En photos : L'est de Mossoul réapprend à vivre
VICE News

En photos : L'est de Mossoul réapprend à vivre

Un mois après sa libération, la partie est de Mossoul reste meurtrie par la violence des affrontements. Si la vie urbaine reprend son cours, les civils manquent de tout et déplorent l’inaction du gouvernement.
28 février 2017, 4:00pm

« L'armée irakienne a chassé Daech mais regarde l'état de ma maison ! ». Ahmed, la soixantaine, constate l'ampleur des dégâts. Un kamikaze s'est fait exploser dans son jardin. Entouré de ses voisins, ce barbier de profession, fume nerveusement devant les restes d'une bâtisse à ciel ouvert. Dans l'herbe noircie, des ossements sont éparpillés autour d'un vieux treillis militaire. Aux fenêtres, des lambeaux de tissu rouge flottent dans le vent. « Tout a été pillé », explique-t-il en désignant un lit pour enfant éventré.

Dans le quartier d'Al Tamim, ravagé par les affrontements, un habitant constate les dégâts dans la maison de sa voisine qui a fui à Erbil.

L'homme est de retour après trois mois d'absence. Comme la plupart des habitants du quartier, Ahmed a fui en direction d'Erbil avec sa famille pour échapper à la violence des combats de rue entre les forces spéciales irakiennes et les djihadistes de l'État islamique. Aujourd'hui, sur le seuil de sa porte, il se bouche le nez. Le retour à la vie quotidienne est un véritable coup de massue. « Nous sommes libres mais il n'y a plus d'eau potable, plus d'électricité. La ville manque des services les plus élémentaires. L'armée est partie et Bagdad ne fait rien. En Europe, l'État laisse aussi les gens comme ça, sans abri, avec des cadavres de barbus ? », s'interroge-t-il, perplexe.

Dans le quartier d'Al Tamim, près des habitations, un djihadiste n'a pas réussi a se faire exploser.

Ici, dans la zone tristement célèbre d'al-Tamim, libérée officiellement de Daech fin décembre, il n'y a plus aucune présence de l'armée irakienne. Le quartier résidentiel, qui fut l'un des plus difficiles à reprendre des mains de Daech, avait à l'époque attiré les télés du monde entier. Rue par rue, les combattants de l'État islamique s'étaient retranchés dans les foyers pour prendre la population en otage. « Durant l'offensive, dans ces pâtés de maisons, les djihadistes ont lancé plus de 200 voitures piégées pour perpétrer des attentats contre les civils et les forces spéciales », explique Hussein qui déblaie des débris devant sa porte.

Avant la destruction de sa boutique par des frappes aériennes dans la zone industrielle de Mossoul, Ibrahim, vendait des pièces automobiles depuis 20 ans.

Après le soulagement de la libération, c'est désormais le temps de la crainte des représailles à al-Tamim. Saja, une mère de famille, affirme vivre la peur au ventre. « Des drones envoyés par Daech survolent les maisons et lâchent des grenades. Une femme a été gravement blessée hier dans le quartier d'al-Aden. Je ne veux plus vivre ici », confie-t-elle. Les autres plaies du conflit, celles qui affectent la vie de tous les jours, commencent elles aussi à se faire ressentir. Les rues trouées demeurent figées dans un décor apocalyptique de décombres.

Un homme cherche de la ferraille dans un parc de voitures calcinées.

Si les commerces du coin ont timidement repris du service, des carcasses de voitures carbonisées sont toujours encastrées dans les façades. Grâce aux initiatives populaires, la vie se réorganise tant bien que mal. Le système de canalisation étant lourdement endommagé, les gens ont commencé à creuser des puits de fortune dans les jardins pour avoir de l'eau. « C'est comme si l'attaque avait eu lieu hier », conclut Ahmed.

À l'entrée de Mossoul Est, en direction de la ville de Bartella, un cadavre de djihadiste pendu par l'armée irakienne est exposé à la vue de tous.

