David Fathi photographie le fantôme d'un scientifique de génie
Toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation de David Fathi.
Photographie

David Fathi photographie le fantôme d'un scientifique de génie

Wolfgang Ernst Pauli était un chercheur aussi important et reconnu qu'Einstein. Seulement, dès qu'il entrait dans un labo, un accident arrivait.
24.11.16

Vous n’avez jamais entendu parler de Wolfgang Ernst Pauli ? Non ? Pas de quoi être fier, mais en même temps moi non plus. Pour votre information, Pauli (prononcez « paoli ») –  qui était quand même surnommé la « Conscience de la Physique » – a été aussi important qu’Einstein dans le développement de la mécanique quantique. Il a reçu un prix Nobel de physique en 1945 pour sa définition du « principe d’exclusion » que je ne développerai pas ici pour des raisons évidentes. Pauli a donc été un scientifique accompli mais n’était pas connu que pour ses brillantes théories. Il y a une chose qu’on connaît moins sur sa vie et qui a pourtant largement contribué à alimenter sa légende. Pauli avait un effet étrange sur les laboratoires. Pour vous donner une image, il leur faisait grossièrement ce que Georges Bush a fait à l’Irak : il arrivait sans prévenir et foutait tout en l’air. Quand il était dans les parages, les expériences échouaient et les machines tombaient en panne.

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En 2016, le CERN (le laboratoire européen pour la physique des particules) où Pauli a roulé sa bosse quelques années, a mis en ligne trente années d’archives photographiques hantées par le fantôme de ce génial énergumène. Le photographe David Fathi a fouillé dans plus de 120 000 clichés datant de 1960 à 1985 à la recherche des traces de Wolfgang Pauli. Comme j’aime les expériences, les accidents et les belles photos, je lui ai posé quelques questions.

D’où t’est venue l’idée de ce projet ?
J’ai découvert que le CERN avait mis en ligne plus de 120 000 photos d’archive datant des années 1960 à 1985. La plupart de ces images avaient été mal archivées à l’époque, certaines n’étaient légendées que par un mois ou une année. Le centre a pensé qu’en les rendant publique elles avaient plus de chance d’être identifiées. Quand je suis tombé dessus, j’ai trouvé un moyen de télécharger les 120 000 photos sur mon ordinateur. Dans un premier temps je les ai regardé dans mon coin, je réfléchissais à ce que je pouvais en faire. Et puis j’ai eu l’idée de mon livre et j’ai contacté le CERN pour leur demander les droits. Leur première réaction a été de me dire que mon projet risquait de nuire à la réputation de Wolfgang Pauli et ils ont refusé. J’ai un peu paniqué et puis j’ai fini par convaincre le service de presse qui n’avait pas vraiment compris mon idée au départ. Ils ont parlé de mon projet aux archives, ça les a fait rire et à partir de là les choses se sont aplanies, ils ont accepté de me donner les droits et m’ont même invité au centre pendant quelques jours.

Et donc tu as examiné ces milliers de photos et tu as décidé de partir sur les traces du fantôme de Wolfgang Pauli ? Tu savais qui c’était ?
Wolfgang Pauli a eu autant d’importance qu’Einstein dans l’histoire de la physique quantique. Mais pour être honnête, et j’ai beau être moi-même scientifique, non, je n’en avais jamais entendu parler. C’est grâce à ces archives que je l’ai découvert, lui et sa légende. On racontait que lorsque Pauli entrait dans une salle, les expériences échouaient, les machines tombaient en panne et des accidents se déclenchaient. Ses collègues avaient surnommé ce phénomène « l’effet Pauli ». Quand j’ai commencé mes recherches sur lui et que j’ai découvert toutes ces coïncidences, je me suis dit que cette histoire était totalement absurde. Absurde mais extrêmement intrigante… d’autant que Pauli est mort au tout début du travail d’archive lancé par le CERN donc il n’apparaît pas en personne sur les photos. Pourtant sa présence, son fantôme, est partout : dans des portraits, sur un tableau noir, sur la couverture d’un livre… J’aurais pu exploiter ses archives de 10 000 façons différentes tellement les images sont incroyables, mais je me suis lancé dans cette histoire bizarre de fantômes scientifiques.

Tu as des anecdotes qui sont arrivées à ceux qui ont expérimenté l’effet Pauli ?
Il y en a pas mal qui sont assez drôles. Un jour, l’un des collègues de Pauli lui a passé un coup de fil pour lui raconter en riant qu’il avait eu un énorme accident dans son laboratoire quelques jours auparavant, mais que pour une fois il ne pouvait pas blâmer Pauli parce qu’il n’était pas là. Et Pauli lui a répondu qu’au moment de l’accident, il était dans le train et qu’il avait eu une correspondance dans la ville où travaillait son collègue. Un autre jour, les étudiants de Pauli ont voulu lui faire une blague lors d’une réception qui était donnée en son honneur. Ils voulaient qu’au moment ou Pauli entre dans la pièce, un chandelier tombe par terre, ou un truc comme ça. Sauf qu’en fait le mécanisme n’a pas marché et il n’y a pas eu d’accident. C’est un genre de contre-effet Pauli…

