Catrin Hantoosh Butrun vit avec ses deux filles dans la conciergerie d’un immeuble de Beyrouth. Photos de l'auteure 

Avec les chrétiens irakiens réfugiés à Beyrouth

L’avancée de l'organisation État islamique en Irak a poussé plusieurs milliers de chaldéens à fuir. Le Liban a été l’un des premiers pays d’accueil pour ceux qui espèrent désormais obtenir l’asile loin du Moyen-Orient.

|
26 Septembre 2017, 5:00am

Catrin Hantoosh Butrun vit avec ses deux filles dans la conciergerie d’un immeuble de Beyrouth. Photos de l'auteure 

« Vous êtes sérieux ? », s'exclame Ranine, agacée quand on lui demande si elle aimerait rentrer à Mossoul. Cette jeune femme médecin de 27 ans, chrétienne exilée à Beyrouth depuis deux ans, est catégorique : « Comment pouvez-vous penser que nous aimerions y retourner ? Il n'y a plus rien qui nous attend en Irak : plus de maison, plus d'électricité, plus d'eau courante et aucune sécurité. » Ses anciens camarades de fac lui ont d'ailleurs conseillé de ne pas revenir. Sa maison, abandonnée en 2014, est aujourd'hui occupée par des squatteurs. Assise à côté d'elle sur un canapé usé, sa mère soupire : « Ma seconde fille qui vit à Erbil a fait le chemin jusqu'à Mossoul pour voir notre maison : il y avait une nouvelle famille dedans. Par peur de leur réaction, elle n'a pas osé leur demander de partir… Nous avons compris que ça ne servait plus à rien de rentrer. »

Ranine et sa mère ont quitté Mossoul le 10 juin 2014, alors que les troupes de l'organisation État islamique étaient présentes dans la ville depuis cinq jours. Fraîchement diplômée de l'université de médecine, Ranine n'a pas exercé son métier depuis trois ans. Néanmoins, la situation se débloque : sa mère, son frère et elle ont enfin obtenu le droit d'asile au Canada. Ils viennent de recevoir la lettre de l'UNHCR, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, et espèrent que le reste de leur famille séjournant dans la province d'Erbil, région autonome kurde en Irak, les rejoindra dans la foulée.

La question du retour au pays est particulièrement sensible au sein de la communauté chaldéenne depuis que leur patriarche – à savoir le chef de l'Église chaldéenne, basé en Irak – a officiellement déclaré que l'Église encourageait le retour des chrétiens dans les régions libérées de l'EI. L'institution s'est même engagée à payer le ticket d'avion pour les personnes qui feraient le choix de retourner en Irak. « Le problème n'est pas de payer 250 dollars pour un billet d'avion, s'énerve Ranine. Ce n'est un problème pour personne,. Le problème, c'est de nous demander de revenir dans des villes ou des villages où nous ne sommes plus du tout en sécurité. » Beaucoup de chrétiens d'Irak estiment en effet qu'ils ne peuvent plus faire confiance à leurs anciens compatriotes sunnites. Ils craignent que les trois années de vie sous la coupe de l'organisation djihadiste n'aient laissé des traces dans les mentalités de leurs anciens collègues, voisins ou amis. « On n'a plus confiance dans les sunnites, ajoute Ranine. Pendant que Daech occupait Mossoul, combien ont été complices ? » Un sentiment de méfiance et de peur partagé par la majorité des chrétiens irakiens.

Autel appartenant à Abou Raad

Au sein de l'Église chaldéenne, plaider pour le rapatriement des fidèles suscite la confusion. Pour Monseigneur Michel Kassarji, l'évêque chaldéen de Beyrouth et primat du Liban – le représentant de l'Église chaldéenne au Liban –, la déclaration du patriarche est légitime mais problématique : « C'est le rôle de l'Église d'encourager au retour des fidèles, explique l'évêque. Mais la situation est encore trop dangereuse et les Irakiens ne veulent pas entendre ce discours. Nous devons laisser aux individus la liberté de choisir. Si nous encourageons au retour, nous devons parallèlement travailler avec le gouvernement irakien pour qu'il assure une vraie sécurité aux chrétiens. Or, ce sont des processus longs à mettre en place. » Si la bataille de Mossoul est une défaite majeure pour les djihadistes, la situation dans la région reste très incertaine, et potentiellement dangereuse.

C'est ce qu'explique Abou Qusay, l'ancien maire de Batnaya, un des villages chrétiens de la plaine de Ninive, au nord-est de Mossoul. Pour lui aussi, le choix est fait : « Irak ? No », s'exclame-t-il en anglais avant de poursuivre en arabe. « Nous nous sommes toujours sentis comme des citoyens de seconde zone, nous nous étions habitués aux petites pressions quotidiennes, mais depuis la chute de Saddam Hussein, notre situation a empiré jusqu'à l'arrivée des extrémistes de l'État islamique, qui ne nous ont laissé que deux choix : partir ou mourir. » Abou Qusay est arrivé à Beyrouth en 2014, quand les troupes de l'organisation État islamique ont pris par surprise les villages de la plaine de Ninive, jetant sur les routes des centaines de milliers de personnes. Il rêve désormais de s'envoler pour les États-Unis, où réside son fils. « Ce pays a beau être le pays de mes ancêtres, il ne me manquera pas », poursuit le sexagénaire.

