Entre cartels et groupes d'autodéfense : rencontres au cœur du Michoacàn
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Entre cartels et groupes d'autodéfense : rencontres au cœur du Michoacàn

Double rencontre avec le leader d'un groupe de tueurs à gage du cartel des Templiers et avec un ancien narcos reconverti chef d'une unité d'un groupe d'autodéfense soutenu par le gouvernement mexicain.
08 juillet 2016, 7:30am

Dans un entrepôt désert du Michoacàn, Mexique, entre deux bouchées de ragoût de bœuf et de tortillas, un homme plutôt costaud nous explique qu'à l'âge de 18 ans, il rêvait de devenir un agent pour la Drug Enforcement Administration — la police antidrogue américaine.

Quatorze ans plus tard, le même homme dirige une équipe de huit tueurs à gage qui travaille pour le compte des Caballeros Templarios (les Templiers), un cartel mexicain de l'État du Michoacàn.

« Parfois je me demande si ça en valait la peine, » nous dit-il, en référence à la guerre qu'il mène contre les autres cartels et ses anciens collègues qui ont depuis rejoint les groupes d'autodéfense soutenus par le gouvernement. « On aurait dû cacher les armes tout de suite et s'enfuir. Ça ne servait à rien de se battre. Beaucoup de mes camarades pourraient encore être en vie aujourd'hui. »

Un peu plus loin dans la région, un ex-Templier plus âgé et avec plus d'embonpoint, déguste un ragoût de mouton à l'ombre d'un manguier. Il dirige aujourd'hui une unité composée d'anciens membres du cartel. S'ils ont tourné le dos à la criminalité, ils ne sont tout de même pas près de déposer les armes.

« Si je ne porte pas d'arme les méchants vont me tuer, » nous explique-t-il.

Autrefois collègues, aujourd'hui ennemis, Luis et Pancho (les prénoms ont été changés) prétendent être coincés dans un cycle de violence. Aujourd'hui, le Michoacán demeure l'une des régions les plus instables du pays, dix ans après le début de la guerre des cartels, qui a fait plus de 100 000 victimes.

La violence a débuté lorsque le président Felipe Calderón a mis sur pied une campagne de répression militaire contre les cartels, peu après son arrivée au pouvoir en décembre 2006. Ces mesures ont d'abord été déployées dans la région de Tierra Caliente dans l'État de Michoacán.

Son successeur, le président Enrique Peña Nieto, a maintenu la même ligne dure lorsqu'il est arrivé au pouvoir en 2012. Son gouvernement prétend aujourd'hui avoir orchestré la défaite des Templiers et contrôlé les groupes d'autodéfense qui se sont formés pour mater le cartel.

Mais à Tierra Caliente, on raconte une autre version des faits. La région, qui souffre des séquelles de la violence de ces dernières années, abrite aujourd'hui 13 groupes armés — dominés pour la plupart par les Templiers ou ex-Templiers. Pour ces groupes, il n'est pas question de savoir s'il y aura une nouvelle flambée de violence, mais quand celle-ci va éclater.

La violence entre les groupes armés rivaux est une réalité du quotidien dans la région, même si à Apatzingán, la plus grande ville de la région, la forte présence des forces fédérales assure un certain calme. Ici, les cadavres sont généralement découverts au lever du jour.

Mais à quelques minutes à peine des frontières de la ville, c'est une autre histoire. Les collines font place aux montagnes escarpées, où les habitants cultivent depuis toujours le cannabis et produisent de la méthamphétamine à destination des États-Unis.

La base de Luis est à 40 kilomètres d'Apatzingán, mais pour y arriver, il faut d'abord traverser le territoire de ses adversaires. La zone grouille de punteros — des jeunes payés pour signaler tout mouvement suspect à l'aide de radios.

Le fief de ce groupe s'étend jusqu'à la rivière, surplombée par un pont en béton effrité que les habitants surnomment « la frontière ».

À partir de là, la route goudronnée se transforme en un chemin de terre difficile d'accès, même pour les conducteurs les plus endurcis. Le chemin serpente dans une zone broussailleuse jaunie par un soleil de plomb, et interrompue de part et d'autre par des grands cactus.

De la guerre qui a ravagé la région, il reste quelques traces, comme cet autel couleur abricot surplombé par une petite colline, qui ressemble un peu à une navette spatiale.

L'autel a été construit à la mémoire de Nazario Moreno González — aussi connu sous le nom de El Más Loco (Le Plus Fou). Selon le gouvernement, González aurait été abattu depuis un hélicoptère de la police en décembre 2010.

