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Société

La fille coupée en deux : être une prof transsexuelle dans un État conservateur

Le plus beau métier du monde, sauf lorsque votre mode de vie effraie les dévots.

par Aila Boyd
16 Février 2017, 5:15am

Après avoir obtenu mon diplôme au sein d'une université franchement libérale de Virginie, je n'avais eu d'autre choix que de rejoindre la Caroline du Nord dans le cadre de mes deux premières affectations. Autant vous dire que là-bas, mon mode de vie n'a pas été aussi bien accepté que durant mes années d'études supérieures – où j'étais présidente d'une association d'intégration des homosexuels au sein de la vie étudiante.

Lors de mon déménagement, je considérais pourtant la Caroline du Nord comme un État plutôt progressiste – tout simplement parce que les clubs gays dans lesquels je me rendais se trouvaient là-bas. Néanmoins, dès ma prise de fonction en tant que professeure dans un lycée public, la loi HB2, plus connue sous le nom de « Bathroom Bill », était ratifiée au niveau de l'État, ce qui entraînait une discrimination de fait des personnes trans dans l'espace public.

Cette ratification m'avait terrifiée. Je suis une femme transsexuelle, une réalité que mes élèves et mes collègues ignoraient totalement. Malgré ma colère et mes nombreuses critiques à l'encontre de cette loi, j'avais trouvé un semblant de réconfort en me disant que ma transition avait déjà été opérée. J'avais bien fait de subir précocement une chirurgie de réattribution sexuelle. Je pensais être immunisée contre les conséquences de la discrimination imposée par les pouvoirs publics parce que j'avais « correctement » opéré ma transition. J'avais tort, manifestement. Même si l'on ne m'a jamais demandé d'utiliser les toilettes pour hommes de toute ma vie, j'ai pu constater quotidiennement les conséquences de cette nouvelle législation.

Dès les premiers jours, j'avais surpris des blagues assez désobligeantes échangées entre les élèves – du genre « Tu parles comme un homme », émises à l'encontre de certaines lycéennes. Je n'avais jamais entendu de tels propos – en apparence anodins – avant que la loi soit propulsée en une des journaux locaux et nationaux. Un autre jour, des lycéens se se demandaient à haute voix comment faisaient les personnes trans pour procréer. L'un d'eux avait suggéré que les trans pouvaient accoucher via leur « trou du cul ». La conversation avait pris fin dans un immense rire collectif ponctué de commentaires assez ignobles.

Si j'ai accepté ma nouvelle identité de femme sans problème, j'ai toujours un peu de mal à reconnaître que je ne pourrai jamais avoir d'enfant – à moins d'incroyables avancées médicales dans le domaine de la transplantation d'utérus. À l'époque, j'avais hésité à prendre part à ces conversations. La peur m'en avait empêchée. J'avais quitté les lieux comme si je n'avais rien entendu. Comme j'entravais la loi à chaque fois que j'utilisais les toilettes des femmes, je me disais qu'il était préférable pour moi de fermer ma gueule.

À d'autres moments, je comprenais malgré tout que j'avais sous-estimé l'empathie de certains habitants de Caroline de Nord envers la communauté LGBTQ. L'un des exemples les plus frappants m'est venu d'une collègue de 50 ans qui avait vécu toute sa vie dans la région. À l'instar de mes autres collègues, elle ne savait rien de ma transsexualité. Par un curieux hasard, elle avait évoqué la loi HB2 au cours de l'une de nos conversations, lorsqu'un article sur le sujet avait fait son apparition sur l'écran de son ordinateur. Mon corps tout entier s'était raidi à la vue de ce titre et j'avais tout de suite essayé de changer de sujet, mais elle y revenait à chaque fois.

