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Film

Les touristes des camps de concentration

Roger Cremer photographie l'étrange relation entre les gens d'aujourd'hui et la Seconde Guerre Mondiale.

par Emmie Giesbergen
26 Avril 2016, 8:00am

Auschwitz, Poland, 2008. Two Hungarian men in tracksuit visit Auschwitz-Birkenau. All photos courtesy of Roger Cremers

En 2002, le photographe hollandais Roger Cremers visitait Auschwitz lorsqu’il prit la photo d’un groupe de touristes américains devant un incinérateur. Sur le cliché l’un d’eux porte un t-shirt « Laugh, it’s an order. » À l’époque, il fait le choix de ne pas publier cette photo parmi ses travaux en cours. « On peut porter un t-shirt comme ça avec des potes à Amsterdam, mais pas à Auschwitz. » explique le photographe à The Creators Project. Le temps est passé et Cremers a continué à travailler ce sujet. Le 22 avril prochain s’ouvrira son exposition World War Two Today au Dutch Resistance Museum d’Amsterdam. Des dizaines de photographies représentant les diverses façons qu’ont les gens d’aujourd’hui de gérer l’après Seconde Guerre Mondiale.

En 2008, Cremers se met à photographier régulièrement les touristes d’Auschwitz. Il a d’ailleurs reçu un World Press Photo Award pour une de ses séries sur ce thème. Cependant, le sujet aidant, une épaisse controverse accompagne ces travaux. « L’ironie est mon langage visuel, si certaines personnes pensent que ce n’est pas adapté à Auschwitz. Moi je pense que l’ironie est un outil de discussion. De plus, je projette ce regard uniquement sur les visiteurs du lieu. »

Auschwitz, Pologne, 2008. 

Dans ses photos, on voit des touristes venus du monde entier. On décèle une rencontre violente entre un présent naïf et un passé lourd. Tout sur place fait écho à l’histoire du lieu. Lorsqu’il y a trop de touristes à Auschwitz, les organisateurs proposent d’emmener une partie à Birkenau en bus. « Ça ne vous rappelle rien ? Il y a des centaines de parallèles comme celui-ci. »

Quand il a commencé à documenter ce phénomène, Cermets a tout de suite su qu’il tenait une niche. L’aspect évident et pourtant étrange de cette interaction était pour lui évident. « Je savais que je produisais quelque chose de bizarre. Je me suis aussi rapidement douté que cela allait créer un débat, d’une façon ou d’une autre. Mais l’ensemble avait vraiment du sens pour mon travail, j’y ai vu une possibilité de regarder l’histoire différemment. En plus, débat ou non, il n’y avait vraiment pas moyen que je m’arrête. »

Helen Lazarovic Herskowitz (1924-2011) survivante d'Auschwitz, Bergen-Belsen et la marche de la mort. Ici montrant son tatouage à un groupe d'étudiants américains.

Parmi ses autres travaux mettant en scène la rencontre du monde moderne et de l’histoire, on trouve aussi des survivants, des familles, ou des fans de reconstitution de batailles historiques. Là-dedans, le photographe a choisi 52 photos qui sont donc exposées à Amsterdam.

Un guide dans Auschwitz avec son parapluie en l’air pour guider le groupe. Un mec avec un t-shirt « tête de mort » nettoyant les tombes d’un cimetière de guerre, la famille Tenembaun en survet en plein enfer. On trouve tout cela dans World War Two Today. Cremers raconte son effroi dans la forêt gelée où se trouve le camp détruit de Uckermark. Au milieu de l’angoisse, une poule faite de fils de fer, un des mémoriaux érigé à la hâte en mémoire des milliers de femmes mortes là.

Autre lieu, autre horreur. Sobibor. « En 2011 des archéologues commencent à fouiller le camp. Il était alors interdit de prendre des photos, mais une des personnes travaillant sur le site m’a montré le genre de truc qu’il trouvait là dessous. Je me suis retrouvé avec un petit sac en plastique contenant des bagues de fiançailles et des alliances avec des noms hollandais gravés dessus. J’avais entre les mains un bout d’histoire enterré depuis 70 ans. C’était à la fois incroyablement triste et tout à fait excitant. »

Auschwitz, Pologne, 2008. 

Ce n’est désormais plus une surprise de pour Cremers de voir des touristes mal se comporter dans des lieux où l’on pourrait penser que le poids de l’histoire imposerait une certaine conduite. Il n’essaye même pas de prendre en photo les mecs qui pissent derrière des baraquements dans les camps. « Je ne peux pas. En plus, je travaille avec un vieil argentique donc il me faut un certain temps pour la photo et le sujet doit être assez loin de moi. Sinon ça ne fonctionne pas. Il faut qu’ils aient bu beaucoup pour que j’ai le temps de faire toutes les mises au point. Et puis c’est tellement gênant ce qu’ils font, j’ai moins de problèmes lorsque ce sont des gens qui urinent sur un bunker d’Hitler. Ça reste des débiles qui pissent sur l’histoire, mais c’est différent. »

Ravensbruck, Allemagne, 2012. 

Vasiljevski, Russie 2013. 

« Je travaille avec un vieux Rolleiflex. C’est une antiquité ce machin, du coup les gens ne me voient pas comme une menace, un paparazzi. Je peux me mettre où je veux. » Malgré cela, Cremers a déjà eu des problèmes, notamment avec un groupe de Néonazis. « J’étais dans une petite église en Autriche. Il y avait un groupe de vétérans accompagnés par des chauves plus jeunes, avec des bombers, des boots et des lunettes de soleil. Ma présence ne leur a pas trop plu. Je n’étais pas vraiment l’un des leurs. Ils m’ont poussé contre un mur et m’ont entouré. Ils voulaient me péter la gueule. J’étais terrifié. »

Ysselstijn, Pays-Bas 2011. 

Ce jour-là Roger s’en sort en se cachant dans un van de journalistes. « On a jeté tout ce qu’il y avait dans le van, on a foncé. Malgré ce coup de bol, Cremers est déçu de n’avoir pas pu prendre sa photo. « Je veux documenter l’impact de la Seconde guerre Mondiale aujourd’hui et les Néonazis en font partis. »

Eben-Emael, Belgique, 2010.

Auschwitz, Pologne 2008.

L’exposition World War Two Today sera ouverte jusqu’au 25 septembre 2016 au Dutch Resistance Museum d’Amsterdam. Le 3 mai, Roger Cremers donnera une conférence pour parler de ses photos au SPUI25. Découvrez tout ce qu’il faut savoir de ce génial photographe sur son site
 

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