Un autel et une croix à la mémoire d'El Más Loco. (Photo de Falko Ernst/VICE News)

Moreno était le leader culte du cartel Familia Michoacana qui s'est établi à Tierra Caliente dans les années 2000 et avait repris le contrôle de la région à ses anciens chefs, les Zetas. La Familia dominait tout — de la production de meth à la culture de l'avocat, en passant par la résolution de conflits au sein de la communauté. Tout en prétendant être inspiré par la religion, le cartel a commis d'innombrables meurtres et pratiquait l'extorsion à grande échelle. Certains ont même accusé les membres du cartel de manger le cœur de leurs ennemis.

Le président Calderón a vanté la mort de Moreno comme une victoire majeure de sa campagne contre la criminalité. Mais, petit détail gênant — le « capo » était toujours en vie.

Profitant de sa mort officielle, Moreno s'est réinventé en la personne de Saint Nazario, se créant même une élégie dans laquelle il se décrit comme défendeur des malades. Il en a également profité pour créer un nouveau cartel, appelé les Chevaliers Templiers.

Les Templiers ont succédé à la Familia, mais se sont heurtés aux nouveaux groupes d'autodéfense qui se sont formés dans la région en 2013, et qui se sont par la suite alliés au gouvernement pour mettre fin au règne des cartels.

Les habitants de la région se souviennent encore du passage d'un convoi de 50 véhicules militaires et non-militaires qui a ratissé la région en 2014, à la recherche de Templiers. Ils en ont profité pour détruire l'autel de Moreno, qui est aujourd'hui criblé de balles. Aujourd'hui encore, le sol est couvert de bris de verre et de poussière. La statue en or du narco-saint a, quant à elle, disparu.

Moreno a été tué une seconde fois en mars 2014, cette fois-ci pour de bon. Lorsque les forces armées ont arrêté son bras droit, Servando Gómez Martínez — surnommé La Tuta — en mars 2015, elles ont annoncé la fin officielle des Templiers.

Mais les hommes de Luis — rassemblés dans un village d'une vingtaine habitations au bout de la route — ne voient pas la chose de cet oeil. Ce soir, ils fêtent les 60 ans de l'un des leurs avec de la bière et de la musique.

Équipés d'AK-47 avec lance-grenades et de fusils de précision Barrett .50mm, ils ont l'air bien vivants. Ils énoncent les propriétés techniques de leurs armes ; le poids (37 kg), la portée (2.9 kilomètres) et le coût d'une charge de 19 cartouches (1 042 dollars) — au moins trois fois le salaire mensuel d'un tueur à gage.

Un tueur à gages nettoie son fusil de précision Barrett .50mm. (Photo de Falko Ernst/VICE News)

Luis observe ses hommes et parle de ses années passées dans un lycée de la baie de San Francisco, aux États Unis. À l'époque il rêvait de mettre les narcos hors d'état de nuire en tant qu'agent de la DEA. Mais ces rêves se sont envolés lorsque Luis a écopé de quatre ans en prison à cause de son frère qui trempait dans la production et de trafic de meth. Aujourd'hui, Luis affirme n'avoir aucun lien avec les activités de son frère. Il a été expulsé vers le Mexique en 2006.

Il a d'abord rejoint la Familia, avant de suivre El Mas Loco lorsqu'il a créé les Templiers. Il est resté loyal au cartel lorsque les choses ont commencé à se gâter. Luis regrette la « trahison » de ceux qui ont rejoint les groupes d'autodéfense et qui, du jour au lendemain, sont devenus des ennemis — des contras comme on dit. La guerre a continué jusqu'en 2014, lorsqu'on lui a ordonné de faire profil bas.

Le tireur nous explique qu'il s'est ensuite rendu à Morelia, la capitale d'État, où il a vécu une vie plus ou moins tranquille en compagnie de sa femme et de leurs deux enfants. De temps en temps, il tombait sur d'autres Templiers passés dans la clandestinité.

« Avec autant de délateurs, on ne savait pas trop ce qui se passait, » nous dit-il. Un jour, un homme est venu chez lui, a agressé sa femme et a effrayé ses enfants. Luis, lui, y a échappé. « C'est bon. Je sais qui ils sont, je sais où ils sont. On s'occupera d'eux lorsque l'heure sera venue. »

Luis explique qu'il est sorti de la clandestinité pour établir sa nouvelle division des Templiers en janvier. Il nous assure que le calme règne, même si les collines alentour sont surveillées 24h/24 par des snipers qui veillent — en cas d'attaque d'un autre groupe armé.

L'un de ces groupes est installé de l'autre côté de la rivière, entre la base de Luis et la ville d'Apatzingán. Un autre groupe vit derrière les hautes collines qui encerclent le village.

Pour cette raison, ils campent à l'extérieur du village. Cela explique également pourquoi ils se ruent sur leurs armes dès que la radio de Luis signale des coups de feu dans un village voisin.

