S'empoisonner pour la science : la folle histoire du Poison Squad

S'empoisonner pour la science : la folle histoire du Poison Squad

Au tout début du 20ème siècle, des dizaines de valeureux cobayes passèrent plusieurs années à ingurgiter de grandes quantités d'additifs dangereux dans une cave pour faire avancer la science.
17.10.16

La fin de la guerre de Sécession a marqué le début d'une période de grande prospérité économique pour les Etats-Unis. L'un des principaux tenants de ce nouvel essor était le chemin de fer : dans les dernières décennies du 19e siècle, des dizaines de milliers de kilomètres de rails ont été posés, tout particulièrement dans l'Ouest du pays. Le va-et-vient des locomotives a favorisé le développement du commerce et peu à peu, l'agriculture a laissé sa place à l'industrie au centre de l'économie du pays. Ce glissement a été accompagné par un déplacement des populations rurales vers les villes. Evidemment, cet exode ne s'est pas déroulé sans encombre.

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Les premiers efforts qui ont été déployés pour sustenter les hordes de nouveaux urbains se sont heurtés au problème de la conservation des aliments. Les denrées produites dans les campagnes ne supportaient pas toujours leur transport vers les villes : à l'époque, on réfrigérait encore la nourriture avec de la glace. Pour écouler malgré tout la marchandise viciée, les acteurs de l'industrie agroalimentaire naissante jouaient volontiers aux apprentis chimistes. La viande pourrie était maquillée à l'aide d'un mélange de sel, de colorant rouge et de borax, un minéral qui peut servir d'insecticide. Les petits pois en conserve gardaient une couleur vive grâce au sulfate de cuivre, un produit qui sert désormais à nettoyer les piscines. L'acidité du lait vieillissant était diluée dans une rasade de formol, une substance biocide qui préserve les cadavres et déclenche des cancers.

A ce moment-là, aucune loi fédérale n'encadrait ce genre de pratiques. En fait, il n'était même pas obligatoire de détailler les ingrédients d'un produit destiné à la consommation humaine sur son emballage. Ce vide législatif permettait aux charlatans itinérants de vendre des remèdes à l'opium pour nourrissons sans avoir à signaler quoi que ce soit à leurs clients. Les producteurs de denrées alimentaires en profitaient aussi allègrement : en 1883, le chimiste en chef du département de l'Agriculture des Etats-Unis (USDA), Harvey Washington Wiley, découvrit que ce qui lui avait été présenté comme du sirop d'érable du Vermont était surtout du sirop de glucose extrait de maïs de l'Iowa. Le consommateur pouvait tout simplement être abusé et empoisonné à loisir par ceux qui promettaient de le nourrir et le soigner. Il n'était pas rare de cuisiner avec des farines mélangées, de manger du pain à la craie, de boire de la bière à la strychnine. C'est pour mettre un terme à ce grand n'importe quoi qu'Harvey Wiley a imaginé une expérience qui a marqué l'histoire des Etats-Unis.

Harvey Wiley, chimiste en chef du département de l'Agriculture des Etats-Unis et instigateur de l'expérience.

Tout a commencé en 1895, quand Harvey Wiley s'est joint à l'Association of Official Agricultural Chemists (AOAC) pour rédiger une proposition de loi fédérale sur "l'altération des aliments". L'objectif du texte était d'imposer un étiquetage honnête de la nourriture et d'interdire l'utilisation de certains additifs nocifs. En bon scientifique, Wiley avait prévu de mener ses propres expériences pour découvrir quelles substances étaient dignes d'être bannies des assiettes de l'époque. En 1899, il a présenté le projet de loi au Congrès et réclamé des moyens pour conduire ses tests. Les législateurs n'ont accédé à sa demande de financement que trois ans plus tard, après s'être accordés sur une série de régulations qui renforçait le contrôle des denrées lors de leur transport entre les Etats ; ces nouvelles lois, pensaient-ils, seraient appliquées avec plus de zèle si les effets nocifs des additifs étaient prouvés scientifiquement. Harvey Wiley, un budget de 5 000 dollars dans la poche, pouvait enfin mettre son plan de "table hygiénique" à exécution.

