Le Numéro De Ceux Qui Sortent Quand Vient La Nuit

Salvia Velada : dans une cérémonie traditionnelle 
de chaman mazatèque

Notre journaliste Hamilton Morris a ingéré des feuilles de salvia divinorum dans une forêt reculée du Mexique.

par Hamilton Morris
02 Février 2017, 6:00am

Cet article est extrait du numéro de Ceux qui sortent quand vient la nuit.

La nuit du 2 juin 2016, je me suis enfoncé dans une forêt située au nord de la ville d'Huautla de Jiménez, dans l'État d'Oxaca, en quête de salvia divinorum. J'étais vêtu d'un poncho et d'un sombrero de vaquero (cow-boy), et ma main gauche était enfouie dans une conque cérémonielle. Sur le trajet, j'ai croisé des terrains privés – des chiens se sont mis à aboyer, protégeant leurs petites maisons ombragées par les arbres. Après avoir grimpé une colline, j'ai trouvé les plantes que j'étais venu chercher, quelque part près d'un ruisseau. En grimpant un peu plus haut, j'en ai trouvé une douzaine d'autres.

Lorsqu'elle est cultivée en intérieur à partir de boutures, la salvia divinorum revêt une apparence un peu chétive : ses feuilles tombent fréquemment et sans prévenir, et sa tige quadrangulaire se brise quand elle gagne trop en hauteur. Mais les plantes que j'ai eu l'occasion de voir à Huautla étaient très différentes : elles étaient presque aussi grandes que moi et dotées de tiges épaisses, avec des grosses feuilles trouées par les insectes. J'avais été envoyé sur place par une vieille curandera (guérisseuse et chamane), qui m'avait donné des instructions et demandé de porter un costume mazatèque traditionnel. Sur ses conseils, j'ai cueilli 30 feuilles de la plante à l'aide de ma main droite – sachant que ma main gauche était toujours profondément enfouie dans une conque. 

Avec ma récolte, je suis revenu dans la maison de la chamane à Huautla, et j'ai pris place dans une salle de cérémonie décorée d'icônes religieuses. Elle s'est assise face à moi sur une petite chaise en bois et s'est mise à chanter en mazatèque, tout en nettoyant les feuilles dans un bol d'eau. Elle en a ensuite roulé plusieurs de manière à leur donner une forme de tube, avant de me les tendre. Sans prononcer un mot, je les ai mangées. Les feuilles avaient un goût légèrement amer, et je les ai mâchées lentement pour qu'elles restent en contact le plus longtemps possible avec ma muqueuse buccale.

Douze minutes après avoir ingéré la première feuille, j'ai commencé à ressentir quelques effets : je transpirais, et mon corps était mû par un rythme qui me poussait à me balancer d'avant en arrière sur ma chaise. Mais la chamane a continué à me donner des feuilles, et j'ai continué à les manger. En l'espace de 21 minutes, j'en avais avalé dix, et la chamane a décrété que j'en avais assez. Mes dents et mes lèvres étaient tachées de chlorophylle, et j'ai été pris d'une forte envie de boire. Mais je me suis abstenu de lui demander un verre d'eau afin de ne pas interrompre ses incantations.

Pendant deux heures et demie, j'ai écouté la chamane chanter son velada (vigile). Je ne comprenais pas un mot de ce qu'elle disait, mais j'étais touché par l'attention qu'elle portait à son rituel et à ses plantes. Mon ouïe est restée intacte – elle était presque même plus performante –, mais j'étais envahi d'hallucinations étranges, comme si une force émanait de la conque qui se trouvait toujours dans ma main. Les rubans roses et bleus qui ornaient le huipil (un habit traditionnel) de la chamane se sont mis à briller. En fermant les yeux, j'ai eu des visions de salvia divinorum en train de pousser, et de chaque nodule émergeait un autre nodule – comme une série de mâchoires se télescopant dans la bouche d'une murène.

 La chamane m'a massé et a frotté du tabac vert sur mon corps, et nous avons dansé sous la lune. Trois heures après avoir ingéré les premières feuilles, je n'étais toujours pas redescendu – même si j'étais pleinement conscient de la durée des effets de la drogue. En temps normal, l'expérience n'est censée durer qu'une heure. À 4 heures du matin, j'ai décidé de partir, et tandis que je quittais la salle de cérémonie, la chamane a photographié un plant de salvia divinorum. Son mari m'a demandé d'échanger mon poncho avec le sien, et je lui ai rendu la conque et mon sombrero. Quatre heures et dix minutes après avoir ressenti les premiers effets, j'étais toujours dans un état second, mais j'ai quand même réussi à me mettre au lit. Le mari de la chamane m'avait assuré que je ferais des rêves particuliers ce soir-là, mais mon sommeil s'est avéré tranquille.

Voici quelques photos et des extraits choisis de la cérémonie — HAMILTON MORRIS

Une femme marche dans les rues de la ville d'Huautla de Jiménez, dans l'État d'Oaxaca.

Une femme marche dans les rues de la ville d'Huautla de Jiménez, dans l'État d'Oaxaca.

Certaines des régions où pousse la salvia ne sont accessibles qu'à dos d'ân

Certaines des régions où pousse la salvia ne sont accessibles qu'à dos d'âne

Morris en train de cueillir des feuilles de Salvia Divinorum.

Morris en train de cueillir des feuilles de Salvia Divinorum.

La chamane doit placer la pulpe de la feuille dans une gourde remplie d'eau de rivière, avant de tamiser le tout dans un gobelet en polystyrène.

La chamane doit placer la pulpe de la feuille dans une gourde remplie d'eau de rivière, avant de tamiser le tout dans un gobelet en polystyrène.

À l'apogée de son expérience, Morris n'est plus en mesure de rester assis sur sa chaise et s'allonge sur le sol en béton.

À l'apogée de son expérience, Morris n'est plus en mesure de rester assis sur sa chaise et s'allonge sur le sol en béton.

Le mari de la chamane aide Morris à cueillir les feuilles nécessaires pour la cérémonie.

Le mari de la chamane aide Morris à cueillir les feuilles nécessaires pour la cérémonie.

La chamane enduit les mains de Morris de tabac vert afin de le guérir durant son expérience.

La chamane enduit les mains de Morris de tabac vert afin de le guérir durant son expérience.

Morris observe la chamane en train d'écraser des feuilles de salvia à l'aide d'un pilon.

Morris observe la chamane en train d'écraser des feuilles de salvia à l'aide d'un pilon.

À la fin de la cérémonie, le mari de la chamane a échangé son poncho avec celui de Morris.

À la fin de la cérémonie, le mari de la chamane a échangé son poncho avec celui de Morris.

L'une des deux cérémonies consiste à mâcher des feuilles de salvia.

L'une des deux cérémonies consiste à mâcher des feuilles de salvia.


Hamilton Morris est le présentateur d'Hamilton's Pharmacopeia , une émission qui porte sur les drogues les plus incroyables du monde, ainsi que sur leur histoire et leur impact sur la société.