Tribunes

​Les terroristes ont beau s'attaquer aux stades, on y retournera

L'attentat raté contre le public du stade de France visait à ajouter une dimension encore plus spectaculaire à l'effroyable plan des djihadistes vendredi. Qu'il ne nous empêche pas d'apprécier les stades comme avant.

par VICE Sports
17 Novembre 2015, 6:10pm

France-Irlande 2010. Credit photo Sean MacEntee/Flickr.

Cela devait sans doute être le point d'orgue du plan macabre des huit djihadistes responsables des attentats de Paris vendredi dernier. Trois kamikazes, chacun muni d'une ceinture d'explosifs remplie de TATP (explosif artisanal) et de boulons, aux abords du Stade de France, en pleine rencontre France-Allemagne. Deux des trois kamikazes ont tenté d'entrer dans le stade selon L'Equipe, citant des sources policières.

Là, ils auraient pu se faire exploser au milieu du public. L'ampleur des dégâts aurait été de cinq ou six morts et une vingtaine de blessés estime un ancien chef d'un service français du renseignement cité par Francetvinfo. Mais les explosions auraient surtout provoqué à coup sûr un mouvement de foule : 80 000 spectateurs cherchant à rejoindre les sorties, il aurait été difficile d'éviter bousculades et piétinements. Sur le chemin vers la gare du RER B se trouvait également le troisième kamikaze qui avait prévu de faire exploser sa ceinture à ce moment-là.

Heureusement, rien ne s'est passé ainsi : les deux kamikazes n'ont pas réussi à rentrer. « Les stades font aujourd'hui partie des lieux les plus sécurisés. Les gens au stade étaient peut-être les personnes les mieux protégées vendredi. Sauf grande défaillance, il est impossible de rentrer avec une mitraillette ou des explosifs. Il y a des contrôles d'accès, des fouilles et un important réseau de vidéo surveillance », avance Mathieu Zagrodzki, chercheur en sciences politiques et spécialiste des questions de sécurité.

Si dans un premier temps, on a cru qu'il s'étaient fait refuser l'entrée, les services de sécurité du Stade de France assurent ne pas avoir refoulé d'individu suspect. Ils se sont donc fait exploser à l'extérieur du stade, au milieu de la première mi-temps, pour tenter de provoquer la panique à l'intérieur. Un homme, un Portugais de 63 ans, est mort suite au souffle d'une des explosions. Le troisième kamikaze s'est fait exploser dans un endroit isolé, dans l'entrée d'une impasse. La sécurité du Stade de France a, de façon remarquable, gardé son sang-froid et laissé le match se dérouler comme prévu, presque normalement.

Antoine, 32 ans, était présent dans les tribunes : « Tout était normal dans le stade. On a juste entendu des détonations et j'ai pensé que des supporters avaient fait péter des bombes agricoles, rien de plus. On a regardé le match normalement. Même à la mi-temps, tout le monde parlait du match, personne ne semblait être au courant. J'ai compris quand j'ai commencé à recevoir beaucoup de messages pour savoir si ça allait, à partir de la 75e minute. Là on a commencé à paniquer. A la 80e, mon pote me dit qu'il faut bouger vite avant tout le monde et éviter le mouvement de foule. Et là, en sortant, on voit plein de flics super tendus, armes à la main, qui braquaient des lampes de poche dans la gueule de tout le monde. On a réussi à vite récupérer un RER avant que ce soit vraiment le bordel. C'était le début de la panique. »

Ce projet d'attentat est dans la lignée de l'idéologie terroriste islamiste : le « terrorisme spectaculaire », comme l'appelait Mathieu Guidère, professeur d'islamologie et auteur du livre Les nouveaux terroristes dans une interview à RTL en 2014. Un phénomène qui date de « Ben Laden et de l'archi-médiatisation du 11 septembre », un « terrorisme spectaculaire, fruit de notre époque », « qui créé des images fortes qui restent dans la mémoire collective ».

Quoi de plus spectaculaire que de se faire exploser au milieu de 80 000 spectateurs insouciants d'un match de football, sous les caméras de TF1 ? La prise d'otages du Bataclan et les attaques dans le 10e et 11e arrondissement sont dans le même ordre d'idée. Le fait que le match soit un affrontement entre la France et l'Allemagne (les « deux pays croisés » dixit le communiqué de l'Etat islamique) et que François Hollande y assiste faisaient aussi partie des motivations des terroristes.