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Le chimiste et ses plus proches collaborateurs ont utilisé la somme octroyée par le Congrès pour ouvrir un petit restaurant dans le sous-sol des locaux de l'USDA, à Washington : ils ont embauché un chef certifié, William Carter.jpg), auquel ils ont fourni des ingrédients de "haute qualité" et des plats en porcelaine de Chine. Avec la promesse de repas gastronomiques gratuits, ils ont ensuite convaincu douze employés subalternes du département de l'Agriculture de participer à leur expérience. Chacun d'entre eux devait s'engager à ne manger et boire que ce qui lui était servi dans la cave de l'USDA pendant au moins six mois. Seule l'eau échappait à cette règle. Avant de mettre les pieds sous la table hygiénique, chaque volontaire devait également signer un document par lequel il renonçait à toute poursuite judiciaire contre le gouvernement en cas de maladie, blessure ou décès. Après tout, leurs repas gratuits allaient être assaisonnés avec d'importantes quantités de conservateurs aux effets inconnus.

Le chef William Carter, qui préparait tous les plats ingurgités par le Poison Squad.

L'expérience a commencé à la fin de l'année 1902. Les douze cobayes "voraces et vigoureux" savaient très bien que tout ce qu'ils avalaient à la table hygiénique venait accompagné de grosses quantités d'additifs : tel était le prix de six mois de bonne chaire gratuite. La première substance à laquelle ils ont été exposés était le borax. Harvey Wiley l'a d'abord fait diluer dans leur beurre, puis dans leur lait, leur viande et finalement leur café. A chaque fois, ses invités reconnaissaient les mets viciés au goût métallique du conservateur et cessaient de les consommer. Très vite, les produits testés leur ont donc été servis sous la forme de petites capsules à gober entre deux bouchées.

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Pour que cette entreprise d'empoisonnement volontaire enfante des résultats scientifiques escomptés, les cobayes étaient tenus de se mesurer, de se peser et de relever leur rythme cardiaque avant chaque repas. Tout ce qui entrait dans leur système digestif devait être quantifié et consigné, eau y compris. Tout ce qui en sortait, également : leur urine et leurs selles finissaient sur les paillasses des chimistes de l'USDA. Des examens d'effort contrôlaient régulièrement leur sueur et leur respiration, au cas où elles contiendraient des traces d'additifs. Une fois par semaine, tous les cobayes de la table hygiénique étaient auscultés par un médecin militaire. La moindre manifestation physique ou psychique anormale devait être signalée et répertoriée.

Malgré cette routine éreintante, Harvey Wiley n'a jamais manqué de volontaires. Plus de cinquante jeunes hommes se sont prêtés à l'expérience jusqu'à sa fin, en 1907. Pour quelques repas gratuits, ils ont avalé tous les conservateurs les plus utilisés de l'époque en doses croissantes, d'un demi-gramme à quatre grammes par jour : de l'acide salicylique, de l'acide sulfureux, du salpêtre. Seuls les cobayes trop malades pour travailler étaient libérés de leur devoir, pour un temps. Leurs efforts ont permis à Harvey Wiley de déterminer que le sulfate de cuivre pouvait endommager le foie et le cerveau, que le borax causait des céphalées persistantes et des douleurs digestives, que le formol abimait les reins. Le destin des volontaires qui ont développé ces symptômes est mal connu. Certaines sources affirment que tous ont vécu en bonne santé après la fin de leur service, d'autres que certains participants auraient pu mourir. L'un d'entre eux semble avoir été emporté par la tuberculose après avoir été affaibli par ses trois comprimés d'acide borique quotidiens.

Le Poison Squad, presque au complet.

Au début du 20ème siècle, la presse n'a pas attendu les résultats de l'expérience d'Harvey Wiley pour s'enticher de lui et de ses douze valeureux "martyrs de la science". George Rothwell Brown, un reporter affilié au Washington Post, a lancé la machine médiatique en rebaptisant la table hygiénique "Poison Squad". Séduits par l'aura morbide et humoristique du surnom, journalistes et lecteurs se sont immédiatement passionnés pour le projet. Harvey Wiley, soudain bombardé "Old Borax" dans les colonnes des quotidiens, a d'abord très mal pris cette publicité. Le chimiste craignait que son projet ne soit tourné en ridicule par la presse. Le secrétaire à l'Agriculture de l'époque, James Wilson, a réagi en interdisant à ses subordonnés de répondre aux journalistes et en faisant défendre l'accès au siège de l'USDA par des vigiles. George Rothwell Brown a riposté en interviewant William Carter par l'une des fenêtres de la cave dans laquelle il cuisinait. Aucune mesure défensive n'allait empêcher les reporters de se passionner pour le Poison Squad ; quand Harvey Wiley l'a compris, il a décidé de transformer ces gêneurs en collaborateurs.

