Faire vivre les chiens plus longtemps – avant que cela soit notre tour ?

Les chiens étant le meilleur modèle pour étudier le vieillissement des humains, une entreprise de la Silicon Valley cherche à allonger leur espérance de vie.
Pierre Longeray
Paris, FR
2.6.21
chien espérance de vie

Dans la Silicon Valley – après s’être penchés sur les ordinateurs, les réseaux, l’exploration spatiale et autres considérations technologiques –, une nouvelle obsession occupe les riches entrepreneurs depuis maintenant quelques années : allonger la durée de la vie. Quand la vie est belle, autant qu’elle dure le plus longtemps possible. Dans la lignée du premier empereur chinois, qui voulait vivre éternellement, ou des nobles français du XVIème siècle qui buvaient de l’or pour essayer d’améliorer leur espérance de vie, les fondateurs de Google investissent eux dans Calico, une biotech dont l’objectif admis est de « résoudre la mort », quand Jeff Bezos et Peter Thiel soutiennent Unity Technology, une autre entreprise destinée à limiter les effets du vieillissement. 

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Toujours dans le même coin des États-Unis, Celine Halioua cherche elle non pas à allonger l’espérance de vie des humains – du moins pas pour le moment –, mais celle de notre meilleur compagnon : le chien. Se tenant à distance des discours grandiloquents sur l’immortalité, Halioua cherche avant tout à permettre aux chiens de vivre plus sereinement leur dernier quart de vie et potentiellement gagner entre 6 mois et 3 ans de vie. « L’idée n’est pas de permettre à un Chihuahua de vivre 60 ans », sourit l’entrepreneuse. « Quand on discute de solutions pour allonger l’espérance de vie, le débat dévie souvent sur l’immortalité et d’autres considérations de ce type. Ce genre de propos retient l’attention, mais c’est vraiment mettre la charrue avant les boeufs. » 

La jeune femme de 26 ans, qui a passé son enfance entourée d’une quinzaine de chats et de trois chiens avant de se spécialiser dans les neurosciences à l’université du Texas, puis à Oxford, commence à s’intéresser au phénomène du vieillissement lors d’un passage dans une clinique d’oncologie en Allemagne, le pays de son père. « À mes 18 ans, je suis partie travailler dans cette clinique où j’ai rencontré beaucoup de patients qu’on ne pouvait pas réellement aider avec les traitements qui sont actuellement à notre disposition », rembobine celle qui ne quitte pas son chien, un husky nommé Wolfie. Confrontée à des patients atteints d’Alzheimer, de Parkinson ou donc de cancers incurables (soit des maladies qui se développent avec l’âge), Halioua s’agace de voir que peu importe à quel point vous essayez de soigner ces gens, l’issue semble être fatale. Pour Halioua, avoir cette épée de Damoclès qui peut venir vous saisir dans vos dernières années sur Terre, n’est pas une manière concevable de vivre sa vie. 

« Les gens ne sont pas émotionnellement attachés à une mouche ou une souris » – Celine Halioua

Quelques années plus tard, Halioua se retrouve à travailler sur Parkinson, une maladie qui vous fait perdre certains types de neurones, influant ainsi votre capacité de vous exprimer et de bouger. « Quand vous êtes atteint de Parkinson, vous perdez littéralement de la matière de votre cerveau », image Halioua. « C’est un défi extrêmement complexe que d’essayer de rebrancher des neurones. » Du coup, plutôt que d’essayer de régler le souci une fois qu’il est présent, Halioua commence à souscrire à l’adage « mieux vaut prévenir que guérir ». « Pour moi, cela fait bien plus de sens d’essayer de ralentir la vitesse à laquelle on vieillit, et donc de retarder ou prévenir l’apparition de ces maladies qui se développent avec l’âge », pose la native d’Austin.

