politique

« Le Trump du Québec existe, pis c’est moé »

Ugo Ménard et le Front national du Québec veulent rivaliser avec Québec solidaire lors des élections de 2018.
21.12.16
Photo : Facebook

Il est désormais impossible d'ignorer qu'une frange de l'électorat conservateur se sente aliénée du pouvoir, si bien que l'extrême droite se fait de plus en plus imposante en Occident. Il suffit de penser à l'élection de Trump, au Brexit et à la popularité grandissante de Marine Le Pen.

Cette montée de l'extrême droite n'épargne pas le Québec, même s'il est difficile de mesurer l'ampleur exacte du phénomène ici. Plusieurs groupes et groupuscules québécois se mobilisent pour défendre des positions radicales contre l'islam, l'immigration, et les accommodements religieux et culturels. Le texte ci-dessous s'inscrit dans une série de portraits de quelques-un de ces groupes.


Ugo Ménard, fondateur du Front national du Québec (FNQ), veut incarner à l'Assemblée nationale le contrepoids de Québec solidaire, qu'il critique pour son « ouverture ».

Il est toutefois difficile d'évaluer le sérieux de la démarche de cet homme aux opinions controversées, voire haineuses, qui l'an dernier s'est présenté comme candidat indépendant aux élections fédérales, sans succès. Et au sein de l'extrême droite québécoise, il semble loin de faire l'unanimité.

« Pour nous, si t'es pour les immigrants, c'est que t'as un problème mental »

L'homme qui ne mâche pas ses mots défend des positions qui peuvent en faire sourciller plus d'un. Par exemple, Ugo Ménard dit faire des démarches pour que l'appui à l'immigration soit reconnue comme une maladie mentale. « Pour nous, si t'es pour les immigrants, c'est que t'as un problème mental. Tu ne comprends pas l'histoire de tous les Québécois de souche qui ont investi dans des compagnies, qui se sont entraidés », explique-t-il au téléphone avec VICE.

Sa plateforme politique n'est pas encore au point, mais Ménard a déjà une bonne idée de ce qui pourrait y figurer. La base est axée sur la protection de l'identité des Québécois, un peuple aussi « ancestral» que les Premières nations, selon lui.

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« On veut créer des droits inaliénables comme pour les Amérindiens, des droits par rapport aux jobs pis toute. On ne veut pas devenir une minorité non plus, devenir des esclaves du mondialisme pis de toute cette marde-là, de mélange de culture pis de niaisage de criss. On perd des droits graduellement. »

Il dénonce également « l'appropriation » de la culture québécoise par d'autres, ce qui selon lui représente « la crosse ultime ». « Un Anglais qui parle français, pour nous autres c'est de l'appropriation culturelle. Un Noir qui parle français, il s'approprie ma culture. »

Ugo Ménard 2018

Ugo Ménard

Ugo Ménard. Photo : Facebook

Ugo Ménard assure que le FNQ est « en processus de création », et que le parti pourrait présenter à la prochaine élection provinciale quelques candidats dans des circonscriptions dans les environs de la ville de Québec, tout comme dans quelques autres régions de la province, « mais pas trop proche de Montréal ».

Le chemin vers le Salon bleu pourrait cependant être ardu. Le nom du parti n'est pas même réservé auprès du Directeur des élections générales du Québec (DGEQ). Il l'a été l'an dernier, du 25 juin au 28 décembre 2015, mais la démarche n'a pas été renouvelée, et le DGEQ confirme qu'« aucune demande d'autorisation n'a été faite sous ce nom ». Et s'il est difficile de quantifier son appui populaire, on remarque tout de même que sa page Facebook ne compte que 1400 « J'aime ».

Ménard explique avoir mis son projet en veilleuse lorsque Pierre Karl Péladeau est devenu chef du Parti québécois en 2015. Son départ surprise en mai et la nomination récente de Jean-François Lisée à la tête du parti, que Ménard juge « trop gau-gauche », l'auraient motivé à revenir « en force ».

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Questionné sur le nombre de personnes impliquées avec lui, Ménard refuse de donner des détails. « Ça, je ne le dis pas. Ce n'est pas important. » Quant aux membres du FNQ, il affirme en avoir réuni « à peu près une centaine » en 2015, ou « une couple de 100, mais pas plus ».

Et il faut préciser que Ménard a une drôle de manière de gérer ses communications publiques. Il a répondu à la demande d'entrevue de VICE par l'entremise d'une page Facebook qui apparaissait très récente et qui contenait des fautes dans son nom. Il a ensuite changé son pseudonyme pour « Caca Dechien », puis « Louis Cyr ». La page a depuis été suspendue par Facebook. Le politicien nous a ensuite contactés au moyen d'une application qui génère de nouveaux numéros de téléphone.

Pour justifier sa démarche, Ménard a évoqué la paranoïa, puis la sécurité. Pour un fondateur de parti politique, la démarche est pour le moins curieuse.

