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On a fait de notre chien de bureau une célébrité Instagram

Combien d’abonnés Instagram peut-on acheter avec un petit budget et en essayant tous les coups tordus ?

par Sebastian Meineck
14 Janvier 2020, 8:24am

Photo et montages par VICE

Un chien, un mois et 100 euros. C’est le temps et le budget que l’on s’est accordé pour faire de Henri, notre adorable mascotte de bureau, croisée jack russell et berger allemand, un chien influenceur sur Instagram. On se fichait pas mal de l’effet valorisant des likes et de tout ce doux genre de commerce, on voulait juste comprendre comment fonctionne vraiment l’industrie des faux abonnés.

On a commencé par la base. On a mis une photo de profil d’Henri, les oreilles relevées. Très mignon. Dans sa bio, on a simplement écrit : « Suivez-moi si vous aimez les chiens ! ». On a aussi créé une adresse mail gratuite et on l’a ajoutée à son profil comme contact commercial. Enfin, on a suivi dix comptes de chiots réellement célèbres sur Insta. Quatre d’entre eux nous ont rendu la pareille.

Puis, on s’est mis à publier au moins une photo par jour. On a installé un générateur de hashtag pour mettre des tags à notre place et on a parsemé le compte de citations de chansons pop pour polir les angles. Ça ne nous a pas demandé beaucoup d’efforts, mais nos publications sont passées pour du « contenu unique », comme les spécialistes du marché l’appellent.

Instagram-Post von Henri

La dernière publication d'Henri sur Instagram.

Après cette phase préparatoire, on a essayé d’obtenir des faux abonnés. On a téléchargé l’application Get Super Followers for Instagram sur Google Play Store, qui n’est désormais plus disponible. Le principe de l’application était simple : Henri devait liker et suivre d’autres profils pour obtenir des jetons virtuels, échangés contre des likes et des abonnés sur son profil – tout cela, gratuitement. Mais voilà le hic : l’application demandait également de donner le mot de passe Instagram d’Henri, chose à ne jamais faire. On a décidé de tenter le coup, juste pour voir ce qu’il se passerait.

C'est là que ça s'est corsé : on a passé beaucoup de temps à cliquer sur ces foutus boutons « like » parce que l’application n'arrêtait pas de se figer. Au bout d’une heure, on avait rassemblé à peine assez de jetons pour gagner 20 abonnés, et 150 à la fin de la journée. Puis, on a rapidement compris pourquoi personne n’utilise cette méthode. On a reçu une notification d’Instagram : on s’était fait repérer.

Notre dangereuse carrière de célébrité Instagram venait tout juste de commencer et elle était déjà arrêtée dans son élan. « La sécurité de votre compte a été compromise », disait la notification. « Il semble que vous ayez partagé votre mot de passe avec un service pour obtenir plus de likes ou d’abonnés, ce qui va à l’encontre des Règles de la Communauté. » Le message nous mettait en garde de ne pas recommencer ou le compte d’Henri serait désactivé, signifiant que ses (faux) amis ne seraient plus en mesure de le liker ou d’écrire des commentaires.

Étape suivante : on a rejoint un Pod. Autrement dit, un groupe de discussion d’utilisateurs Instagram qui « likent » leurs contenus respectifs pour faire grandir leurs nombres d’abonnés. On peut notamment les trouver sur Telegram, une application de messagerie cryptée.

Screenshots aus dem Instagram-Pod
Pods Instagram. Captures d'écran de Telegram

Le pod qu’on a rejoint comptait plus de 1500 participants, dont aucun n’était un pet influenceur (influenceur-animal de compagnie). La discussion ressemblait à un flux infini de liens Instagram, rarement interrompu par des modérateurs. Les règles étaient plutôt strictes. Avant de pouvoir publier son propre lien, il fallait « liker » et commenter les photos des dix derniers liens publiés dans la messagerie. Les commentaires devaient faire plus de trois mots et être publiés sous la bonne photo. Cela rendait notre participation « unique ».