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En se mettant les journalistes dans la poche à force de jeux de confiance et d'informations de première main, Harvey Wiley a permis à la table hygiénique de devenir un véritable phénomène. La noble troupe d'Old Borax inspirait des vers aux poètes en vogue et des chansons aux artistes de minstrel. Il semble même qu'un juge de la Cour Suprême se soit permis de plaisanter à leur sujet en utilisant le surnom Poison Squad pendant un dîner important. Bon gré, mal gré, Harvey Wiley était parvenu à obnubiler l'opinion publique. Plus tard, il remarquera que le "laboratoire" dans lequel se rassemblait le Poison Squad faisait l'objet de plus de publicité que n'importe quel restaurant au monde. C'est d'ailleurs ce qui lui a permis de faire passer la loi qu'il désirait tant.

Chanson à la gloire du Poison Squad, vers 1903.

Tout captivés qu'ils étaient par l'affaire, les Américains ont manifesté un grand intérêt pour les résultats des expériences de Harvey Wiley. Et lorsqu'ils ont compris que rien ne les protégeait des mensonges et des conservateurs douteux de la proto-industrie agroalimentaire, ils se sont mis à réclamer des mesures à leur gouvernement. Les groupes hygiénistes féminins qui militaient en ce sens depuis la fin du 19ème siècle ont profité du scandale pour mener de grandes opérations de sensibilisation : distribution de prospectus, conférences, campagnes de protestations épistolaires… Malgré ses positions sexistes, Harvey Wiley n'a pas tardé à faire équipe avec ces militantes. L'une d'entre elles, Alice Larkey, est devenue sa meilleure alliée : en 1905, c'est aux côtés de cette activiste de renom qu'Old Borax a rencontré le président Theodore Roosevelt et obtenu son soutien en lui présentant les lettres récoltées par les clubs féminins. L'année suivante, le Congrès adoptait le Pure Food and Drug Act.

Le Pure Food and Drug Act du 30 juin 1906 est l'un des plus grandes lois de l'histoire des Etats-Unis. En votant ce texte, le Congrès a interdit "la production, la vente et le transport d'aliments, remèdes ou médicaments et liqueurs altérés, nuisibles, toxiques ou mal étiquetés". Après son adoption, chaque produit destiné à la consommation humaine était tenu de mentionner tous ses ingrédients sur son emballage. Les efforts des lobbyistes payés par les distilleries et les vendeurs de potions miraculeuses n'y ont rien changé : le gouvernement fédéral garantissait désormais que ses administrés ne seraient pas empoisonnés ou trompés au nom d'intérêts commerciaux. Le Pure Food and Drug Act a également entraîné la création de la Food and Drug Administration (FDA), l'agence qui décide de ce qui est"altéré" ou pas. Sans cet organisme, les Big Mac servis outre-Atlantique seraient peut-être farcis au borax et aux copeaux de bois.

Après sa victoire, Harvey Wiley a repris le travail au sein du département de l'Agriculture. Malheureusement, une accusation de détournement de fonds formulée par une régie publicitaire spécialisée dans les remèdes douteux l'a poussé à en démissionner en mars 1912. Toujours d'attaque malgré ce départ à la retraite difficile, le bon Old Borax a passé les dernières années de sa vie à fustiger le tabac, l'alcool, la gélatine et le Coca-Cola dans les colonnes du magazine féminin Good Housekeeping. Il est mort d'une maladie cardiaque en 1930, à 85 ans. Son expérience osée n'a pas été oubliée. La preuve : certains fâcheux tentent toujours de discréditer le Poison Squad. Un article publié en décembre 2002 par l'American Council on Science and Health (ACSH), une ONG réputée proche des poids lourds de l'agro-alimentaire, décrit l'expérience d'Harvey Wiley comme un fiasco méthodologique et accuse le chimiste d'avoir empêché la publication des résultats de ses expériences par crainte qu'ils ne convainquent personne. En fait, c'est le secrétaire à l'agriculture, James Wilson, qui a fait barrage à leur diffusion, peut-être sous la pression des industriels. Les lois changent ; les tactiques tordues de ceux qu'elles n'arrangent pas demeurent.