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Crime

Un cartel mexicain sème la terreur sur Twitter

Un médecin mexicain a été enlevée puis tuée parce qu'elle luttait anonymement contre les cartels sur les réseaux sociaux. Une enquête de VICE News remonte le fil des évènements qui ont conduit les tueurs à la démasquer.
4.11.14
Photo via Facebook

La docteure Maria del Rosario Fuentes avait toujours son téléphone à la main. Ses amis, ses collègues et ses proches n'avaient, pour la plupart, aucune idée que c'était sa porte d'entrée vers un monde parallèle.

Pour beaucoup de gens, Fuentes était un médecin généraliste et une mère de famille de 36 ans qui vivait dans la ville mexicaine de Reynosa. Mais sur Twitter, c'était « Felina », une citoyenne reporter qui se cachait derrière un avatar de Catwoman et qui utilisait le nom @Miut3 pour poster des informations sur les fusillades des cartels dans sa ville, ravagée par la violence, située juste de l'autre côté du Rio Grande de l'État du Texas.

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Sur son compte Twitter on trouve des avertissements à l'attention de ses concitoyens pour qu'ils évitent les tirs et les situations à risque mais aussi des citations romantiques et des petits mots pour ses followers préférés.

Le compte est soudainement devenu muet.

Le 15 octobre, Fuentes a été kidnappée près de son lieu de travail par un groupe d'hommes armés. Son avatar numérique avait été démasqué la veille. Le dernier tweet publié sur son compte contient deux photos. Sur la première, elle fixe l'appareil avec un regard triste et lourd, son maquillage lavé par ses larmes. Sur la seconde, elle gît dans un bain de sang, les yeux ouverts regardant dans le vide.

Ces images ont été postées avec un avertissement : « Fermez votre compte. Ne risquez pas la vie de vos familles comme moi. Je demande votre pardon. »

Deux semaines après que les tweets ont été postés, le corps de Fuentes reste introuvable. Elle qui a souvent attiré l'attention sur les cas des « disparus » figure désormais parmi des dizaines de milliers de personnes disparues depuis que le président Felipe Calderón a lancé une opération militaire contre les cartels de la drogue en 2006.

Pour en apprendre plus sur Fuentes — et sur ce qui lui était arrivé — VICE News a interviewé plusieurs personnes qui connaissaient la docteure personnellement ou professionnellement, et d'autres qui sont des followers de longue date de « Felina ». Ils ont tous demandé à rester anonymes.

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Même si ces sources nous ont aidés à comprendre la série d'événements qui a mené à l'enlèvement de Fuentes, on ne sait toujours pas comment ni pourquoi elle a été ciblée. Ce qui est certain, toutefois, c'est que sa disparition a semé la terreur parmi les habitants de Reynosa qui sont militants via Twitter.

Des amis décrivent Fuentes comme quelqu'un d'« amical et chaleureux », dévoué à sa famille. La docteure travaillait de nuit dans un hôpital de Reynosa, et de jour comme médecin du travail dans une maquiladora locale, une industrie manufacturière à la frontière.

Un de ses amis, « Jacobo », raconte que Fuentes était très investie à Reynosa. En septembre 2013, elle a participé à la mobilisation pour répondre aux inondations causées par l'ouragan Ingrid dans le sud du Tamaulipas.

À son travail et dans ses activités bénévoles elle a gardé l'existence de « Felina » secrète.

« Elle avait toujours son téléphone à la main, » se souvient un collègue de Fuentes qui n'a découvert qu'elle était « Felina » qu'en lisant l'histoire de son enlèvement et de son assassinat dans un journal local.

Postales de — Gob. de Tamaulipas (@Viejidio)September 30, 2014

Reynosa est la ville la plus peuplée de l'État du Tamaulipas. Un État du nord-est qui donne sur le golfe du Mexique et qui est à la frontière du Texas.

En 2010, le puissant cartel du Golfe — qui contrôlait quasiment tout Tamaulipas — a fait scission avec Los Zetas, un groupe paramilitaire qui lui servait de bras armé, ce qui s'est soldé par une guérilla urbaine.