Henri a suivi les règles religieusement. « J’aimerais bien me promener ici », a-t-il commenté, sous la photo d’une fille posant en face d’un pont. Mais au bout de quelques jours, on a réalisé que les autres membres du pod n’étaient pas aussi disciplinés que nous. On n’avait pas reçu autant de likes et de commentaires qu’on en attendait et tout le monde ignorait sans vergogne la règle du plus-de-trois-mots. « Trop mignon ». « Qu’il est chou ». « Ooooh trop mignon ». Silence glacial. Le message était reçu 5 sur 5 : on n’irait pas bien loin sans débourser un centime.

Screenshot aus Henris Instagram-Account
Ce petit chiot est très sage - nous, non. | Capture d'écran : Instagram

Il y a des centaines de magasins vendant des faux abonnés en ligne et la fourchette de prix peut être extrêmement large. D’abord, on a opté pour un service de « qualité » cher. La compagnie semblait réglo - elle indiquait même une adresse postale, un numéro clientèle et des offres d’emploi. On a acheté 25 abonnés venant de pays germanophones pour 5,90 €. La transaction fonctionnait comme n’importe quel achat en ligne, on a simplement payé par carte.

Le lendemain, nos nouveaux abonnés étaient là. Ils avaient des prénoms et noms normaux et même une photo de profil. Malheureusement, le service de « qualité » s’arrêtait là. La plupart des comptes semblaient faux - c’était des comptes privés avec seulement quelques photos, et ils ne réagissaient pas vraiment aux publications d’Henri. Le rapport qualité-prix était abysmal : pour 1000 abonnés, on devait débourser plus de 200 €.

Screenshots von Henris Followern
Les abonnés complètement inutiles obtenues via un service « made in Germany » | Capture d'écran : Instagram

Étant donné le peu de progrès, nous avons demandé conseil au Pr. Patrick Vonderau, spécialiste du marché noir des abonnés sur les réseaux sociaux à l’Université de Halle-Wittenberg. Le professeur Vonderau nous a dit de chercher un « Panneau de marketing des réseaux sociaux » sur le net, autrement dit, une boutique web vendant de la participation sur les réseaux sociaux.

Son conseil a fonctionné : nous avons trouvé un panneau SMM, créé un compte et entré une méthode de paiement. C’était un risque : on aurait pu se faire arnaquer ou nos informations de paiement auraient pu se faire voler. On a décidé de le faire quand même, pour mener l’expérience jusqu’au bout. Après tout, l’offre semblait plutôt bonne : 1000 abonnés pour 3,61 €. C'était beaucoup moins cher que le service précédent.

Malgré la promesse du site que les nouveaux abonnés arriveraient au bout d’un jour, il ne s’est rien passé. On a essayé de discuter avec le service clientèle douteux qui nous martelait qu’il s’agissait d’un problème technique. Deux jours plus tard, les 1000 abonnés étaient miraculeusement en place. Notre acharnement avait-il joué ? Après quelques recherches sur des forums, on a découvert que c’était un problème récurrent. Les usines à abonnés étaient traquées en permanence par Instagram et devaient donc trouver de nouveaux stratagèmes pour rester en activité.

Screenshot von Henris Instagram-Account
Henri est un magicien photoshop. Voilà sa première (et dernière) offre commerciale. | Captures d'écran : Instagram

Quelques jours plus tard, on a reçu notre première offre commerciale. Le magasin animalier Aki-Oka nous a proposé 50 % de réduction à vie sur ses produits en échange de promotion de leur magasin sur Instagram. Les jours suivants, on a reçu deux nouvelles offres et quelques autres après la date limite des 30 jours prévue par notre expérience. On a fini par accepter l’offre d’un magasin de T-shirt vegan, qui nous a désigné comme leur « ambassadeur animalier ».