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Dans sa correspondance avec le psychanalyste Carl Jung, on a aussi trouvé une lettre dans laquelle il raconte qu’un jour il était attablé à un café en train de regarder une voiture de l’autre côté de la rue et à penser intensément à la couleur rouge. Et d’un coup, la voiture a explosé. Ouais je sais ça paraît fou…

SANS TITRE 008A & 008B, Série Wolfgang, 2016

Pauli croyait à son propre effet ? Et toi tu y crois ?
Pour dire la vérité, moi je n’y crois pas vraiment. Je suis plutôt rationnel et pas vraiment superstitieux. Je pense vraiment que l’esprit humain a tendance à essayer de voir des coïncidences là où il n’en existe pas réellement. Pourtant ça m’a totalement captivé de réaliser que, bien que la plupart des collègues de Pauli ne croyaient pas à ses histoires, d’autres étaient suffisamment superstitieux pour le bannir de leurs laboratoires. Ça me fascinait que même les gens les plus brillants de leur temps aient pu être mystiques et irrationnels à ce point. En même temps la physique quantique implique de penser différemment. Ce qui paraît inconcevable à l’échelle humaine peut être totalement logique à l’échelle des particules élémentaires comme la téléportation, l’ubiquité, la lévitation, apparition spontanée… C’est pour ça je pense que tous les scientifiques de la physique quantique sont un peu dingues.

Quant à Pauli lui-même, je pense qu’il croyait à l’effet qu’il provoquait. Il a eu de longues conversations avec Carl Jung et il était persuadé que l’effet Pauli pouvait être un lien étrange entre la psychanalyse et la physique quantique.

La plupart du temps on ne sait pas vraiment ce qui se passe sur les clichés, ils dégagent tous une espèce d’étrangeté surnaturelle quand bien même ces images ont été prises à des fins scientifiques. C’est quelque chose que tu as recherché ?
La source des photos est assez fascinante. On dirait de la science-fiction, mais c'est de la science de labo d'il y a 50 ans. Vu qu'on ne sait pas exactement ce qui est représenté, chaque image est une boîte noire, c'est ce qui m'intéressait. Il y a vraisemblablement une explication très logique et scientifique derrière chacune de ses photos, mais sans expérience et contexte, on est livré à nous-même pour l'interpréter. Pour mon livre, j’ai choisi trois typologies d’images : celles qui avaient une référence directe à Pauli (des photographies de lui, son nom écrit…), celles des expériences et des situations qui précédaient des accidents et enfin les accidents purs (les accidents dans les labos, mais aussi des fichiers corrompus, des scans ratés). Ensuite j’ai commencé à manipuler les photos pour accentuer leur étrangeté parfois. J’en ai décontextualisé certaines, et d’autres fois j’ajoutais ou enlevais des éléments sur Photoshop. Ça ne changeait pas tellement la nature de l’image mais suffisamment pour faire douter celui qui la regarde : est-ce que l’effet Pauli est vrai ou faux ?

Tu mélanges art et science en permanence. C’était le cas dans ton précédent livre déjà, Anecdotal. Qu’est ce que tu as trouvé dans la photographie que tu n’as pas trouvé dans la science, ou l’inverse ?
L’art et la science sont pour moi sont deux approches pour comprendre le monde. Les méthodologies différentes, mais dans les deux cas on essaie de faire sens sur ce qui nous entoure ; de façon prouvable et logique en science et de façon subjective dans l’art. J’ai trouvé dans la photographie des choses que je ne pouvais pas exprimer par la science. L’art célèbre la tension de l’inconnu et tout ce qui est de l’ordre de l’émotionnel, alors que dans la science j’ai trouvé des schémas plus rationnels. Finalement le but final est de comprendre l’inconnu. C’est pour ça que j’utilise ses anecdotes, pour pointer du doigt des zones d’ombre et des incompréhensions, parce que la superstition interroge notre rapport entre la fiction et la réalité. Déjà dans Anecdotal l’idée était de pointer du doigt notre compréhension par apport à l’histoire de la bombe atomique, par forcément pour résoudre les incompréhensions ou donner des réponses, mais juste pour questionner.

SANS TITRE 010, série Wolfgang, 2016

Et après Wolfgang ?
L’expo du livre qui était à la Galerie Particulière pendant un mois va aller à Bruxelles puis à Arles l’année prochaine dans la sélection officielle. Et sinon je suis déjà à fond sur un nouveau projet. Je peux juste te dire que c’est basé sur une anecdote très particulière autour de « la femme immortelle », c’est une histoire assez complexe sur l’éthique scientifique et les considérations scientifiques à propos de l’immortalité… Difficile d’en dire plus pour l’instant.

SANS TITRE 011, série Wolfgang, 2016

Wolfgang est publié par Skinnerboox, designé par Ramon Pez et on y trouve un chouette essai de Jeffrey Ladd. Il coûte 35€ et vous pouvez vous le procurer ici.