Oubliez « Breakfast Club », H-Burns vient de composer la B.O. du teen movie parfait

Sur « Kid We Own The Summer », son 7e album qui sort aujourd'hui, Renaud Brustlein a réussi à capturer à la perfection le sentiment de liberté et de tristesse qui accompagne la fin de l'adolescence.
2.2.17

Photos - Christophe Crénel Dix ans et cinq albums après ses débuts en solo, H-Burns est de retour avec Kid We Own The Summer, un disque éclatant de maîtrise dans lequel Renaud Brustlein ravive les grandes heures du folk US pour aborder les questions centrales de l'existence : l'adolescence qui fout le camp, l'amour du risque et les couples qui se quittent sans se dire au revoir. On a profité d'un passage à Paris du bonhomme, désormais basé à Grenoble, pour parler d'anxiété parisienne, de teen-movies, de concerts foirés en ouverture de La Souris Déglinguée et de sa rencontre avec des MGMT défoncés à la weed.

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Noisey : Dans ta dernière interview à Noisey, tu disais que Riké de Sinsemilia était ton voisin. La cohabitation se passe toujours bien ?
Renaud Brustlein : À vrai dire, ça fait un moment que je ne l'ai pas vu. La dernière fois, il chargeait un camion, donc je pense qu'il a fini par déménager. Et ce n'est peut-être pas plus mal : il me renvoyait toujours son petit bonheur en pleine figure. Trop de bonne humeur, ça finissait par me fatiguer [Rires].

Vous auriez tout de même pu parler de musique tous les deux, échanger les points de vue…
Je pense qu'il ne savait même pas qui j'étais et que, même si ça avait été le cas, on n'aurait pas eu grand-chose à se dire. Tu sais, moi, le bonheur chanté, ça n'a jamais vraiment été mon délire [Rires].

Il paraît que tu ne viens à Paris que pour les concerts et les interviews. Tu as un problème avec la capitale ?
Sachant que j'aime beaucoup la bouffe, le bon vin et les concerts, je pense que j'adorerais Paris si j'étais riche. Mais ça me coûterait trop cher d'y vivre. Du coup, je préfère me prendre Paris dans la gueule pendant un petit moment, le temps de voir des potes, de faire des concerts et de donner des interviews, avant de repartir à Grenoble. Ce fonctionnement me plaît bien. Ainsi, je peux garder le plaisir de Paris, ce que j'avais un peu perdu lorsque j'y vivais dans le cadre de mes études.

C'est parce que tu as développé des liens avec des groupes grenoblois que tu te sens si bien là-bas ?
C'est un ensemble. Alors, oui, j'ai plein de copains qui font de la musique et que je prends plaisir à entendre, mais je fiche complément de ces histoires de scène. Ce n'est pas parce qu'on se connaît, qu'on joue de la musique et que l'on vit dans la même ville que l'on fait partie d'une scène. Et puis les petites chapelles ne m'intéressent pas. Ça m'est arrivé d'en faire partie lorsque j'étais à Valence, mais je ne veux pas répéter ça à Grenoble.

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En quoi la ville est importante pour toi du coup, musicalement j'entends ?
Ce que j'aime surtout à Grenoble, c'est le retrait. Le recul qui me permet de parler des grandes villes dans lesquelles je n'habite pas. C'est une ville qui ne se la joue pas et qui propose un mode vie très différent des grandes villes où règne l'aliénation urbaine. Si je vivais à Paris, par exemple, ma vie serait complètement différente. Je sortirais tous les soirs, je connaitrais beaucoup plus de monde, mais je suis persuadé que j'en perdrais mon énergie. Ici, je peux être totalement moi-même, sans pour autant chanter sur la neige ou les sommets alpins [Rires].

Justement, les morceaux de Kid We Own The Summer sont très intimes, non ?
Après avoir enregistré Night Moves, un disque très influencé par Los Angeles et sa vie nocturne, je voulais me concentrer davantage sur l'humain, tout en gardant un côté très west coast, un truc très inspiré par les œuvres de Lynch et d'Angelo Badalamenti, mais aussi par les conseils de Rob Schnapf [producteur de Beck, Elliott Smith, etc.] Il faut aussi dire que j'ai eu la chance de travailler dans les meilleures conditions possibles pour réaliser un tel projet. J'ai pu enregistrer pendant un mois dans un studio en Auvergne, avant d'aller finaliser les sessions pendant deux semaines à Los Angeles. Deux semaines de mixage, tu te rends compte ? Ça fait à peine un jour par titre. C'était tout confort.

L'enregistrement avec Rob Schnapf, c'était comment ?
On arrivait à midi et on repartait uniquement quand le travail était fini. Donc ça pouvait s'éterniser jusque très tard dans la nuit… Mais parfois on partait faire une virée dans son pick-up, pour aller manger des tacos ou déguster du vin californien. J'étais souvent assis entre le chien et la roue de secours, mais c'est de très bons souvenirs.

