Music by VICE

24 heures avec l'homme qui a dédié sa vie à la chasse aux vinyles

Depuis 43 ans, Joseph gagne sa vie en fouinant chez les disquaires, dans les maisons, les dépôts-ventes et les poubelles des Midlands.

par Oobah Butler
24 Janvier 2017, 1:12pm


Les nerds de la musique peuvent enfin respirer, le plan a l'air de s'être déroulé comme prévu : le vinyle est officiellement sauvé des abimes de l'oubli. Après de longues années de déclin, plus de 3 millions de vinyles se sont vendus au Royaume-Uni en 2016, du jamais vu depuis 25 ans et un retournement de situation sans précédent pour l'industrie musicale. L'année dernière, le vinyle est redevenu un marché de milliards de dollars aux Etats-Unis. Qui aurait pu le prédire ?

Ok, 3 millions c'est beaucoup, surtout pour un secteur aussi spécialisé, mais ce n'est qu'une goutte d'eau comparé à tout ce qui s'est vendu durant l'âge d'or de ce format. En 1986 seulement, 690 millions de vinyles ont été vendus dans le monde. Pensez-y deux minutes : ça fait 690 putain de millions de vinyles disséminés un peu partout sur cette planète. Enterrés, enfouis, cachés dans des boites, dans des placards, greniers, caves, garages... Ils sont partout ! Et avec une demande qui accroît chaque jour, comment fait-on aujourd'hui pour se les procurer ? Comment ces précieux classiques se retrouvent sur les platines des gens ? A qui revient le boulot de dénicher tous ces joyaux perdus pour les remettre en circulation ? La réponse est : les dealers de disques, et j'en ai traqué un jusque dans sa maison des West Midlands. 

Depuis 43 ans (oui, ça fait quatre décennies), Joseph passe la plupart de ses journées à se disputer avec de vieilles personnes dans des boutiques Emmaüs, à visiter les maisons d'inconnus pour jeter un oeil à « leur stock » et à fouiller les plus infimes crevasses dont regorge l'Angleterre en quête de perles rares, qu'il revendra ensuite à des particuliers et en ligne—une activité dont il vit plutôt bien. Joseph a désormais 60 ans et a bâti sa carrière sur le vinyle, en ayant bien compris que ce format fonctionnait comme un langage. Curieux d'en savoir un peu plus sur son style de vie et sur les aléas de son job, j'ai pris mon lundi pour suivre Joseph dans sa chasse, au beau milieu du Worcestershire.

LA TOURNÉE DU MATIN

Je longe les trottoirs givrés de cette région très clairsemée et rurale des West Midlands, une zone exclusivement composée de grandes maisons en briques rouges. J'arrive à la porte de Joseph à 8h58—deux minutes en avance, confort—je frappe, et des chiens me souhaitent la bienvenue en aboyant. Une voix hurle par-dessus, j'entends des ustensiles tinter et la porte finit par s'ouvrir. Joseph fait la soupe à la grimace : « C'est bientôt l'heure de mon déjeuner, gamin. »

Il est debout depuis 6 heures, à préparer les cartons de disques à envoyer -tout ce qu'il a vendu sur eBay durant le week-end. « L'empaquetage » dit-il, « c'est le côté le plus chiant du job. Mais quand c'est fini, je me sens libéré. »

Il me tend 3 sacs de course renforcés bourrés d'enveloppes et de colis, et on se met en route pour notre première destination.

Le bureau de poste est situé à un carrefour, entre un cabinet de médecin et une pharmacie, encerclé par des terrains vagues qui attendent d'être transformés en parkings, ou en rien du tout. On n'est pas loin de frôler la crise de nerfs. Joseph hausse légèrement la voix, et me dit de patienter 5 minutes. « Ça peut devenir chiant parfois » ajoute t-il. Il passe près de 20 minutes à tout faire peser, pendant que les autres personnes dans la file d'attente soupirent et tapent du pied, tels des taureaux s'apprêtant à dégommer Joseph. Après 15 minutes interminables et l'arrivée de 6 nouvelles personnes dans la queue, Joseph a enfin terminé et nous levons le camp. Il se marre en montant dans la voiture : « Putain de pleurnichards ! ».

LES COUPS DE TÉLÉPHONE

« Le téléphone » m'explique Joseph, « c'est l'élément vital de mon business. Je dois me faire 50 livres par jour pour survivre, c'est la base des affaires. Les perles rares sont dures à dénicher, mais tu les achèteras beaucoup moins que ce que tu vas les revendre, donc ça te permet de faire une bonne marge. » Joseph passe des annonces dans les journaux locaux depuis plus de 40 ans. Qu'est ce qu'il a appris des gens depuis qu'il fait ça ?  « Les gens te diraient n'importe quoi pour que tu viennes chez eux. Et même quand j'y suis et que je m'aperçois qu'ils ont complètement menti sur ce qu'ils possédaient, ils font comme si de rien n'était. Il ne connaissent pas le mot respect. » Il sort de la voiture et disparaît dans sa maison.