Si nombres d’expérimentations ont montré qu’il était possible d’allonger considérablement la durée de vie d’un ver, d’une souris ou d’une mouche, ce type de découvertes agite seulement la sphère scientifique, et non le grand public. « Les gens ne sont pas émotionnellement attachés à une mouche ou une souris, » décrypte Halioua. « En revanche, faire profiter à un chien de davantage d’années en bonne santé, c’est à la fois utile et précieux. Puis je veux montrer que c’est possible. » 

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C’est pourquoi Halioua a monté Loyal, son entreprise dédiée à « offrir plus de temps à nos meilleurs amis ». Outre le lien affectif qui lie les humains et les chiens, ces derniers sont aussi vus comme le meilleur modèle de vieillissement pour comprendre celui des humains. Comme nous, les chiens développent pratiquement les mêmes maladies que les humains lorsqu’ils vieillissent – et ce, plus ou moins au même moment à l’échelle de leur vie. « Puis, les chiens partagent un environnement commun avec nous depuis 20 ou 40 000 ans – en fonction d’à qui vous posez la question – ce qui est précieux », complète Halioua. « Les facteurs environnementaux, comme l’exposition aux UV ou à la pollution, jouent un rôle important dans le vieillissement. Ces variables nous aident à comprendre comment nos corps dégénèrent au fil du temps – et les chiens reproduisent cela bien mieux qu’une souris. » 

Autre avantage : les chiens vivent bien moins longtemps que nous. « Si l’on testait les traitements sur des humains, il faudrait des décennies avant de savoir s’ils fonctionnent. Alors qu’avec les chiens, on devrait être fixés dans une dizaine d’années au plus », explique Halioua. D’autant que les chiens présentent une particularité singulière chez les mammifères : plus le chien est grand, moins il vit longtemps. Ainsi, les premiers essais cliniques de Loyal, programmées pour l’année 2022, se focaliseront dans un premier temps sur les chiens de grande taille. « Un Grand Danois par exemple vit en moyenne 8 ans, alors qu’un Chihuahua présente une espérance de vie qui oscille entre 16 et 18 ans. Se focaliser sur les gros chiens est alors un bon objectif pour voir si on parvient à étendre la vie des chiens. » 

« Ceux qui ont de grands chiens sont déjà bien au courant de la courte espérance de vie de leur animal »

Avant que Loyal ne se lance, plusieurs autres expérimentations se sont déjà penchées sur le sujet du vieillissement des chiens, comme le Dog Aging Project, qui suit près de 30 000 chiens dans le cadre d’une étude. Si Halioua est plutôt réservée sur le détail des traitements que Loyal compte mettre à l’étude, elle propose une comparaison : « Prenez deux voitures. Pour la première, vous ne changez jamais son huile, vous ne la faites pas rouler… Logiquement, elle va se dégrader très rapidement. Puis un truc va finir par casser, comme la transmission. Vous décidez alors de changer la transmission. C’est un peu comme ça que fonctionne la médecine actuellement. Pour l’autre voiture, vous changez l’huile régulièrement, vous la faites rouler. Vous faites tout pour prévenir toute panne. Et bien, les traitements que l’on développe sont un peu dans cette veine : une maintenance constante et de haute qualité. » Ainsi, les chiens suivis par Loyal commenceraient à prendre un traitement une fois atteint un âge « mature » – soit l’équivalent de l’âge de 35 ans pour un humain. « Mais on travaille aussi sur des solutions pour des chiens qui présenteraient déjà des signes de vieillesse – comme pour un humain de 65 ans. En gros, des chiens qui ne coursent plus les poules comme dans leur jeunesse. » 

En attendant de lancer les essais cliniques, Halioua et son équipe mènent une étude sur l’espérance de vie en bonne santé (la « healthspan » en VO) des chiens en fonction de leur race. « On récupère des biomarqueurs, comme les niveaux de cholestérol ou de protéines puis on les corrèle avec la taille des chiens et leur race, afin de mieux comprendre la biologie du vieillissement des chiens. » Dans le même temps, la boite mail de Loyal se remplit de propriétaires de chiens qui souhaiteraient bien intégrer le programme d’essais. « Ceux qui ont de grands chiens sont déjà bien au courant de la courte espérance de vie de leur animal », explique Halioua. « La plupart des gens voient leur chien comme un membre à part entière de leur famille, donc pour pouvoir passer quelques années de plus avec eux – en bonne santé – ils sont prêts à pas mal de choses. » 

Si les essais cliniques sur nos amis à quatre pattes fonctionnent, les équipes de Loyal pourraient utiliser les données obtenues pour réfléchir à une adaptation chez les humains. « De telles découvertes seraient d’une grande importance pour réfléchir à la manière dont les humains vieillissent », continue Halioua. « On pourrait soit aider ceux qui travaillent déjà sur la question pour les humains, ou bien nous lancer nous-mêmes. » 

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