Mais surtout, un attentat, télévisé, en direct, dans une enceinte sportive, au milieu de 80 000 personnes, aurait été incomparable dans leur objectif de diffusion de la terreur. Marc Hecker, spécialiste du terrorisme, va dans ce sens dans des propos tenus au Parisien : « Viser un événement sportif peut provoquer de gros dégâts humains et permet une forte médiatisation. »

C'est pour ces raisons de spectacularisation de l'acte terroriste que les événements sportifs ont, déjà par le passé, été une cible. Avant vendredi, le double-attentat du marathon de Boston en avril 2013, le dernier en date, avait fait trois morts et plus de 200 blessés. Un bilan humain heureusement limité par rapport au nombre de personnes présentes à l'arrivée de la course ce jour-là. Mais aussi limité par rapport au choc émotionnel provoqué et à la médiatisation de l'attentat.

Il y eut aussi l'attentat au parc du Centenaire pendant les JO d'Atlanta en 1996 - deux morts après l'explosion d'une bombe artisanale posée par un militant d'extrême-droite -, un attentat pendant l'Euro la même année à Manchester - plus de 200 blessés dans une attaque au camion piégé perpétré par l'IRA - ou évidemment la prise d'otages des JO de Munich en 1972.

L'événement sportif, et par extension le stade, est une cible particulière. « Il n'y a pas un endroit au monde où l'homme est le plus heureux que dans un stade », disait Camus, et, si cette affirmation est contestable (on peut aussi y passer de très mauvais moments, évidemment), elle souligne du moins l'insouciance qui peut régner dans les enceintes sportives.

Le sport a comme qualité - parmi tant d'autres - celle d'être une futilité indispensable qui sort l'esprit du quotidien comme peut le faire un bon film au cinéma. Ou un bon concert. Provoquer la mort dans ces moments-là n'en est que plus sidérant. Un retour à la réalité terrassant. C'est ce qui s'est passé au Bataclan, c'est ce qui aurait pu se passer au Stade de France.

Le stade a aussi cette fonction sociale du divertissement de masse, une fonction d'exutoire collectif. On ne vient plus au stade parce que c'est la meilleure façon de voir du football : les retransmissions télévisées permettent aujourd'hui d'apprécier le jeu et toutes ses subtilités. Non, on vient au stade pour se retrouver entre nous, amateurs de football. «Le stade, lieu par essence de joie, de fraternité, de socialisation, lieu devenu familial et de partage de la jeunesse, ambiance festive par excellence, donc cible de choix pour les terroristes», dit avec justesse ce mardi le directeur du think tank Sport et Citoyenneté Julian Jappert dans une tribune publiée par Libération.

Ces attaques terroristes qui ont visé l'enceinte de Saint-Denis devraient engendrer une intensification des mesures de sécurité. Normal. « Ce qui va sûrement être renforcé, c'est la sécurité autour des stades, car les gens qui affluent vers les stades sont des cibles, explique Mathieu Zagrodzki, chercheur sur le droit et les institutions pénales, spécialiste des questions de sécurité. On risque de retrouver ce qu'on a connu au Parc des Princes il y a quelques années. Un premier contrôle des tickets à quelques centaines de mètres du stade, voire un deuxième point de contrôle avec la fouille des sacs ».

Venir au stade, c'est ce qu'il faudra continuer à faire dès le week-end prochain et dans les mois qui viennent. Just Fontaine condamne déjà le Stade de France, dans une interview à Die Welt, déclarant : « Je ne peux pas imaginer les gens s'y rendre à nouveau. La peur va revenir. Et il y aura toujours cette détonation, le bruit de cette explosion dans la tête des gens. On ne pourra pas oublier. On devrait réutiliser le stade comme un mémorial pour le 13 novembre. Je suis sûr que l'Euro sera organisé dans un pays différent. »

Chez VICE Sports, on pense plutôt l'inverse. Il y aura vraisemblablement de l'appréhension mais il y aura aussi, toujours, la même satisfaction de se retrouver tous au même endroit pour regarder et admirer celles et ceux qui nous transmettent des émotions et nous rassemblent. Avec en plus cette petite victoire de se dire qu'on vit normalement, « comme avant », avec nos habitudes qui sont devenues depuis vendredi des actes militants.