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Tu en as d'autres ?
Je me souviens des mecs de MGMT qui, alors qu'ils enregistraient dans le même studio que nous leur quatrième album, passaient de longues heures à fumer de la weed en regardant, affalés dans le canapé, les JO et les conférences de Trump. Ils étaient très décontractés et venaient parfois me parler. C'est aussi ça la magie de l'Amérique du Nord : tout le monde est beaucoup plus cool.

Ta musique, sur Kid We Own The Summer, est elle aussi beaucoup plus décontractée, beaucoup plus calme.
Disons que Night Moves a déclenché en moi l'envie de chanter plus doucement, de moins crier. Mais c'est aussi une contrainte technique qui a favorisé ce genre d'approche, celle d'avoir composé dans un premier temps Kid We Own The Summer tout seul dans ma chambre. Je ne pouvais pas hurler, sinon mes voisins auraient tiré la gueule, mais ça m'a donné de nouvelles idées. D'ailleurs, mon label a prévu de sortir toutes ces maquettes sur l'édition vinyle. Ils pensent que ça offre une toute autre couleur à mes chansons.

Le cliché du chanteur folk qui chante ses peines de cœur sur des mélodies délicates, ça ne te fait pas peur ?
[Rires] Non, du tout. Déjà, parce que je ne raconte pas toujours ma vie. Et puis parce que ce genre de texte est sans doute ce qui touche le plus de monde, même si ça fait cliché de dire ça. Après tout, tout dépend de la façon dont tu produis tes morceaux. Si tu sors les violons juste histoire de faire pleurer et d'accentuer le mal-être, là ça devient gênant. Bon, tu me diras, il y a pas mal de violon sur ce disque, mais c'est Bertrand Belin qui en joue, donc ça ne compte pas. En plus, il en joue à la manière de John Cale, donc pas du tout dans l'emphase. Ça casse complètement les codes. Et puis je n'ai pas à me cacher : ça m'a toujours plu d'écrire des choses tristes avec des mots simples. Ce n'est pas maintenant que ça va changer. J'ai l'impression qu'il y a un côté très naïf dans cette démarche, quelque chose que l'on retrouve dans les teen movies.

Tu aimes quoi dans ce genre de films ?
Le fait que l'on retrouve la naïveté que l'on a tous quand on entre dans l'âge adulte, ce truc qui cristallise nos journées et nous donne l'impression de jouir d'une liberté totale. Pendant l'enregistrement, je m'en suis maté des dizaines. Un pote, à qui j'ai dit que je voulais m'inspirer de ce genre d'ambiance pour l'album, m'a filé une liste de 35 films à regarder en priorité. Ce que j'ai fais : j'ai maté les films de John Hughes, notamment Breakfast Club et La Folle Journée de Ferris Bueller, mais aussi Un monde pour nous, le premier film de Cameron Crowe, avec John Cusack. Ce qui est marrant également, c'est que je me suis replongé dans tous ces films alors que je vivais en coloc avec un gamin de 22 ans qui regardait les films de Kevin Smith en mangeant ses corn-flakes à 2 heures du matin. L'immersion était totale [Rires]. D'où cette phrase sur « Naked » : « I go back to my twenties ».

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Tout à l'heure, tu disais que le bonheur te fatiguait. C'est parce que tu ne te sens à l'aise qu'au plus profond de la dépression ?
Non, ce serait cliché de dire que je n'écris que quand je suis triste. Mais, bizarrement, j'ai l'impression que, en musique plus qu'ailleurs, le bonheur est un sentiment nettement plus épuisable que la mélancolie. Il y a peu, je lisais la biographie de Springsteen et j'ai moi-même été frappé d'apprendre qu'il était lui-même très dépressif depuis ses 30 balais. C'est incroyable de se dire qu'un mec qui donne autant de force aux prolétaires des États-Unis soit si malheureux dans son quotidien. Cela dit, c'est sans doute ça qui lui permet d'écrire avec tant d'empathie sur l'Amérique des laissés pour compte.

De ton côté, tu es toujours en contact avec les mecs de Chicago ou de Los Angeles ?
J'ai encore un pote à Chicago, mais je n'ai plus trop de nouvelles des autres. Ce qui est d'ailleurs assez étrange, sachant que j'ai passé trois semaines très intenses là-bas, que j'y ai découvert une richesse architecturale incroyable et que j'ai eu la chance de collaborer avec certains musiciens des Walkmen ou de Wilco. Avec Los Angeles, il y a Rob Schnapf, bien sûr. Avec lui, pour le coup, j'ai vraiment développé une relation amicale. J'ai failli le faire venir en France pour l'enregistrement de l'album, mais il est tombé malade et c'était plus pratique que j'aille le voir sur place finalement. C'est dommage parce qu'il n'est venu qu'une fois en Europe, pour l'enregistrement de Figure 8 d'Elliott Smith à Abbey Road, et parce que c'est un vrai californien. En Auvergne, ça aurait fait un sacré contraste [Rires].