Extrême droite cherche fusions

Ugo Ménard souhaite faire grandir son parti en fusionnant « plusieurs petits groupes » de personnes, dont des patriotes et des nationalistes. « Pour l'instant c'est ça qui se passe. On essaie de créer des fusions », assure-t-il. Questionné sur ces groupes, Ménard a refusé de donner des détails. « Je ne nomme pas de noms. Je me suis fait assez fourrer par des journalistes. »

J'insiste en demandant si PEGIDA Québec est impliqué, car ce groupe d'extrême droite a déjà manifesté le désir de lancer son parti politique. « C'est ça, répond-il. Toute cette gang-là sont en train de travailler là-dessus. Et sur la création d'un mouvement plus large ». Il précise que ces groupes ne sont pas d'accord avec lui « sur tous les points ».

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Sur quelles positions les avis divergent? « Ça va être à tester », lance Ménard, qui entrevoit des difficultés pour « regrouper les gens ».

Rambo VS Ugo

Ugo Ménard raconte qu'il y a quelques mois, Bernard « Rambo » Gauthier, le célèbre syndicaliste de la Côte-Nord, l'a contacté pour s'impliquer. Depuis, il est sans nouvelles. Et au début décembre, Rambo a lancé son parti, Citoyens au pouvoir du Québec (CPQ), ce qui éveille les soupçons du chef de la FNQ.

« Les différents groupes sont en forme d'espionnage parce que les élections s'en viennent. Le CPQ de Rambo, on va voir qu'est-ce qui va se passer avec ça. C'est peut-être une technique de crottés pour prendre les idées du Front national. Ils se servent de ce qu'on a créé pour créer [un parti] moins débile, moins extrême que nous autres. On voit ça un peu comme une traîtrise. »

Il déplore l'attention médiatique donnée à Rambo, et avance que des entrevues qu'il a faites dans d'autres médias n'ont pas été diffusées dans le but de « détruire » son FNQ.

Entre leurs deux partis, Ugo est catégorique : il n'y aura d'autre issue que la guerre, « même si Rambo veut pas ». « Mais je trouve ça con, parce que ça va diviser encore plus le vote d'extrême droite. »

Ugo Ménard serait-il le mouton noir de l'extrême droite?

Stéphane Asselin, président de PEGIDA Québec, confirme à VICE qu'Ugo Ménard a tenté de s'associer avec eux l'an dernier, mais qu'il s'en est éloigné en raison de « certaines sorties publiques », a-t-il écrit dans un courriel. Évoquant quelques changements de position de Ménard, la tête de Pegida affirme qu'ils évalueront ensemble s'il y a possibilité d'association, mais que « rien n'est certain pour le moment ».

Une membre d'un autre groupe anti-immigration, qui a choisi de garder l'anonymat par peur de représailles, a confié à VICE qu'elle n'adoptait pas la vision d'Ugo Ménard. « Le Front national du Québec avec Ugo Ménard, on l'avait pas invité à la manif [anti-islam du 17 septembre à Drummondville]. C'est vraiment un raciste, quasiment de la suprématie blanche. Moi, je ne suis pas d'accord avec ça », a-t-elle martelé.

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Selon Maxime Fiset, fondateur de la Fédération des Québécois de souche, une organisation dont il s'est depuis dissocié, Ugo Ménard « passe pour un bouffon » au sein de l'extrême droite.

« Il est le plus bel exemple d'une personne qui, je ne dirais pas qui ne devrait pas avoir le droit de s'exprimer, mais qu'on devrait utiliser comme contre-exemple dans une formation en philosophie éthique. Parce que ce qu'il dit, ça a beau être terrifiant, c'est aussi absurde » a lancé Fiset. Il est d'ailleurs loin d'être convaincu par le projet d'Ugo Ménard. « Ce gars-là a aucun avenir. Je m'excuse de le dire, mais c'est personne », a-t-il laissé tomber.

Ugo rejette ces critiques du revers de la main. « Il y a aussi un phénomène de gens qui veulent être la célébrité, et qui vont cracher sur quelqu'un qui est peut-être un peu plus supérieur, tu comprends? » Il a critiqué au passage le « foulard du Hamas » que Maxime Fiset arbore dans une photo. « C'est lui le bouffon, et c'est peut-être lui le traître dans tout ça. »

Front commun des deux FNQ

Cet automne, un autre homme nommé Daniel Boucher a tenté de fonder un Front national québécois. À la suite d'une mise en demeure de la chef du Front national en France, Marine Le Pen, Boucher a changé le nom de son parti début novembre. La formation est désormais nommée Alliance nationale réformiste du Québec; sa page ne compilait que 12 « J'aime » sur Facebook au moment d'écrire cet article.

Ugo Ménard admet ne pas être au courant de toute l'histoire de Boucher. « C'est bizarre, leur affaire. Moi je vais vous le dire ben franchement, je comprends pu rien pour l'instant, mais ça va se stabiliser. Weirdo, là. » Il dit tout de même être en processus pour fusionner les deux partis, mais il ne veut pas divulguer plus de renseignements « de façon stratégique ».

Il assure vouloir conserver le nom de FNQ malgré tout. « Faut se battre pour avoir ce nom-là, parce qu'il y a des "Front national" dans tous les autres pays, pis c'est ben normal », argue-t-il.

Le Front national en France n'a pas répondu aux questions de VICE concernant le FNQ d'Ugo Ménard en devenir. Il y a fort à parier qu'une seconde mise en demeure pourrait être envoyée par Mme Le Pen si le parti revoyait le jour.