Ces petits accrochages n'ont rien à voir avec les violences enregistrées en 2010, lorsque la Familia s'est divisée et que les Templiers se sont formés. On est également loin de la violence observée en 2013 et en 2014, lorsque les groupes d'autodéfense s'en sont pris au cartel.

Mais les tueries continuent, même si elles ne sont pas toutes signalées. La distinction entre membres des cartels, ex-membres et membres des groupes d'autodéfense est elle aussi floue.

Pancho illustre bien à quel point la distinction entre gentils et méchants, justiciers et narcos, est complexe.

Il a quitté les Templiers pour échapper à l'autorité étouffante des chefs du cartel. Il dit qu'il a rejoint les groupes d'autodéfense lorsque le mouvement est devenu suffisamment important pour faire face aux cartels.

En théorie, Pancho est dans le camp des vainqueurs. Après avoir entraîné la défaite des Templiers, Pancho et ses collègues ont été plus ou moins intégrés aux forces de l'ordre avec la création d'une police rurale. Cette police rurale a été soi-disant démobilisée en mai de cette année.

Les Kalachnikovs sont populaires auprès des guerriers du Michoacán. (Photo de Falko Ernst/VICE News)

Mais le groupe d'ex-Templiers et de justiciers que Pancho dirige depuis sa base, à 24 kilomètres d'Apatzingán, n'a pas l'air d'avoir posé les armes.

Impossible, nous dit Pancho. Il explique que les Templiers n'ont qu'une idée en tête — ressusciter l'époque où l'argent extorqué aux exploitations agricoles coulait à flots. Certaines de ces exploitations reçoivent à nouveau des menaces.

« Ils ont encore leurs listes qui leur permettent de savoir qui payait quoi à l'époque, » dit-il. « Cela représente des tonnes d'argent. »

Pancho craint que l'État ne fasse rien pour stopper les Templiers et que la région risque à nouveau de sombrer dans la violence.

Selon lui, les Templiers ont presque repris le contrôle de la zone il y a trois mois. Lui et ses hommes ont été prévenus à l'avance par un commandant de l'armée. En revanche, on lui a dit de ne s'attendre à aucune aide de la part du gouvernement.

Pancho dit qu'il a activé le protocole d'urgence du groupe qui est en place pour répondre à ce genre de situation. Les 150 4x4 à sa disposition ont pris position, et ses hommes se sont préparés au combat. Il prétend que cette démonstration de force a dissuadé un convoi de Templiers, qui a rebroussé chemin avant qu'un coup de feu ne soit tiré.

La menace que représentent ses anciens compagnons d'armes Templiers ne fait qu'empirer, nous dit Pancho. En effet, les Templiers sont aujourd'hui alliés à un groupe nommé les Viagras.

Les Viagras sont une organisation criminelle indépendante de Tierra Caliente qui a tendance à s'allier au groupe le plus puissant du moment — en commençant par les Zetas, ensuite la Familia, et enfin les Templiers. À un moment donné, ils chassaient même les Templiers pour le compte du gouvernement, même si l'alliance entre les deux groupes semble avoir été aujourd'hui renouvelée.

L'ancien narco se plaint de ne pouvoir ni compter sur la police fédérale, ni sur l'armée, pour soutenir ses efforts contre les Templiers et les Viagras.

Une armée privée composée de 350 soldats, opère donc dans un flou juridique, où il n'y a aucun compte à rendre et où la violence est privatisée. Cela suggère également qu'on est loin de l'État de droit vanté par les autorités.

Mais le groupe n'a aucune intention de remplacer les autorités, encore moins de s'en prendre à la police ou à l'armée, dit Pancho.

Mais d'autres sources disent que Pancho et ses hommes sont au cœur d'une violente querelle au sujet de territoires et des routes de la drogue — un conflit marqué par l'apparition fréquente de cadavres et celle, moins fréquente, de corps mutilés.

Quel que soit son rôle dans la situation actuelle au Michoacán, Pancho nous parle d'un ton imperturbable pendant l'entretien. Mais le ton change lorsque Pancho parle du gouverneur du Michoacàn, Silvano Aureoles Conjo, qui prévoit de désarmer les groupes d'autodéfense.

« Cet homme n'en a rien à foutre, » dit-il. « Avec un véhicule de patrouille et quatre policiers vous allez me protéger moi, mes hommes, ma maison, ma femme ? C'est impossible. »

Des hommes armés, appartenant probablement aux Viagras, ont tué le cousin de Pancho à la sortie d'une station-service, deux jours après l'entretien. C'est le troisième membre de sa famille à avoir été tué cette année.

Suivre Falko Ernst sur Twitter : @falko_erns