Mais Henri avait toujours moins de 2000 abonnés et on voulait voir jusqu’où l’expérience pouvait nous mener. En approfondissant nos recherches, on a trouvé une boutique en ligne très bon marché avec une option « recharger », signifiant que si certains de nos comptes abonnés étaient fermés par Instagram parce qu’ils étaient faux, le service nous en donnerait de nouveaux. On a acheté 12 000 abonnés pour 60 euros et rajouté quelques centaines de « likes » pour seulement 35 centimes la centaine. La livraison a pris quelques jours - pour des raisons techniques, encore une fois. Puis, enfin, Henri est devenu un micro-influenceur.

Henris Follower-Wachstum in einer Grafik
L'opposé de la croissance organique (bleu : jour. Rouge : nombre d'abonnés). | Captures d'écran : Tableur Google

Renforcés par cette nouvelle victoire, on a décidé de faire le saut dans le monde de la publicité professionnelle. On s’est inscrit sur quelques plateformes en ligne qui mettent en lien les marques avec des influenceurs. Avant d’engager un nouveau client, ces compagnies exigent des candidats des données montrant l’évolution de leur nombre d’abonnés à travers le temps, la localisation de leurs abonnés et leur niveau de participation.

Il ne fallait pas être une lumière pour découvrir que les abonnés d’Henri étaient faux : la plupart d’entre eux n’avaient pas de photo de profil, avaient des noms d’utilisateurs bizarres et étaient basés à Istanbul, Delhi, Bakou et Mumbai - et non à Berlin, où vivait notre bon chienchien. D’un autre côté, le taux de participation sur le compte d’Henri, c’est-à-dire combien d’abonnés réagissait à ses publications, n’était pas si mauvais. C’était de l’ordre de 3 %, la moyenne pour les influenceurs Instagram. Malheureusement, personne n’était dupe - aucune des plateformes qu’on avait contactée n’a accepté de signer avec nous.

Screenshots aus Henris Analytics
Henri fait fureur à Istanbul. (Décryptage des abonnés : à gauche - 10,252 abonnés. Au centre : classement des pays. À droite : croissance - total : 9,503 ; non-suivi : 1,447 ; abonnés : 10,950). | Captures d'écran : Instagram

Notre dernier joker pour se remplir les poches sur le dos du pauvre Henri était le marché noir où les comptes Instagram à gros chiffres sont vendus et achetés. Nous en avons trouvé un sur Telegram, par le biais d'Amrit, un gérant du groupe rencontré sur la plateforme. Amrit a collaboré avec nous pendant un moment, répondant ouvertement à nos questions sur son secteur d’activité. Il nous a dit être un adolescent à Dubaï mais n’a pas voulu donner son nom.

On lui a demandé un devis. Un compte avec 12 000 abonnés vaut 100 $, mais le nôtre contenant des faux comptes, il l’a évalué à 30 $. C’est moins que ce qu’on avait investi, mais là-encore, on a dû louper quelques combines de l’industrie.

Screenshot von Henris Instagram-Account
Henri, en mission pour sauver le monde | Capture d'écran : Instagram

Apparemment, tricher sur Instagram demande un grand investissement en temps, en patience et en travail. On aurait sans doute pu utiliser cette énergie pour atteindre notre objectif de manière légale. Alors, pourquoi les gens continuent-ils à acheter des abonnés si cela ne marche pas vraiment ? Et bien, certains influenceurs avec une réelle base d’abonnés grossissent quelque peu leurs effectifs pour atteindre de meilleures offres commerciales. À petite dose, c'est plus difficile de voir que l’on triche. Et il y a aussi beaucoup de gens qui se foutent de la célébrité et veulent juste faire une blague à leurs potes.

On a bien évidemment décidé de ne pas vendre le profil d’Henri, mais de mettre fin à sa carrière de chien influenceur. Finalement, Henri n’avait pas besoin de milliers de likes, mais juste de quelques câlins.

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