Au bout de quelques minutes, elle s'était emportée contre cette loi « stupide » et affirmait que les gens feraient mieux de se mêler de leurs affaires. Elle m'avait alors demandé si j'avais déjà entendu parler de Jazz Jennings. Effrayée à l'idée de faire un coming out involontaire en indiquant que je connaissais tout de la vie de cette femme transgenre, j'étais restée évasive, comme si je n'avais jamais vraiment entendu parler d'elle ou de la loi HB2. Cette même collègue avait conclu notre conversation en évoquant l'homosexualité de sa fille, qu'elle avait toujours acceptée, à l'inverse du reste de sa famille.

Encore une fois, je me disais qu'il en allait de ma responsabilité d'engager un dialogue ouvert au sujet la communauté LGBTQ, mais je ne trouvais pas la force de le faire – même si cette collègue était une personne digne de confiance.

Quelques années plus tard, je rejoignais un autre lycée, toujours situé en Caroline du Nord. Dès la première semaine, on me convoquait dans le bureau du conseiller d'éducation à la suite d'accusations de harcèlement. Des élèves étaient accusés d'avoir menacé et bousculé une jeune fille androgyne. Ce conseiller m'avait alors affirmé que le lycée avait instauré une politique stricte en matière de harcèlement – quelque chose que mes élèves m'ont confirmé par la suite.

Dans un sens, la mise en place de cette politique m'avait plutôt rassurée. Pour la première fois de ma vie, je me sentais enfin à l'aise dans un établissement scolaire. Je n'avais ni à fermer la porte de ma salle de classe ni à sauter des repas afin d'éviter les regards – comme je le faisais dans mon ancien lycée.

Vers la fin du semestre, l'élève androgyne que j'évoquais plus haut était venue me voir pour m'avouer qu'il s'identifiait en tant que garçon. Il préférait que l'on utilise à son égard des pronoms masculins et souhaitait se faire appeler Ashton plutôt que par son prénom de naissance. Il voulait me le dire depuis le début du semestre mais avait peur que je le répète à ses parents. Il se sentait à l'aise à mes côtés, avait-il ajouté, parce que j'avais donné des pièces de théâtre à lire telles que Fences d'August Wilson et que j'avais fait un cours sur la vie d'Oscar Wilde. J'avais tout de suite tenu à le rassurer en lui disant que je ne révélerai jamais son secret à ses parents – ni même à qui que ce soit, d'ailleurs.

La semaine suivante, Ashton jouait un monologue écrit de sa main devant toute la classe, monologue qui évoquait un coming out. Tout au long de sa tirade, je fixais l'auditoire afin de déceler le moindre signe de dégoût ou de défiance, mais rien de tout ça ne s'est produit. Les élèves le regardaient et l'écoutaient attentivement tandis qu'il relatait le désespoir d'un personnage avant sa transition et l'euphorie qui anime quelqu'un enfin capable de vivre selon sa propre identité.

Les élèves ont commenté sa performance avec enthousiasme. « Tu n'as plus à te sentir obligé d'endosser une quelconque identité sexuelle maintenant », lui a dit un élève, considéré comme le plus grand sportif du lycée. J'ai compris à ce moment-là que le problème venait peut-être de moi. J'étais sans doute en retard sur mon temps.

Alors que de nombreuses minorités américaines craignent que leurs droits ne soient remis en question avec l'élection de Donald Trump, la Caroline du Nord va peut-être réaliser le chemin inverse. La victoire de Roy Cooper – un homme qui défend régulièrement les droits des plus marginaux – face à Pat McCrory pour le poste de gouverneur envoie un message très clair aux pouvoirs publics du coin, qui devront maintenant prendre en compte les revendications de la communauté LGBTQ.

Malgré l'immense tollé provoqué par l'adoption de la loi HB2 – qui aurait coûté des milliers d'emplois et des millions de dollars à l'État – et en dépit des promesses émises par le nouveau gouverneur, celle-ci est toujours en vigueur à l'heure actuelle. Face à cette intolérance, il est de mon devoir de conforter les élèves dans leur orientation sexuelle, peu importent les dires des plus conservateurs. À cause de ces types, les conséquences de la loi HB2 seront palpables sur le long terme, qu'elle soit révoquée ou non.