Également originaire de Batnaya, Abou Farid a fui au même moment. Avec sa femme, sa fille et ses deux fils, il occupe depuis trois ans un petit appartement situé dans le quartier de Zaratriyeh, au nord de Beyrouth. En ce vendredi du mois d'août, la famille est aux anges. Ils viennent d'apprendre que leur demande d'asile a été acceptée. Départ prévu pour Vancouver le 16 octobre prochain. Ils plaisantent entre eux. Le cadet veut devenir Premier ministre de leur prochain pays d'accueil. Son père poursuit : « Je serai ministre des Affaires étrangères et je ferai une loi pour accepter tous les chrétiens d'Irak au Canada. »

Abou Farid en compagnie de sa famille

Batnaya comptait environ 5 000 habitants avant 2014. « Dans chaque village, il y a désormais des commissions chargées d'organiser la reconstruction et le rapatriement des habitants », explique l'ancien maire, sur un ton agacé. Il hausse les sourcils et poursuit : « Il y a eu beaucoup d'argent envoyé, mais rien n'a encore été fait. De toute façon, nous ne retournerons pas en Irak tant que l'Europe et les États-Unis n'instaureront pas un cordon de sécurité autour des villages chrétiens ». Libéré en octobre 2016 par les peshmergas kurdes, le village fantôme n'est, lui, plus qu'un amas de ruines.

À une cinquantaine de kilomètres au sud de Batnaya, Qaraqosh a subi le même sort. Catrin et sa famille faisaient partie des 50 000 âmes que comptait cette ville chrétienne. Elle a fui vers le Kurdistan irakien à bord de bus affrétés par l'Église chaldéenne. « Nous montions dans les bus alors que les troupes de Daech attaquaient la ville par l'autre côté », se remémore la jeune femme. À Tel Eskof, un autre village de la plaine de Ninive, les familles ont fui par leurs propres moyens. Abandonnée par son mari avec ses quatre filles, Soha, la tante de Catrin, a acheté un véhicule avec ses économies pour pouvoir quitter le bourg, parcourir les 150 km jusqu'à Erbil, et rejoindre Beyrouth en avion. Cela fait trois ans qu'elle vit avec ses filles dans un ancien local commercial dans le quartier de Zaratriyeh, en banlieue nord de la capitale libanaise. Cette ancienne institutrice travaille toute la journée de huit heures à dix-sept heures comme agent d'entretien dans une usine d'aluminium. Durant ce temps, ses filles, âgées de 5 à 14 ans, restent seules dans l'étroit local qui leur sert de maison.

« La vie à Beyrouth est très dure, se plaint Soha. Le coût de la vie est élevé et nous n'avons aucun statut légal. C'est le stress en permanence. Voilà pourquoi nous ne pouvons pas rester ici. » Soha et ses filles ont heureusement obtenu l'asile il y a trois mois, et attendent désormais de rejoindre la Grande-Bretagne. « Je ne connais personne là-bas, je ne parle pas anglais, ce sera dur au début, mais je sais que ce sera mieux pour le futur de mes filles. »

Soha en compagnie de ses quatre filles

Tous les chrétiens n'ont cependant pas fui l'Irak. Beaucoup se sont installés à Erbil, dans la province du même nom. D'autres résident dans les localités qui n'ont pas été envahies par l'EI. D'autres travaillent et vivent encore à Bagdad. Sur le 1,2 million de chrétiens que comptait l'Irak en 1987, il en restait entre 250 000 et 400 000 fin 2016.

Abou Raad et Sahama ont tenté de rester, en vain. Ils vivaient dans le sud du pays jusqu'à ce qu'Abou, le patriarche de la famille, soit contraint de fermer son magasin d'alcool après que celui-ci a été incendié. Sahama, sa femme, précise que toute la famille a choisi de partir le jour où un chef religieux sunnite les a expropriés de leur maison. Elle a gardé des articles de journaux et des photos pour tenter de le prouver devant l'UNHCR et faciliter ainsi leurs chances d'obtenir l'asile à l'étranger.

Sahama et sa fille Riam dans leur maison de Beyrouth, située dans le quartier de Jdeideh
Sahama a soigneusement emporté avec elle les quelques documents qui lui serviront à prouver aux Nations unies que sa famille a été victime de persécutions en Irak

Raphaël Paul Koupaly, diacre de l'évêché et coordinateur de l'action humanitaire au sein de l'institution, m'affirme que depuis 2014 et l'arrivée massive des chrétiens d'Irak à Beyrouth, le nombre de familles réfugiées demeure constant. Celles-ci seraient toujours confrontées aux mêmes problèmes : pas d'emploi, pas d'école pour les enfants, des logements coûteux et bien souvent insalubres, ainsi que des difficultés pour accéder aux soins de santé. À cela, il faudrait ajouter les problèmes sociaux et familiaux, directement ou indirectement liés à l'exil. Selon l'homme d'Église, violences conjugales, alcoolisme et perte de l'autorité parentale sur des enfants sans (ou presque sans) activités éducatives seraient monnaie courante.

Certaines familles attendent depuis plusieurs années à Beyrouth sans avoir la garantie d'être acceptées un jour dans un autre pays. En août 2017, 15 familles ont obtenu le droit d'asile – aux États-Unis, en Australie et au Canada, principalement. « D'habitude, on est plutôt sur une moyenne de cinq ou six par mois », rappelle Raphaël Paul Koupaly. Malgré la faiblesse des quotas et les difficultés auxquelles ils font face au Liban, la majorité des exilés préfère attendre que de retourner en Irak, le pays de leurs ancêtres.