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Des « terroristes en tartan » indépendantistes aux loyalistes radicaux : une petite histoire de la violence politique écossaise

700 ans après William Wallace, les Écossais ne se sont toujours pas mis d'accord sur leur rapport à sa Majesté.

par Matt Broomfield
27 Février 2017, 5:30am

« Enfoiré de fasciste », avait lancé sans ironie aucune Nigel Farage lors d'une embrouille avec un indépendantiste écossais dans un pub d'Édimbourg à la suite d'une conférence de presse en 2013.

À l'époque, cet incident avait provoqué un grand remous dans les médias. Pourtant, la violence liée à l'indépendance écossaise va bien au-delà d'une simple rixe de bar entre l'ancien leader de UKIP et une poignée d'adorateurs d'Alex Salmond [ancien Premier ministre écossais, ndlr].

Dans les années 1970-1980, la bataille pour l'indépendance de l'Écosse a été marquée par de violentes attaques perpétrées par des militants indépendantistes. On nommait ces groupes de dissidents les « terroristes en tartan », des types à l'origine d'explosions ayant touché le château d'Édimbourg. Ils n'avaient pas hésiter non plus à envoyer des lettres piégées à des politiciens haut placés ainsi qu'à la famille royale. On leur doit également un envoi massif d'anthrax lors d'une conférence organisée par le Parti conservateur britannique.

Au cours du référendum sur l'indépendance écossaise organisé en 2014, une nouvelle forme de radicalité a commencé à faire les gros titres en Écosse. Cette fois-ci, la révolte grondait dans les rangs de l'extrême droite, qui s'oppose fermement à l'indépendance. La Scottish Defence League, Britain First et le Front National britannique déboulaient dans la campagne pour presser les électeurs à voter « non ». À la suite de la victoire du camp unioniste, certains partisans de ces trois formations un poil radicales ont été filmés en train de faire des saluts nazis dans les rues de Glasgow pour fêter les résultats.

Photo. Photo ci-dessus : Andrew Milligan/PA

Quoi qu'il en soit, leur impact dans la campagne a été plus que faible. Le militantisme unioniste radical est, de fait, beaucoup plus jeune que le séparatisme radical. Comme l'écrivait Liam Turbett dans un article pour VICE, les Écossais désirant revendiquer une identité forte « peuvent rejoindre des organisations qui existent depuis longtemps et sont légitimes aux yeux de la population », organisations qui sont indépendantistes.

Toutefois, cette situation est peut-être sur le point de changer.

Kris McGurk, 25 ans, dirige les Regimental Blues (RB) – un groupe unioniste récemment cité dans un rapport parlementaire destiné à passer en revue les mouvements d'extrême droite en Écosse. Apparemment, les RB – fondés en 2013 pour, selon les dires de l'ex-soldat McGurk, « promouvoir les valeurs unionistes protestantes dans les rues de Glasgow » –partageraient au moins un membre en commun avec la Scottish Defence League, une ramification de l'English Defence League.

Une vidéo promotionnelle des Regimental Blues

Dans une publication aujourd'hui supprimée, l'organisation établissait une liste de cibles potentielles parmi lesquelles figuraient Alex Salmond, Nicola Sturgeon [actuelle Première ministre écossaise, ndlr], tous les partisans du « oui », ainsi que les « entreprises ayant fait campagne pour le "oui" ». D'après Kris McGurk, cette liste ne constituait en rien une menace directe. À l'entendre, le travail des RB consistait majoritairement à cibler des électeurs afin de les convaincre de voter « non ». Les journaux n'ont jamais fait mention d'un quelconque affrontement entre partisans des deux bords. « Nos membres ont adopté une stratégie tout à fait classique, en somme, affirme Kris McGurk. Il s'agissait de distribuer des flyers, d'assurer une permanence téléphonique et de se concentrer sur les problèmes locaux. »

De la même façon, si les valeurs des RB peuvent se rapprocher de celles de Britain First et de la Scottish Defence League, « nous voulons nous tenir éloignés de ces groupes dans la rue, précise McGurk. Nous ne désirons surtout pas être classés comme des extrémistes de droite. »

Kris McGurk laisse tout de même entendre qu'un nouveau référendum pourrait donner naissance à des actions nettement différentes. « Aujourd'hui, l'ouest de l'Écosse est un foyer pour le communautarisme, avance-t-il. Le Parti national écossais a fait exploser l'unité de la nation. Les politiciens devraient prendre la peine de regarder ce qui se passe en Irlande du Nord, là où les tensions sont nombreuses. »

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En 1966, le révolutionnaire marxiste Matt Lygate fondait le Parti des Travailleurs écossais et défendait l'avènement d'une république socialiste écossaise. Au-delà de leurs activités politiques, Lygate et ses partisans passaient des journées entières à planifier des cambriolages dans des banques afin de financer leur lutte. En 1971, la bibliothèque du Parti était perquisitionnée par les forces de l'ordre. Moins d'un an plus tard, Lygate et ses acolytes étaient reconnus coupables de cambriolage et récoltaient l'une des peines les plus sévères de l'histoire de l'Écosse. Lygate a écopé de 24 années d'emprisonnement. « Huit pour cambriolage et 16 pour ses convictions politiques », faisait tristement remarquer un avocat à l'époque.

La violence n'a pourtant pas disparu avec ces incarcérations. En 1971, une bombe explosait à Édimbourg. Le début des années 1970 était marqué par de nombreuses explosions touchant des oléoducs et des antennes-relais, toutes revendiquées par des groupes de la gauche radicale.