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Les menaces des cartels, une campagne de propagande du gouvernement, et de violentes attaques ont dissuadé la presse locale d'enquêter sur le crime organisé dans la région. Tamaulipas, comme une grande partie du Mexique, est en proie à la corruption et à l'impunité systémique des criminels. Les citoyens se sentent abandonnés par les institutions chargées d'assurer leur sécurité.

Selon l'Institut national de statistiques et de géographie mexicain (l'INEGI), en 2013, les criminels ne sont pas inquiétés dans 93 pour-cent des cas. Les crimes sont peu signalés, car les citoyens voient les responsables locaux et le crime organisé comme deux facettes d'un même pouvoir. Quand les crimes sont signalés, les enquêtes officielles se bornent à remplir les papiers administratifs.

C'est dans ce climat que les habitants de Tamaulipas se sont tourné vers les réseaux sociaux pour se tenir informés des violences dans leurs rues. Les forums en ligne et les blogs ont été populaires un temps, mais Twitter est devenu le moyen privilégié pour transmettre en temps réel des informations pour éviter les fusillades. Le très populaire hashtag #ReynosaFollow permettait de suivre ces rapports.

« Felina » couvrait les violences en temps réel et appelait constamment les habitants à envoyer des renseignements anonymes sur les exactions du crime organisé à des hotlines militaires, offrant de jouer les intermédiaires pour les plus hésitants. Elle était connue pour poster des tweets enjoués quand des membres de cartels étaient tués.

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Des sources pensent que son activité a mis les criminels en colère et en a fait une cible. « Elle était très sociable, elle ne faisait pas attention à sa sécurité. »

Les derniers tweets envoyés de son compte comprennent tous le hashtag #ReynosaFollow, les ravisseurs voulant apparemment être sûrs que les citoyens qui utilisent ce système d'alerte locale voient ces messages rapidement.

Les derniers tweets, qui n'ont donc certainement pas été écrits par elle, sont en lettres capitales : « Mes amis, ma famille, mon vrai nom est María del Rosario Fuentes Rubio. Je suis médecin. Aujourd'hui, ma vie prend fin. Je n'ai rien d'autre à vous dire sauf de ne pas faire la même erreur que moi. Il n'y a rien à gagner. Je me rends compte aujourd'hui que je meurs pour rien. Ils sont plus près de nous que ce que vous croyez. »

Ya andamos cercas de varios ten cuidado felina

— Laura Garza (@garzalaura142)October 8, 2014

Un tweet de @garzalaura142, qui dit « on se rapproche de certains, attention Felina »

D'autres utilisateurs connectés avec @Miut3 ont reçu des menaces sarcastiques dans les semaines qui ont précédé et celles qui ont suivi sa disparition.

Ya andamos cercas de varios ten cuidado felina

— Laura Garza (@garzalaura142)October 8, 2014

Un compte au nom de « Laura Garza » a averti les utilisateurs de Twitter le 26 septembre dernier qu'ils étaient traqués. « Maintenant vous avez la queue entre les jambes, parce qu'on est en train de localiser ceux qui ont posté des photos ici, » dit le tweet.

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En début d'après-midi, le jour de l'enlèvement, « Laura Garza » a ironisé en twittant : « Felinaaaaaa, on ne t'entend pas, où es-tu ? »

Certains journaux de Reynosa, dont El Mañana, ont brisé leur silence et ont donné à l'affaire une exposition médiatique importante. Certains habitants ont remis ce choix en question.

L'un d'eux, qui a demandé à rester anonyme, décrit le reportage comme « Un message à double sens, pour avertir les gens de ce qu'il pourrait leur arriver s'ils continuent à faire des comptes rendus — une façon de dire " voici les conséquences. " »

Ce n'est pas la première fois qu'un utilisateur des réseaux sociaux au Tamaulipas a été assassiné dans le but d'intimider et de contraindre au silence cette communauté internet.