Cinq minutes plus tard, il réapparaît avec une boîte de 45 tours sous chaque bras. Il a l'air satisfait, et commence à me parler de sa collection : plusieurs exemplaires de singles d'Elvis qui valent 250 livres chacun - mais ils sont en tellement bon état qu'il espère en tirer près du double. Il passe en revue tous ces singles d'il y a 60 ans, en contrôlant à chaque fois la pochette et le disque. La plupart ont l'air neufs, comme s'ils venaient tout juste de sortir. « Le mec devait être un sacré collectionneur » commente t-il, avant de stopper net—il a vu un truc. Cachés au fond de la boîte, il extirpe trois 45 tours.

Petite remontée acide ; puis ricanement inexplicable. J'enfreins probablement une loi rien qu'en les regardant, non ? Joseph a l'air chiffonné par cette découverte, puis il secoue la tête. Est-ce qu'il est surpris ? « Vis-à-vis du type en question qui avait l'air sympa et relax, oui, mais pas par le matos. J'en ai eu pas mal par le passé quand je chopais des trucs de groupes comme Skrewdriver et de Oi!—tout ce qu'ils mettaient dans cette catégorie intitulée "White Noise" ».

Est-ce que les spoken words d'Hitler sont les disques les plus pétés qu'il a croisé récemment ? Il se pose quelques secondes : « Alors, c'est étrange mais il y a quelques mois, je suis allé chez quelqu'un, et il y avait plein de merde de chien devant sa porte. Je me suis dit 'bordel, le mec doit être furax, toute cette merde devant chez lui.' Le mec m'ouvre sa porte, m'invite à entrer et dans le couloir, je m'aperçois qu'il y avait également de la merde tout du long, jusque dans le salon. Et le mec faisait comme si de rien n'était. » Joseph s'arrête. « J'étais là depuis 10 minutes, et je n'avais pas vu la trace d'un chien... Le mec avait une grosse collec' rock quand même. »

Que ce soit à la merde ou aux Nazis, Joseph semble relativement insensible aux obstacles. Et à ce qu'on pense de lui. Beaucoup le voient comme un semi-clochard qui tente péniblement de joindre les deux bouts, mais à l'ère des think-pieces sur la façon dont nous nous sommes progressivement « déconnectés » de nos aînés dans les provinces du pays, il est dur d'imaginer des métiers—en dehors de celui de maire—qui vous amènent à faire du porte à porte et à pénétrer à ce point dans l'intimité de vos concitoyens.

LES APREMS OCCASIONS

À l'heure où tous les employés et fonctionnaires du coin mangent leurs sandwiches triangle, Joseph et moi rampons dans les exigus couloirs des disquaires d'occasions. Chaque enseigne semble détenir le même nombre de LP's de Neil Diamond, ABBA et Cliff Richard, dont on me dit qu'ils valent « peau d'couille ». Pourtant, à chaque fois, Joseph insiste pour faire TOUS les bacs et étagères. On arrive au coin de la rue, et Joseph a encore deux autres shops dans le viseur. Je lui dis que je vais prendre un café en l'attendant. 20 minutes plus tard, il surgit à ma table, un sac dans chaque main, les yeux écarquillés.

« J'étais dans le dernier magasin, je croyais avoir fini et puis j'ai aperçu une pile de disques sous un conduit de cheminée. » Le type est à deux doigts de l'épilepsie, il n'arrive pas à canaliser son excitation. « Je savais que c'était de la bonne came, mais le vendeur m'a mis le grappin dessus et j'ai pas eu le temps de vérifier si c'était bien des originaux donc j'ai acheté le lot. » Joseph me présente le contenu du sac, à la manière d'un serveur de grand restaurant.

Les premiers sont des disques de musique classique en stéréo, et il fait des observations microscopiques : « OK, donc, pour un disque Columbia, si le macaron est rouge ou noir c'est mauvais, mais s'il est vert ou argent, là on peut faire des affaires. »

« Et voilà. » Il continue. « Et j'ai pas encore checké le single Hare Krishna. »

« Bordel, il est mint. Avec l'insert en plus ! Ca vaut au moins 40 livres ! » Il se calme une seconde et me regarde, « Je déteste montrer mes émotions, j'en fais juste un poil trop pour que ça te serve pour ton papier. »

C'est le moment Storage Wars de la journée :

« Donc qu'est-ce qu'il t'a coûté ? Et qu'est ce qu'il vaut ? »
« Je l'a payé 30, et je pense que j'en tirerai 360. »
« Et comment tu te sens en ce moment ? »
Il exhale : « Au septième ciel. »