Agglutinés autour du barbier, les habitants se pressent pour faire entendre leur voix. La guerre n'a pas seulement laissé ses marques dans le tissu urbain. Deux ans et demi se sont écoulés sous la terreur du califat. Les histoires se ressemblent et s'entremêlent dans le voisinage. Celles des interdictions, des punitions, des coups de fouet sans raison. Dans le tas, un homme agité retire ses gants noirs révélant les affres sur ses paumes. « Je m'appelle Taha, je suis instituteur. Le 24 novembre les soldats de Daech sont venus me chercher chez moi devant mes enfants. Ils m'ont dit que je n'étais pas propre, car mon pantalon était trop long et mal taillé. Ils m'ont enfermé dans une église pendant 15 jours avec d'autres prisonniers. Cette époque n'a pas de nom. J'ai pourtant réussi à m'échapper », raconte-t-il le regard fixe.

Un soldat surveille les rives du Tigre, depuis la terrasse de l'hôtel Ninawa, ancien centre de commandement de Daech repris par l'armée irakienne.

Mais le calvaire ne s'est pas arrêté là. Taha affirme s'être blessé lors de son évasion avec des barbelés qui couronnaient les murs. « Lorsque l'armée a libéré mon quartier, j'ai été suspecté à cause de mes cicatrices. Les militaires m'ont emmené et m'ont tabassé. On m'a accusé d'avoir pris les armes, d'être Daech, que je devais tout avouer. ». La colère se lit sur le visage du jeune homme. Majoritairement sunnites, les habitants de Mossoul vivent sous la tutelle d'un gouvernement chiite, instauré depuis l'invasion américaine en 2003, après la chute de Saddam Hussein. Ici, nombre d'entre eux redoutent des exactions et se méfient de l'armée comme de la peste, perçue comme la main hostile du pouvoir central de Bagdad.

Au milieu des décombres de la zone industrielle de Mossoul, des ouvriers se réchauffent autour d'un feu.

Aujourd'hui, au milieu des ruines, les habitants d'al-Tamim en ont fini avec le bruit sourd des bombardements et les tirs de sniper, mais comme partout ailleurs, l'ombre du drapeau noir plane encore. Au détour d'une rue, une bande de gosses rigole en démantelant frénétiquement à l'aide d'un marteau ce qu'il reste d'un moteur de voiture. S'ils ont de la chance, ils pourront revendre la ferraille à bon prix sur le marché. « Regarde, regarde, Daech ! ». 200 mètres plus loin, à côté d'une piscine en plastique pour enfants, deux corps en décomposition à peine recouvert par une couverture gisent au sol, à côté de ce qui semble être une ceinture explosive. « L'armée laisse les dépouilles des djihadistes pourrir sur les trottoirs pour faire peur à la population. C'est un message de mise en garde adressé à ceux qui aident encore des combattants à se ravitailler », commente un passant.

Près d'un mois après la libération, des cadavres de combattants jonchent toujours le sol dans les quartiers populaires de l'est de Mossoul.

Dans le quartier Zohor, non loin des berges du Tigre, les tirs de mortiers résonnent au loin. Après sept semaines de combats, sur une des grandes artères de Mossoul, les marchands de légumes sont enfin revenus colorer la ville avec leurs étals. Armés de chaises en plastique, deux vieux s'installent tranquillement sur la chaussée en papotant. Ils ont repris leur activité préférée : fumer en regardant les passants. « Je suis simplement heureux », explique l'un des deux. « J'habite ici et depuis 65 ans, je n'ai jamais quitté ma maison. Je suis né à Mossoul et je mourrai à Mossoul. »

Après des mois de privation sous la domination du califat, les habitants de Mossoul retrouvent les joies de la rue.

Toutes les photos sont de l'auteure.

Suivez Thérèse di Campo sur Twitter : @ThereseDiCampo