En septembre 2011, Maria Elizabeth Macías Castro, modératrice du forum Nuevo Laredo en Vivo, a été kidnappée et décapitée. Son corps gisant a été photographié avec son ordinateur, au beau milieu d'une route de la ville frontalière de Nuevo Laredo, au Tamaulipas. Comme Fuentes, Maria Elizabeth Macías Castro encourageait les citoyens à prévenir les militaires des activités du crime organisé.

Mais des sources estiment que c'est une autre raison, un concours de circonstances, qui a conduit à son enlèvement et à son assassinat.

Le magazine Zócalo, basé à Mexico, a rapporté que Fuentes a été enlevée près d'une clinique privée à onze heures du matin le 15 octobre, avec deux collègues : une infirmière, qui rentrait elle aussi après son service de nuit, et un docteur, qui était en route pour aller travailler.

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Deux véhicules transportant des hommes armés auraient intercepté le trio à l'extérieur du bâtiment. Le docteur, dont on ne connaît pas le nom, a été relâché quelques heures après. L'infirmière quant à elle, est réapparue plusieurs jours après, et a quitté son travail pour rentrer dans sa ville natale racontent des sources.

Une source du secteur médical qui a parlé à VICE News sous couvert d'anonymat a déclaré que les trois travailleurs hospitaliers ont été emmenés dans une maison où ils ont été battus et interrogés.

Le docteur aurait déclaré que pendant cet interrogatoire, les ravisseurs semblaient en colère au sujet d'un incident qui se serait passé pendant le quart de nuit de Fuentes. Un jeune couple a emmené un enfant d'environ quatre ans, pris de convulsions, à l'hôpital. Fuentes lui a administré une dose de médicament, puis a conseillé aux parents d'emmener l'enfant dans un autre hôpital. Il est mort peu de temps après.

La même source parle d'un autre incident : Fuentes aurait été réticente, ou incapable d'envoyer une ambulance pour récupérer un criminel blessé dans une fusillade. On ne sait pas lequel de ces incidents a particulièrement mis en colère les ravisseurs, mais ils auraient questionné les trois membres de personnel médical pour savoir quel médecin était responsable de la mort d'un patient.

D'après cette source, les kidnappeurs demandaient « Qui est responsable ? » et « Qui l'a traité ? » Le docteur, qui venait d'arriver à l'hôpital quand il a été enlevé, a insisté sur le fait qu'il n'avait aucune idée de ce dont ils étaient en train de parler. Relâché au bord de la route, il est retourné à la clinique pour avertir le reste du personnel que Fuentes et l'autre infirmière étaient en danger.

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On n'a pas plus de détails sur l'enlèvement, les autres docteurs et membres du personnel de l'hôpital ont refusé de parler. Une source locale a confié à VICE News que la clinique a imposé le silence à son personnel. Plusieurs employés ont démissionné depuis l'enlèvement, parce qu'ils craignaient pour leur sécurité.

Jacobo pense que les ravisseurs ont ciblé Fuentes en raison de son travail médical. En fouillant dans son téléphone, ils se seraient aperçus pendant l'interrogatoire qu'ils avaient, sans le savoir, enlevé « Felina ».

Des habitants de Reynosa ont raconté à VICE News que les ravisseurs scrutent minutieusement les téléphones de leurs victimes, à la recherche d'informations qu'ils pourraient exploiter. Les trois victimes de ce kidnapping n'auraient pas fait exception.

Les utilisateurs de Twitter qui ont participé pendant des années à #ReynosaFollow ont remarqué qu'à la suite du meurtre de Fuentes, plusieurs utilisateurs ont suspendu leur compte Twitter, ou bien ont changé de nom d'utilisateur et de profil. Malgré tout, le hashtag est toujours utilisé pour avertir la population des situations à risque.

« La peur est une façon naturelle de se protéger » a expliqué un des participants à #ReynosaFollow. « Mais on a beau avoir peur, on se doit de protéger notre ville. »

Suivez Shannon Young sur Twitter @SYoungReports.