Les concerts, c'est un truc que tu aimes particulièrement ?
Totalement. J'ai toujours beaucoup tourné. Déjà, à l'époque, je faisais pas mal de bornes pour répéter dans une cave dans la Drôme ou pour donner des concerts à la dure, dans de petites salles, seul à la guitare. Et la passion n'a pas changé, même si le rapport avec le public a pas mal évolué. Pour Night Moves, par exemple, on a fait une date à la Maroquinerie qui était magique. Il y avait une telle proximité avec le public que j'ai pour la première fois senti que les gens me renvoyaient quelque chose physiquement. Je sentais l'interaction.

Après tant de temps sur la route, c'est quand même fou que ce soit la première fois que tu ressentes ça…
C'est peut-être parce que je lève un peu plus la tête maintenant [Rires]. Plus sérieusement, c'est sûr que je ne suis plus le même sur scène qu'il y a cinq ans. Je prends plus de plaisir, je suis plus à l'aise, je joue moins de guitare et me concentre nettement plus sur mon chant et ma présence. Forcément, le public le ressent.

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Il y a eu des expériences plus compliquées que d'autres par le passé ?
Je me souviens de ma première tournée avec un tourneur professionnel. Je faisais partie d'un plateau à Bordeaux avec La Souris Déglinguée et The Saints. Lorsque les mecs me voient juste avant de monter sur scène avec uniquement ma guitare acoustique, ils me disent : « Tu vas vraiment faire le concert tout seul ? ». Quand je monte sur scène, je les entends de nouveau se dire entre eux un truc du genre : « Putain, le mec va vraiment faire son concert tout seul ».  En arrivant sur scène, j'ai fini par comprendre pourquoi ils étaient si étonnés : la moitié de la salle me tournait carrément le dos [Rires]. Pareil à New York. Il y a eu quelques erreurs d'organisation et je me suis retrouvé à jouer à 1h30 du matin. Autant te dire qu'il n'y avait plus grand monde dans la salle… Mais le pire, dans cette histoire, c'est que le cachet dépendait du nombre de personnes présentes pour ton concert, ce qui revenait à 18 dollars pour moi. Et comme j'avais bu deux bières, c'est descendu à 8 dollars. Je suis vite retourné en France après ça [Rires].

Ton premier album est sorti il y a dix ans. Tu en penses quoi avec le recul ?
C'était une impulsion à l'époque. Je jouais dans un groupe post-rock et j'avais envie de raconter certains trucs plus intimes. Je suis content de l'avoir fait, de son impact également puisqu'il m'a tout de suite permis de vivre de ma musique, mais j'ai beaucoup de mal à l'écouter aujourd'hui. Je trouve que mon anglais y est trop forcé. J'ai l'impression de chanter avec une pince à linge sur le nez.

Ça été facile de conserver, sur la durée, l'excitation, le désir d'écrire ?
Facile, je ne sais pas. Mais j'ai eu la chance que ça fonctionne assez vite et que mes disques provoquent de bonnes rencontres. Lorsque j'ai eu l'occasion de faire un album avec Steve Albini, par exemple, personne n'a hésité à me suivre dans ce challenge. Je n'ai donc jamais eu de raison de m'ennuyer, j'ai toujours eu la chance d'avoir un label prêt à me permettre d'assouvir tous mes fantasmes.

Et ça va, tu arrives encore à te surprendre aujourd'hui ?
C'est difficile à dire, mais j'essaye de travailler différemment à chaque fois. Sur Kid We Own The Summer, c'est d'ailleurs la première fois qu'il y a un prolongement logique avec le disque précédent, Night Moves, sur lequel j'ai finalement l'impression de ne pas être allé au bout de certaines idées. C'est aussi la première fois que je commence à composer mes morceaux aux claviers plutôt qu'à la guitare. Ça fait forcément perdre certains automatismes. Enfin, j'ai également fait un gros travail sur la voix. Ma façon de souffler ou de respirer derrière le micro n'est plus la même.

Tu es toujours signé chez Vietnam et Because. Évoluer en indé reste ta priorité ?
Tant que Vietnam veut bien de moi, je m'en satisfais pleinement. Quand on parle de musique ensemble, je n'ai jamais eu l'impression de faire une réunion pour voir ce qui conviendrait le mieux à ma carrière. On parle simplement de musique, entre potes. En plus, ils me donnent les moyens de faire ce que je veux, et n'hésitent pas à m'accompagner dans mes déplacements, que ce soit à Los Angeles ou chez Albini. C'est une chouette histoire humaine, et il faut juste espérer que, comme beaucoup de labels indés, ça ne se casse pas la gueule… Mais bon, je leur fais entièrement confiance là-dessus !  Kid We Own The Summer sort aujourd'hui 3 février sur Vietnam/Because. H-Burns sera en concert le 22 mars au Café de la Danse.