C'est une bonne journée, sans aucun doute, mais comment ça se passe durant les mois les plus creux ? « Les mauvais jours ? Je ne peux pas me permettre d'avoir de mauvais jours. J'ai un stock d'à peu près 1000 pièces grâce auquel je pourrais tenir au moins 50 jours. Donc je peux me permettre de ne rien acheter de potable pendant quelques temps. » Il s'enfonce dans une des chaises du café. « J'ai vu tellement d'aspirants dealers rester au bord de la route. Tu les vois commencer avec 20 000 livres en poche, après une prime de licenciement ou un divorce, et quelques années plus tard, ils ont des tas de disques dont personne ne veut. C'est un long processus et il faut être patient. C'est comme construire des immeubles. »

Joseph parle du biz de disques comme si c'était Minecraft—tu amasses un stock de valeurs, ce dont tu as besoin pour évoluer, et tout doit rester en place. Au fur et à mesure qu'il nomme ceux qui ont perdu à ce jeu, racontant comment leurs affaires se sont écroulées, que leurs femmes les ont quitté et que rien ne marchait comme prévu, il devient clair que tout ça est bien plus qu'un jeu.

Mais alors qu'est ce qui pousse autant de gens à prendre le risque de se lancer dans une activité aussi précaire ? « La soif de connaissance qui entraîne un potentiel gain financier. Puis les disques ont une certaine beauté artistique et ils représentent un moment dans le temps et la culture », me répond Joseph. Est-ce qu'il pourrait vivre sans disques ? « Non. » 

LE PARADIS DES DÉPÔTS-VENTES

Perso, si je me faisais 360 livres par jour, je me retirerais dans une île du Pacifique, je sabrerai le champ' avec mes potes, qui ne paieraient évidemment rien... Mais ce n'est pas du tout le projet de Joseph. Il est 16h et nous marchons péniblement en direction d'un charity shop.

« Il est toutefois difficile d'y trouver de bons trucs », me dit-il. « C'est dur de trouver un magasin de ce type qui n'a pas déjà été ravagé par les voleurs. Il y a des bénévoles qui montent des affaires en travaillant ici, parce qu'ils sont les premiers à avoir accès à ce que le public ramène. Tous les charity shops du pays connaissent le même sort. » On est sur le point de partir quand une femme arrive avec une énorme boîte en plastique pleine d'objets. Joseph approche le type derrière le comptoir. Après un rapide échange, la boîte est à lui.

Est-ce qu'on est bons, on peut rapatrier le stock ? Prêts à siroter un Carte Noire et se féléciter de cette bonne journée ? « Pas encore, gamin », me lance Joseph. « On a du tri à faire. »

LES POUBELLES

Alors que la nuit tombe, nous traversons les ronces et les chemins étroits de l'arrière pays anglais. Je lui demande où est-ce qu'on va, mais il est plus distant que jamais. Puis forcément, on y arrive. Dans ce lieu où Joseph finit la plupart de ses journées : la putain de benne à ordures. Il fait en sorte de tout trier à son rythme, les bons trucs sur le siège arrière, le merdier dans le coffre.

Alors que les boîtes de CD's et vinyles qu'on a chassées aujourd'hui se fracassent contre les parois de la benne, j'ai l'impression qu'un truc ne tourne pas rond; comme si un chasseur triomphant après avoir attrapé sa proie mettait le feu à la carcasse de l'animal. Est-ce que Joseph le ressent aussi ? « Non, c'est thérapeutique et une nécessité absolue—tout ce qui est jeté est recyclable. Et voir les disques de Sting et Bono défoncés dans un container est une pure jouissance. Et cet autre connard là, c'est quoi son nom déjà, James Morrison ? » 

On continue, faisant valser les sacs Tesco remplis de 33 tours comme des marteaux. Je lui demande combien de disques il revend par semaine alors qu'une platine dégringole, se scindant en deux en atterrissant par terre. Joseph s'arrête, à bout de souffle : « A peu près 1000 disques. » Bam ! 52 000 disques par an. Soit plus que tous tes disquaires favoris réunis, et là, on parle d'un seul revendeur.

Face à ces fantômes d'une époque révolue, du temps où chaque foyer britannique possédait sa propre collection de disques, cette ère ressemble à une anomalie. De retour dans la voiture, je demande à Joseph : « Un homme sans pension de retraite, et qui n'a que 50 jours devant lui avant de se retrouver à sec, ne se demande t-il jamais si le fait de placer toute sa foi dans le vinyle est bien judicieux, vu l'histoire problématique et incertaine du format ? »

Il tapote sur le volant et se gratte le menton. « Plus maintenant. Par le passé oui, mais les gens m'ont mis en garde pendant des décennies, alors qu'ils en vendent et en achètent encore. Et puis, je ne suis toujours qu'à une collection du succès. Peu importe », il me fixe, « j'ai eu un paquet de jobs pendant des années, et ils étaient tous insignifiants. Donc je saisis ma chance avec les disques et j'y consacre toutes mes journées... Fuck the future. »


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