Le plus célèbre de ces groupes radicaux était sans conteste la Scottish National Liberation Army (SNLA) – fondée par l'ancien soldat Adam Busby et dont les membres prenaient souvent le nom de « terroristes en tartan ». Dans les années 1980, le groupe utilisait de la pâte d'amandes – qui possède les mêmes propriétés visuelles et olfactives que le plastic – pour créer de faux colis piégés, envoyés à des entreprises britanniques – ou « entreprises coloniales », comme ils les appelaient. En 1983, les terroristes en tartan commettaient 27 attentats. Leurs actions se sont poursuivies jusqu'au XXIe siècle, avec des lettres piégées envoyées à Margaret Thatcher et à la princesse Diana, et même à Cherie Blair en 2002.

Un extrait de la lettre envoyée à l'Association de la Presse brittanique de la part de la Scottish National Liberation Army en 1983. Photo : PA

Toutes ces attaques – et d'autres encore – ont été recensées par David Leslie, un ancien correspondant de News of the World, auteur d'un livre sur la SNLA. Ces terroristes ont écopé de plus d'une centaine d'années d'emprisonnement – même si, comme le rappelle Leslie, leur lutte n'a blessé (légèrement) qu'une seule personne.

Ayant pris connaissance de la dureté des sentences énoncées, la classe politique elle-même suspectait que quelque chose de louche se tramait au niveau des plus hauts sommets de l'État. Certains unionistes écossais ont été accusés de connivence avec le gouvernement britannique, tandis que d'autres auraient infiltré le Parti national écossais afin de discréditer la lutte pour l'indépendance. Christine Grahame, membre du SNP siégeant au Parlement écossais, a par exemple affirmé que des documents encore classés « secret-défense » mettraient un jour en lumière « des coups bas mis en place contre le parti par les unionistes britanniques ».

Parmi ceux qui ont été accusés d'être des agents provocateurs figure le major Frederick Alexander Colquhoun Boothby, fondateur de l'« Armée en tartan » – un groupe paramilitaire qui a revendiqué des attaques dans les années 1970. Cet ancien de l'armée a quitté le Surrey à la fin des années 1960 pour rejoindre Édimbourg. Là, il a été « soupçonné de harcèlement auprès d'adolescentes via des rituels sataniques ». Boothby et le fondateur de la SNLA Adam Busby ont souvent été accusés d'être des agents des Renseignements Généraux britanniques, des mecs infiltrés dans un mouvement indépendantiste afin de le discréditer.

Adam Busby se déplace désormais en fauteuil. Il souffre de multiples scléroses. Il a passé la majeure partie de la campagne référendaire de 2014 à envoyer des dizaines de menaces d'attentats par mail à l'université de Pittsburgh, pour des raisons encore obscures.

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La victoire du « non » en 2014 n'a engendré aucune vague de violence. L'activité de l'extrême droite est demeurée un événement de second plan.

En réalité, les seuls militants radicaux qui jouent un rôle (mineur) sur la scène politique écossaise sont ceux de Siol nan Gaidheal (SnG), qui défendent un slogan plutôt évocateur : « Colons blancs, rentrez chez vous ! » En 1994, un homme de main de l'organisation s'était expressément vanté d'avoir brisé la mâchoire de quelques expatriés anglais vivant en Écosse.

En 2014, les actions de SnG se sont limitées à quelques bannières et autres graffitis. L'homme clé du mouvement, Bruce Ogilvie – qui a refusé notre demande d'interview – est loin d'être aussi terrifiant que ce que la presse unioniste voudrait nous faire croire.

Un porte-parole de SnG a confié à VICE que le groupe ne faisait pas confiance aux journalistes « étant donné que la moitié des articles est pipeautée, et que l'autre moitié est bourrée de contre-vérités ». Dans cette assertion quelque peu agressive, on peut déceler la frustration d'une partie des ultranationalistes écossais, qui n'auront jamais vraiment réussi à se faire entendre depuis leur apparition dans les années 1970.

« S'il y a un autre référendum, nous mettrons en place une campagne plus agressive. » – Kris McGurk

Selon une récente étude universitaire, la SNLA a mis un terme à son activité le jour où il est devenu évident que les médias et le gouvernement britannique ne la prenaient plus au sérieux. Ainsi, en « ignorant publiquement » les plus radicaux et en s'appuyant sur les forces de l'ordre locales pour endiguer leurs actions avant qu'elles n'apparaissent dans l'espace public, le gouvernement britannique a minimisé l'influence du mouvement. Traité comme un élément négligeable, il l'est devenu.

De leur côté, les Regimental Blues se présentent comme une menace beaucoup plus sérieuse pour 2017. En faisant preuve de moins d'ambition que la SNLA indépendantiste, il leur est plus facile d'arriver à leurs fins. À l'inverse des actions absurdes du major Boothby et de ses camarades, Kris est un homme ordinaire. « Les gens me voient et se disent : "C'est un bon gars, il a la tête sur les épaules" », m'a précisé l'ancien soldat, père de quatre enfants. « Pourtant, lorsque je leur dis que je suis membres des RB, ils me prennent subitement pour un idiot, un bon à rien. C'est cette opinion que j'essaye de faire évoluer. »

Les RB n'ont pas eu besoin des médias pour rallier de nouveaux membres. Kris McGurk a su développer les bases de son mouvement politique en se nourrissant de la rancune anti-establishment. « S'il y a un autre référendum, nous mettrons en place une campagne plus agressive, avertit Kris. Il ne sera plus question de parader. »

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