel Reyel ou même Jena Lee. Lui aussi s’ennuie beaucoup. Les jours où il ne doit pas se déplacer, il passe son temps à jouer sur son téléphone ou remplir des paniers sur le web. La situation ne lui convient pas non plus. Il cherche, assez mollement, un autre travail.

Un jour, une coupure d’Internet se produit en pleine semaine. Ça n’a l’air de gêner personne. Aucun ne tente de joindre le service informatique. Ils dégainent un jeu de société et poursuivent leur existence. Et ils vont jouer pendant plusieurs heures. Je suis mal à l’aise, je ne sais pas ce qu'il faut faire. Je n’ai même plus les mots. Comment cette expérience peut-elle être enrichissante si je n’ai rien à faire ? Eux s’en fichent, ils profitent de ces temps morts. Ils sont quand même payés qu’ils travaillent ou non. À la fin du mois, ils n’ont aucun problème pour payer leurs factures.

« Au bout d’une semaine, je sais déjà que je veux partir. Je n’ai aucune perspective d’évolution ici. J’ai même l’impression de régresser. »

Au bout de trois semaines je demande un rendez-vous avec le DRH et le cabinet. Je leur explique que je n’ai pas quitté un CDI pour m’ennuyer. Ils ont de l’espoir en moi, ils m’ont attendue. Je n’ai pas le « profil typique des agents ». Ils me confient de nouvelles missions mais ça ne semble pas plaire au sein même de mon équipe. On m’explique qu’il faut « ménager les susceptibilités ». Par exemple, pour publier un post sur les réseaux sociaux, il faudrait, selon le chargé de com, attendre la réunion du lundi et/ou envoyer un mail à 4 personnes pour validation. Il bosse ici depuis un an. Avant, il était dans une autre mairie pendant 18 ans. Il ne cesse de comparer son ancienne municipalité et celle-ci.

Le soir, je suis déprimée et épuisée. Alors que je ne fais pas grand-chose de la journée. Mon visage se ferme de plus en plus. Je n’ai même pas envie de sourire. On pourrait penser que c’est un rêve d’être payée à ne rien faire. Mais se sentir inutile est un sentiment terriblement désagréable. Le phénomène a une définition médicale : le bore-out [syndrome d’épuisement professionnel par l’ennui, ndlr]. Ou l’inverse du burn-out. 63 % des Français s’ennuient au travail selon une étude réalisée par le cabinet de recrutement digital Qapa.fr en février 2019. 28 % d’entre eux trouvent leur boulot « très ennuyeux ».

Au bout d’une semaine, je sais déjà que je veux partir. Je n’ai aucune perspective d’évolution ici. J’ai même l’impression de régresser. Je me suis vendue du rêve à moi-même et je tombe de très haut. J’ai déjà tenu un mois et vais donner ma démission dans les prochaines semaines.

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